Prud'hon
En vous dédiant cet ouvrage je ne fais que reconnaître publiquement ce que je vous dois, et céder à un mouvement bien légitime de reconnaissance et de justice. Héritier, comme monsieur votre frère, des précieuses collections de votre père et de son goût passionné pour un maître exquis, vous avez poursuivi son oeuvre, augmenté, complété ce noble trésor de famille; et toutes ces peintures, ces dessins, ces documents écrits que vous avez rassemblés avec tant de persévérance et de jugement, vous n’avez
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pas hésité à nie les communiquer de la manière la plus libérale. Vous réservant seulement le travail minutieux, et relativement ingrat, du catalogue, que vous ne tarderez pas à publier, je l’espère, vous m’avez abandonné la tache plus agréable de la biographie et de l’appréciation des œuvres. C’est donc à vous que je suis redevable de la plus grande partie des éléments de ce livre, et, je le dis sans feinte modestie, n’était le secours que vous m’avez prêté, j’aurais hésité à l’entreprendre.
Aussi me paraît-il naturel de m’adresser à vous pour expliquer la manière dont j’ai conçu mon travail, et pour répondre d’avance aux objections que l’on ne manquera pas de faire à la méthode que j’ai suivie. Lorsqu’il s’agit d’hommes qui ont joué un grand rôle et dont l’activité s’est portée sur des sujets d’un intérêt général, politique, science sociale, histoire, littérature, le biographe peut généralement puiser dans les mémoires contemporains, les recueils de correspondances, les documents imprimés de toute sorte, et résumer dans des appré-
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dations rapides les grands traits de son modèle en se bornant à indiquer d’un mot les pièces à l’appui. Mais pour un artiste dont les contemporains se sont peu occupés, il doit en être autrement. 1! faut porter la lumière sur tous les points, entrer dans les détails, sauver de l’oubli tout ce qui mérite d’être conservé, rassembler et incorporer au récit de la vie et aux jugements sur les œuvres les correspondances et les renseignements qui peuvent jeter du jour sur la figure que l’on veut peindre, et laisser à d’autres pl us heureux le soin de reprendre un pareil travail et d’en tirer les éléments d’un livre mieux conçu au point de vue purement littéraire. Prud bon est mort depuis plus de quarante ans; les témoins immédiats commencent à être rares. Cependant la tradition est encore vive, nette, précise. C’est le moment de la saisir et de la fixer. Dans certains cas, il faut de gaieté de cœur laisser à mordre aux pédants, et même aux bons juges. Sans m’astreindre donc à suivre un plan préconçu et les lois de composition qui , d’après les rhétoriciens, doivent présider à la
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confection d’un livre, je nie suis laissé gouverner par la matière, par les renseignements oraux ou écrits, quelquefois surabondants, d’autres lois bien insuffisants que j’ai pu réunir. Le commencement de la vie de Prud bon n est pour ainsi dire connu que par ses lettres; je n ai pas hésité à publier toutes celles qui m’ont paru présenter quelque intérêt, avant quelles ne soient dispersées ou perdues, et sans ignorer qu’en agissant ainsi je m’expose au reproche d’avoir fait un livre surchargé, sur un point, de documents trop nombreux. Plus tard, c’est l'artiste qui se montre par des œuvres admirables et répétées; je laisse alors parler les peintures et les dessins. Enfin ce sont surtout les souvenirs et les récits des contemporains qui m’ont servi à peindre les dernières et déclinantes années.
Péché confessé est à moitié pardonné, dit-
on, et j’espère que mon humilité me vaudra l’indulgence : une étude ainsi comprise présentera quelques parties languissantes ei arides, c’est entendu; mais mon but serait atteint si je
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parvenais à donner au lecteur le désir d’étudier Prud’hon en détail comme je viens de le faire moi-même. Ces deux ou trois années, que j’ai consacrées à voir, à revoir, à savourer tant d’œu-
vres charmantes, me resteront comme une de ces époques heureuses et pour ainsi dire lumineuses qui forment une date dans 1 existence, et dont le souvenir 11e s’efface ni ne s’affaiblit même jamais. On ne peut vivre un peu longtemps avec Prud’hon sans éprouver une sorte de fascination, un véritable enchantement, une délicieuse ivressse. Chez lui les plus rares, les plus tou-
chantes, les plus séduisantes facultés de l’àme, l’imagination, la sensibilité, sont au plus haut
point. D’autres ont peut-être visé plus haut, ont représenté des idées plus grandes, plus mâles, plus générales; mais je ne connais aucun peintre ni aucun poêle qui ait créé un monde plus idéal, plus féerique et plus personnel que celui où Prud’hon nous entraîne après lui.
Ce n’est pas tout : les arts ne servent pas seulement à charmer, on en peut tirer des inductions sérieuses et plus hautes. Le philosophe
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qui méconnaît leur importance néglige un des termes principaux du grand problème qui s’agite dans le monde et en nous. C’est une des belles prérogatives des études que nous poursuivons, qu’elles nous retiennent dans une sphère élevée où nous trouvons des preuves nombreuses et irréfragables de la nature supérieure de l’espèce humaine. Mon Dieu, je ne m’inscris contre aucune des découvertes de notre temps et je suis prêt à admettre tout ce que la science établira. Je ne voudrais sur aucun point me faire de roman : nous sommes ce que nous sommes. Je ne me sens pas abaissé par notre étroite parenté avec l’animal. S’il m’était prouvé que notre organisme ne se distingue des autres organismes que par un plus haut degré de perfection, que nous sommes les produits des mêmes forces physiques, de ces éléments extérieurs dont on peut nous donner les lois rigoureuses, que nous descendons par des transformations poursuivies pendant des siècles sans nombre des êtres les plus inférieurs de la création, il faudrait bien l’admettre. Mais il m’est bien permis de recueillir
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avec soin et avec une satisfaction que je ne veux pas dissimuler les arguments que je trouve si fréquemment sur ma route et qui établissent
non-seulement la supériorité de l’homme sur l’animal, mais les différences radicales qui I en distinguent. Ce n’est pas uniquement aux naturalistes que ces arguments répondent, c’est surtout à quelques historiens et à quelques philosophes qui ont repris, exagéré et faussé les idées si justes de Herder et d’Augustin Thierry, relatives à l’influence des circonstances extérieures sur la constitution des races et des individus. Dans le domaine des arts tout au moins, sur lequel je me place exclusivement aujourd’hui, cette étroite théorie, qui a pris dans ces derniers temps, sous la plume d habiles écrivains, la précision d’une formule géométrique et qui a la prétention d’expliquer l’homme et son œuvre comme on explique l’arbre et ses fruits, ne soutient pas un moment l’examen. Ces doctrines, qui rendent compte de tout et avec tant de simplicité, ressemblent fort aux remèdes héroïques, aux panacées universelles qui ne
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guérissent de rien. L’homme csl un être complexe, divers, dont le caractère particulier csl précisément cet imprévu, ce quelque chose de personnel et de spontané qui échappe à l’analyse, qui n’est pas renfermé dans la recette, qui ne rentre pas dans la formule. Ce sont ces traits, si
fortement marqués dans les grands caractères, dans les grands génies, — le sentiment religieux, le sentiment poétique, le goût, la soif ardente, la passion de la vérité, de la beauté, de la perfection, de ce qui n’existe pas, de ce qui résiste toujours à nos efforts, — qui constituent les ressorts fondamentaux de l’âme de l’artiste.
Je le sais, hélas! notre liberté n’est que relative. Sans parler de ce dernier fond, de ce lointain angoissant et obscur, où la pensée va se heurter a la la ta I i té de la naissance, de ces lacultés physiques et morales que nous appelions avec nous et dont nous ne pouvons pas modifier complètement les données primordiales, nous sommes encore, il faut bien en convenir, influencés, et, plus que cela, tyrannisés par les circonstances extérieures, — race, climat, nour-
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riture, habitudes, éducation, qui agissent puissamment sur les éléments de notre être. Et cependant, vis-à-vis du monde et de lui-même
l’homme joue le rôle d’un agent libre; il a sur la nature et sur son propre esprit une action qui n’est pas indifférente. Cette action sur luimême et sur le milieu qui l’environne est le trait essentiel qui le distingue du reste de la création, et plus il est grand, plus il échappe à la contrainte qui pèse fatalement sur les êtres inanimés et qui gouverne presque exclusivement le vulgaire. L’homme supérieur par la conscience, par le caractère ou par le talent, se mêle à ses contemporains, se trempe dans la puissante réalité; mais il domine la tourbe imbécile comme ces grands arbres, épars dans la plaine, qui diffèrent non-seulement par la hauteur et par la majesté, mais par le port et par le feuillage, de tout ce qui les entoure, et qui donnent au paysage son caractère et sa beauté. Il 11e vit pas d’emprunt; il donne plus qu’il 11e reçoit. C’est un soleil qui répand autour de lui la lumière et la chaleur.