L’original de celte lettre appartient à M. Laperlier
PRÜD’IION ET MADEMOISELLE MAYER.
dérations d’ordre matériel vinrent aggraver cette situation et achever de troubler la raison de la pauvre femme. En venant vivre avec Prud’hon, Mlle Mayer avait apporté et mis dans la communauté avec une généreuse imprudence, sans penser à l’avenir, sans rien calculer ni réserver, les soixantedix ou quatre-vingt mille francs que lui avait laissés son père. De plus, elle contribuait très-largement par son travail aux dépenses de la maison. Au lieu de tirer aucun profit de sa position, c’est elle qui avait doté la fille de son ami, élevé ses fils, apporté l’aisance dans la maison; de sorte qu’à cet égard, tout au moins, elle pouvait marcher le front haut, sans craindre d’être prise pour une de ces femmes avec qui elle n’avait aucun rapport. Mais nous avons affaire à des artistes : l’économie n’était le fort ni de Prud’hon ni de MIIe Mayer; l’argent s’en allait on ne sait comment, et quoique le petit ménage vécût avec une grande simplicité, lorsqu’au moment de quitter le quartier on eut payé toutes les notes et les petites dettes qui s’étaient accumulées chez les fournisseurs, on s’aperçut qu’il ne restait absolument rien de cette fortune, qui était pour M1,e Mayer à la fois l’indépendance et l’honneur. On pourrait indiquer d’autres circonstances malheureuses qui vinrent s’ajouter à celle que je viens d’énumérer. Malgré le respect dont
M1U Mayer était entourée par ses amis et par les confiâtes de Prud lion, quelques méchants propos parvinrent jusqu’à elle. Une femme de sa société profita de ce moment pour lui donner des scrupules tardifs sur sa liaison. Un vol domestique dont elle fut victime à cette époque l’affecta beaucoup. « Ils ne me laisseront rien, disait-elle, pas même mon linge. » Mal portante et vieillie, elle se vit ruinée, isolée, peut-être délaissée, ou contrainte d’accepter les bienfaits de celui pour qui elle avait perdu sa position
dans le monde. Ses idées achevèrent de se brouiller et le moindre prétexte devait suffire pour précipiter l’infortunée dans les dernières extrémités.
Ce prétexte, hélas! se présenta. Le matin du 26 mai 1821, Mlle Mayer était plus souffrante qu’à l’ordinaire. Son médecin, M. Braie, vint la voir et lui trouva l’œil hagard, le front affreusement plissé. Elle avait auprès d’elle une jeune tille de douze ans,
son élève1. Elle lui donna congé, puis la rappelant, elle 1 embrassa tendrement et lui passa au doigt une de ses bagues en lui recommandant de la conserver soigneusement. Elle trouva pourtant la force de monter à l’atelier, et se plaçant en arrière de Pru-
I. Cette jeune fille était Mlle Sophie Duprat, sœur de l’ancien libraire de l’Institut et peintre en miniature. C’est elle qui, dit-on, a posé pour la tète de l’Ame délivrée .
MORT DE MADEMOISELLE MAYER. 423
cThon, suivant son habitude, elle se mit au travail. Bientôt on apporta une lettre qui donnait la nouvelle d’une maladie très-grave de Mmc Prud’hon. Troublée par ce qu’elle vient d’apprendre, M11" Mayer garde d’abord le silence. Puis tout à coup, « Prud bon, ditelle, si vous deveniez veuf, vous remarieriez-vous? » Le malheureux, ne pensant qu’à la vie affreuse que sa femme lui avait faite, et sans songer au coup qu il allait porter dans le cœur de son amie : « Ah ! répondit-il en se tournant à demi et faisant un geste d’effroi, jamais1! » Ce mot fut la goutte d eau. Mlle Mayer, silencieuse, atterrée, passa dans le cabinet attenant à l’atelier et où Prud’hon avait coutume de s’habiller; elle y prit un rasoir, descendit, traversa la cour, remonta dans l’appartement, entra dans le petit salon, se mit devant la glace, et d’une main sûre se coupa la gorge. La domestique entendit le bruit sourd d’un corps qui tombe; elle accourut, la malheureuse était déjà morte2.
1. Je tiens ce renseignement et une grande partie de ceux qui précèdent de Mme Belloc, fort liée, pendant les dernières années de leur vie, avec Prud’hon et Mllc Mayer.
2. Extrait de l’acte de décès de Mlle Mayer : « L’an 1821, le 27e jour du mois de mai, dix heures et demie du matin... sont comparus MM. Pierre-Félix Trezel, peintre d histoire, âgé de trentehuit ans dem1 à Paris, rue et maison de Sorbonne n° 11, et Pierre- Jérôme Lordon, peintre d’histoire, âgé de quarante-un ans, dem1
42i DÉSESPOIR DE PRUD’HON.
On alla aussitôt prévenir les amis de Prud’hon. G était un samedi. Lui, sans se douter de rien, se pi épai ait a aller a 1 Institut. On espérait sauver le premier moment et lui épargner l’épouvantable spectacle. Mais en traversant la cour, il entendit une sorte de rumeur, il vit les visages effarés. Il s’informe; personne n’ose lui répondre. Il se précipite et trouve sa pauvre amie déjà pâle, froide et baignée dans une mare de sang. Son désespoir fut horrible. Il s’était jeté sur le corps, qu’il serrait convulsivement dans ses bras; on ne pouvait l’en arracher. Enfin,
même rue et maison, voisins de la deffunte, lesquels nous ont déclaré que le 26 de ce mois, à deux heures de relevée, M1JeMarieh rançoise-Constance Mayer La Martinière, peintre d’histoire, âgée de quarante-six ans, native de Paris, y dem1 susdites rue et maison et quartier de Sorbonne, est décédée en lad. demeure, célibataire, (signé) F. Trezel, Lordon. »
Un procès-verbal dressé par J"-Franc. Monyer, commissaire de police, en présence de Al. Cloquet, médecin, porte : « La demoiselle Alayer (Constance) élant dans l’appartement de AI. Prud’hon, artiste peintre, où elle avait une partie de ses effets, AI1Ie Sophie Duprat élève en peinture de la deffunte venant de la quitter vers les onze heures et de la laisser seule dans cet appartement... se porta deux coups de rasoir dont le dernier pénétra jusqu’au vertèbre cervical... Elle dut mourir sur-le-champ. Elle s’étaitplacée devant une glace pour se porter le 2,ne coup et était tombée sur le dos, les pieds tournés du côté de la porte de communication. »
1. JAL. Dictionnaire critique, etc. Paris, Plon, 1867, p. 850.