IMPÉRATRICES. LES COMMANDES IMPÉRIALES
Quand le Premier Consul ne voulut plus voir d'artistes au Louvre^ — probablement en 1802, — il en logea les pensionnaires ici, là, ou pas du tout, tel le vieux Fragonard, qui lui semblait inutile. Prud bon eut la Sorbonne, oii il va passer les beures célèbres de son existence et qu'il ne quittera qu'en un jour tragique de 1821. pour mourir peu de temps après. Il y habitait au second étage, sur la rue, à gauche de l'ancienne entrée, et son atelier très vaste, situé dans la cour, donnait par le fond sur des jardins. Il y vint avec ses enfants grandis et sa femme dont le caractère s'aigrissait chaque jour. Girodet, à cause d'elle, avait dû quitter le Louvre et s'en était allé place Vendôme. A la Sorbonne,
PSYCHÉ ENLEVÉE PaK I.ES ZÉPHYRS.
(Musée du Louvn.)
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lo mal redoubla : rllc tirailla de mille manières le pauvre peiidre, qui en était souvent rrduit à s'occuper du ménai^(i et des enfants, et qui, le jour lini, se sauvait chez le marchand de tableaux Constautiu, son meilleur ami d'alors. Enfin, au printemps de 1803, il arrive à une séparation amiable; il ne désirait rien de plus, étant absolument résolu à ne se remarier jamais. Mais Mme Prud'hon n'entendait pas la séparation comme lui; elle revenait sans cesse, ayant toujours une scène à faire, et, quand elle ne rencontrait pas son mari, la faisant à un autre. Le peintre dut se résigner à écrire à Denon, son compatriote de Bourgogne, que Bonaparte venait de nommer directeur des musées nationaux : « C'est une peine pour ma délicatesse de vous entretenir de choses qui me révoltent et me font rougir. Je suis outré et humilié tout à la fois quand je parle d'une fenmie qui n'a pas craint de montrer la bassesse de son âme par la manière insupportable dont elle a agi avec tout le monde... Il était temps, pour M. Meynier, dont l'extrême bonté a soutenu la patience, que je la misse hors de chez moi, car il était excédé de ses invectives, de ses ci'iailleries et du tapage qu'elle ne cessait de faire au-dessus de chez lui... Elle n'est point artiste; elle nuit à la tranquillité de mes voisins; elle nuit à mon repos, à l'exercice de mes talcnls et à l'éducation de mes enfanis... Je lui donne tout ce qui lui est nécessaire, agréable même, mais il lui man(ju(i sur- (jui exercer son huuicur acre, et, pour se satisfaire sur ce point, elle voudrait tcvnter son retour à la Sorboime... » L'aimable Vivant-Denuu, le soui iaiit auteur de « Point do
lenrlemain », chargé jadis de l'ambassade à Naples et que Prud'hon a pu connaître à Rome, ne réussit guère dans l'enlreprisie : on voit mal un directeur de musées nationaux empêchant la femme d'un peintre, même illustre, de venir faire du bruit chez son mari ; et ce ne fut que quelques années plus tard, un jour oii la dame était allée risquer sa scène à l'Impératrice, que le préfet de police se chargea d'elle et la fit placer dans une maison de santé oii, dit Clément, on enfermait les ennemis politiques et les fous. Tandis quil est encore en butte à ces misères, Prud'hon, qui n'exposera rien entre les Salons de 1802 et de 1808, silencieusement appliqué à son travail, prépare son œuvre capitale aux yeux des contemporains, son « tableau d'histoire » la Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime. En 1804, un soir du dernier « floréal » qu'il dînait chez son ami Frochot, l'ancien commissaire général de la Côtc-d'Or, devenu préfet de la Seine, on parlait d'un tableau pour la Cour d'assises, et le préfet, citant Horace suivant la mode, en indiqua le sujet avec ces vers connus sur la fuite vaine du criminel : « Raro antecedentem scelestum — deseruit pœ?ia... » Prud'hon va aussitôt s'enfermer dans une pièce voisine et revient montrer aux dîneurs une esquisse qui les enthousiasme. Puis, de retour à la Sorbonne, le « Musée des artistes », il écrit au préfet une lettre officielle avec une description minutieuse de son projet, oii il veut « présenter à la fois des victimes, des juges et des coupables »; le tableau se composera de huit figures, sera arge de dix pieds et haut de huit, coûtera quinze mille francs
PO in II AIT ItE TAM.EYRAND.
[(Ancienni! ColIcct:(in(lii cliàleaii de Va'ençay,
et pourra être terminé dans dix mois. Ce n'était en rien, hormis les dimensions, le célèbre tableau du Louvre : Tliémis, entourée de Vertus, une jeune femme morte à ses pieds, regarde le Crime et la Scélératesse que Némésis traîne au-devant d'elle; mais Prud'hon fit un dessin superbe avec cette Thémis, que Constantin avait donnée à Ledru-Rollin, et qui fut vendue en 1851 au musée du Louvre 3 500 francs par l'entremise de David d'Angers. On regrette, devant tant de charme, que cette composition, traitée de réminiscence raphaëlesque, mais qui n'en est pas moins profondément prndhoiiicnne, n'ait pas été peinte. 11 est probable que Prttd'lion lui trouva justement trop de charme pour le lieu sévère oi^i il la destinait et qu'il voulut montrer aux uns et aux autres qu'il était capable d'exprimer le terrible.
Le temps de florf'al à messidoi". et il éei-it, dal('e de l'un des derniei-s jours du calendrier rt'jiublicain, un<' nouvelle leltie à Frochot avec le nouveau projet de la Juslice et de la Vengeance volant à la poursuite du criminel (lui vieni de luer sa victime : le vrai programme d'Horace. L'exéculion en dura trois ans. 11 s'y atliiclia connue on s'al lâchait jadis à son chef-d'(euvre. faisant cro(juis sur croquis, étude sur étude (Louvre, Cliantilly, nmsét; de la ville de Cluny, etc.). et il peignit ce tableau, l'un des plus connus du Louvre, on, dans un paysage dramatique et bimplihé, à la clarté sinistre delà lune, un meurtrier hideux s'éloigne en fuyant du jeune lionune qu'il vient de tuer, poursuivi par les deux diviniti's qui, la toiche en main,
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pJanent, passent et vont latteindre, nuées vivantes; car elles font plus que le pouisuivre, elles l'atteignent, et la beauté du drame s'en magnifie. Ce morceau que Géricault copiera et qui annonce Delacroix, morceau grandiose et de mouvement épique, où les coups de lumière sont des coups de force, le temps, hélas ! Ta touché déjà, et l'abus des bitumes, familier au peintre, a fait de certaines de ses ombres, destinées à animer l'elfet, des parties noires qui semblent brûlées impitoyablement.
Prud lion travaillait ainsi dans la retraite, quand des amis vinrent le prier d'accepter Mlle Mayer pour élève ; il s'en défendit, jouissant enfin de sa solitude, redoutant de voir une femme s'approcher de sa vie. Constance Maver de la Martinière avait environ trente ans : fille d'un haut fonctionnaire des douanes, et d'abord élève de Suvée, qui, mis en prison pour avoir été nommé par Louis XYI directeur à Rome sans prendre le temps d'y partir, s'était rendu célèbre parle portrait d'André Chénier fait dans son cachot, elle avait été surtout l'élève de Greuze, et elle restait l'amie de Mlle Ledoux. Maintenant, Greuze mort, il lui fallait un nouveau maître. Prud'hon céda. Constance Mayer, petite brune assez grasse, aussi passionnée qu'intelligente, la tète clufionnée et frisée, avait cette étrangeté mystérieuse du regard et du sourire, qui vingt ans plus tôt dans le Faune du Capitole avait appelé le jeune songeur de Rome. Telle nous la représente l'admirable miniature qu'il fit d'elle pour la tabatièfe de son père, et qu'il encadra, quand elle lui revint, des figures de l'Innocence et de la Fidélité. Le
l'innocence.
(Colloclidii (io M-"-^ Ik'slossôs-Dalloy
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«laître et l'élève se comprirent vite, mais on ne sait quand la disciple admiratrice devint l'amie de toutes les heures : en 18(JG, elle figure au catalogue du Salon comme élève de M. Prud'hon et demeure rue de la Yerrei-ie; en 1808, elle habite au 23 de la rue Saint-Hyacinthe, et en lî^lO, à la Sorbonne, oi^i son appartement, séparé de celui de son maître, lui fait suite vers la chapelle. 11 est vraisemblable que ce fut après la mort de son père qu'elle vint loger au « Musée des artistes », et dès lors elle emplit la vie de Prud'hon, éperdùment épris d'elle. Malgré que le bon Voïart parle de « cette amitié si pure que respecte même la calom- ,nie », ils mènent une existence commune : Constance Mayer .«'occupe de la maison et des enfants quand elle ne tra^ aille pas dans l'atelier du maître; mais elle le fit toujours avec beaucoup de savoir-vivre, et, atténuant le plus possible la fausseté de sa situation illicite, elle arriva à se faire considérer en compagne plus qu'en maîtresse par les amis du peintre, qui lui témoig-naient des ég'ards et lui marquaient ^u respect. D'ailleurs elle avait une fortune personnelle qu'elle dépensa môme discrètement jtour son ami; elle avait aussi de belles relations de famille et lui fit coimaitre Tallevriind.
Une auti-e temme va jouer un rôle dans l'art de Prud'hon : c'est limpératrice Jos(''phine. (Juan<l on song^e à la loute-puissance de David sur l'opinion et k l'importance ^|u il a, lui. le maître du « Sacre », aux yeux de l'Euqjereur, on est violennnent surju-is que celui pour le(juel .ij .ne tiouve (jiu^ des dédains ait pu être appcdi' à l'Iiomieur
(le peindre la femme de Napoléon. Bien que lié à David par des nécessités morales, lEmpereur — qui voit tout — n en a pas moins perçu, peut-être sans l'aimer, le g-énie de Prud'hon : il ne rejettera pas de son empire le peintre de la grâce vivante, et, afin d'utiliser son talent, il lui permettra de travailler pour ses deux femmes et pour son fils. Mis en présence de Joséphine, son auguste et séduisant modèle, Prud'hon observe, note, cherche, et après des esquisses, des tâtonnements et des études, qui nous ont été conservés nombreux, il arrive à représenter l'Impératrice assise sur un banc du parc de la Malmaison, pensive parmi les arbres, dans le vêtement léger de sa tunique blanche, un pan de manteau rouge jeté sur ses genoux ; et, mieux que le portrait d'une impératrice, il a fait le portrait de la femme moderne, — longue et souple, libérée en sa beauté simple des complications du passé, mêlant à la grâce de son corps l'inquiétude de ses yeux. Voilà un des morceaux les plus significatifs de l'art français, — et l'on n'ose dire, tant il est vrai que le génie est une souveraineté, qui dans cette rencontre eut la meilleure fortune, de l'impératrice ou du peintre. En un merveilleux déshabillé de la poitrine et des bras, Prud'hon a trouvé pour le rêve de Joséphine une allitude nouvelle, au moment 011 David, dans un jour de vérité, regardant Mme Récamier sur sa chaise-longue, découvre un mouvement nouveau ; et de pouvoir montrer l'un auprès de l'autre ces deux chefs-d'œuvre n'est pas une des moindres gloires de notre glorieux musée.
PRUDHON. UJ
Un autre cliarmo, Psyclu', viciil lo flistraire encoro de la Justice et la VeJigeance dicinc. Dès les années de Dijon, Prud'hon était attiré, préoecupé par la fable passionnante, alors que pour Fauconnier il dessinait Psyché devant Tx^mour endormi : l'image légère, troublanti? et délicieuse, revient maintenant à lui, passe devant ses yeux, lui échappe et repasse. Quelle Psyché montrera-t-il? Un instant il la cherche à nouveau regardant l'Amour au clair de sa lampe. Puis il peint les deux jolies es{juisses de Chantilly, celle, si blonde, si douce, du SoniincU de Psyché admirée par des amours qui volent dans le mouvement même de la Justice et de la Vengeance, de terrible devenu caressant, — Mlle Mayer en fera pour l'Impératrice Vénus et VAniour endormis au Salon de 1806, — et celle, plus blonde et plus dorée encore, du Réveil de Psi/clié, tenant une torche au feu de laquelle accourent les amours. Enfin Prud'hon a trouvé son geste et, avec Psyché enlevée par les Zéphyrs, il compose la plus corrégienne de ses œuvres. On ne saurait imaginer plus d'abandon simple, plus de volupté douce dans ce joli coi'ps de jeune lille emporté vers l'Amour, plus de délicatesse respectueuse et tendre dans les mains qui remportent. Le Salon de 1808 ouvrit le 14 octobre, — nous n'avons même pas inventé le Salon d'automne, — et Prud'hon, dans la gloire de ses cinquante ans, y parut avec sa Psyché, la Justice et la Vengeance divine et le beau portrait de M. de Mesmay, l'ancien président du Parlement de Besançon, assis dans un parc au bord d'une terrasse, un chien danois à ses pieds. L"exj)0-
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silion était complMe, inaltendue, surprenante à la fois de* puissance et de grâce, et le succès fut considérable. LEinpereur prit le temps de passer au Louvre, en revenant d"Krfurt, donner au peintre la Légion d honneur, le public ouvrit les yeux et la critique s'agita. L'écrivain le plus consultéen la iiiaiit-re pontifiait au Journal des Débats et s'appelait Boutard. Boulard était le type de ces critiques intelligentsde naissance, mais qui vivent figés dans un point de vue : iJ était poncif et davidifié. Il avait jusqu'en 1808 néglig^é de- ' connaître Prudhon. mais il ne j)ut continuer davantage, car David venait de déclarer que, si cet homme se trompait à la ^■érité, tout le monde ne savait pas se tromper comme lui. lîoutard écrit donc : « Le dt'butant se produit d'abord dansun morceau du genre grave ». et. comme il n'est pas ur* critique sot, il note, un peu sans le vouloir, la valeur d'idée^ 1 iiii|io:tance psycIiologi(jiie de cette œuvre « d inie exprès-sion fort énergi(j;ie. (|ui sei'a mieux saisie encore des habi' tués des audiences criminelles que de ceux du Salon », Puis il approuve, blâme et corrige : « Du reste, I'oun rage annonce un heureux talent. » 11 aime assez la Psyché, dont <i la tète rappelle en elfet celles du Gorrège... ».
Le dt'd)utaiit n'en est pas moins à l'apogée de son àg"e, de sa gloire et de son génie. Combien il est intéressant de le surprendre à son travail, allant de ses croquis à son esquisse, de son esquisse à ses études, puis s'enchanlant de couleur! « Les esquisses, dit son ami le critique danois Bruun-.Xeergaard. sont ordinairement faites au crayon noir avec un peu de blanc dont il sait tirer
PRUD'HON. î'i
^lîuid |>ai'li. mriiic dans les dessins finis. Il commence dabord [)ar barbouiller son |)apier, qu'il efface ensuile jus(|u"à ce qu'il ait fait soi'tii* son idéal. » Renouvier écrit dans, son Illstolrt' de l'art pendant la Révolution'. « Ceux (jui l'ont vu peindre nous disent qu'il préparait ses figures d'un ton uniforme gris azuré en les empalant vigoureusement, qu'il passait par-dessus les tons foncés plus légèrement, de manière à rehausser peu à peu sa couleur en lui laissant une grande harmonie et un éclat argentir). On croit (jue le peintre avait été amené là par l'imitation des procédés qu'il croyait avoir été employés par le Corrège. » Sa teinte clair de lune est pourtant bien à lui et fui l)ien mise à la mode par lui : peut-être même en abusat-il en lieurtant ses ombres. 11 avait en réalité une technique très personnelle et toute différente des procédés rég'uliers de ses contemporains. Cherchant à obtenir un effet, à réussir un résultat, tantôt il multipliait les glacis pour jeler sur sa couleur une vapeur charmante qui plus taid devait la trahir, tantôt il imag-inait des moyens et allait jusqu'à s'inventer une malencontreuse pommade. Ce qui fait écrire témérairement au bon Voïart : « Il était parvenu par des pratiques calcub-es avec soin à concilier avec sa (kn«''e la magie de la couleur... Le temps, disait-il, dévore les fiaîcheurs des coloris, tandis que les teintes vigoureuses, parce qu'elles sont par-dessous, résisteni plus longtemps à ses attaques. En général les Ions jaunes soni |tlus diiraldes, mais ils sont i-ares dans la nature de nos climals. et la clai'h; argenline de nos ateliers privés de celle du soleil en rend
l'usage encore moins nécessaire... Fidèle à ces observalions, Prud'hon exila le jaune de ses carnations, soutint ses ombres de tons vigoureux, mais transparents, répandit des glacis harmonieux sur les chairs, sur les draperies, et assura ainsi l'harmonie, l'agrément et la durée de ses tableaux. »
Après le Salon de 1808, la Justice demeura jusqu'en 1815 à la Cour d'assises : remplacée alors par un Christ, elle resta quelque temps dans l'atelier du maître, puis entra au nouveau Luxembourg, dont le conservateur était Naigeon, l'ancien camarade dijonnais et l'élève de David, occupé maintenant à rapprocher dans son musée les deux noms illustres. Enfin, en 1826, la Ville l'échangea avec l'État contre quatre tableaux : quatre contre un, mais signés de MM. Vinchon, Delassus, Tardieu et Ouvrié. La Psyché est restée la propriété des Sommariva : le Louvre en possède une délicieuse et très importante esquisse. Quant au portrait de M. de Mesmay, payé 3 000 francs à la vente Boisfremont par Paul Dalloz, il appartient aujourd'hui à sa fille, Mme Edouard Desfossés.
En 1810, au Salon biennal suivant, se reposant de son effort et de son éclat, Prud'hon expose une Tète de Vietye. « Elle est d'une grâce très séduisante, écrit d'elle le jeune Guizot ; la couleur en est brillante, peut-être trop. » Le musée de Dijon en possède depuis 1841 une délicieuse étu<le à la pierre d'Italie et à la craie, et peut-être est-ce la seule fois on le maître enchanteur sut religieusement appliquer à un sujet sacré sa puissance de charnier. On