PRUD’HON CHEZ M. DE COISFREMONT
M. de Boisfremont arrive et l’entraîne. C’est chez son élève dévoué qu’il passa les deux dernières années de sa vie.
Pendant les premiers mois, la douleur de Prud’hon était d’une telle violence, que ses amis craignaient. qu’il ne pût la surmonter. Il était poursuivi de remords et ne pouvait détacher sa pensée de l’horrible scène. C’est moi qui l’ai tuée, répétait-il à chaque instant; c’est, ce « jamais. » Oh! ce «jamais! » Puis il tombait dans un morne silence, et on le trouvait assis dans un coin, crayonnant un projet de tombeau pour son amie, qu’il refit plus de vingt fois. Cependant il parut prendre le dessus; on crut qu’il se résignait, mais le ressort était brisé. Quoique sans éclat, sa peine était profonde et sa blessure incurable. Il se laissait doucement finir, comme un homme sûr de son sort et qui n’a plus rien à regretter dans la vie.
Ses amis l’entouraient des soins les plus affectueux. Il était très-sensible à ces témoignages de sympathie et faisait effort pour ne pas être à charge à ses hôtes. Son humeur était égale, quelquefois presque enjouée. Peu à peu il reprit ses habitudes. Il se levait de très-bonne heure, me raconte le fils de M. de Boisfremont, travaillait assidûment, puis, le soir venu, on l’emmenait faire un tour de prome-
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nade sur le boulevard extérieur1. Lorsque le temps (itait mauvais, il restait au logis et passait de longues heures à caresser un gros chat qu'il avait pris en affection, et qui s’établissait sur ses genoux.
Le premier soin de Prud’hon fut de terminer une Famille malheureuse 2, tableau que Mlle Mayer avait ébauché et auquel elle travaillait au moment de sa mort. Un pareil sujet convenait à la disposition de son esprit, et il voulait consacrer le prix de cet ouvrage au tombeau qu’il comptait élever à son amie. On connaît cette émouvante composition. La scène se passe dans une misérable mansarde : le père de famille mourant est assis près du lit, la tôt c appuyée
1. M. de Boisfremont demeurait rue du Rocher, 34. — Pour la forme, Prud’hon lui payait une pension de 1,200 francs.
2. Une Famille malheureuse a appartenu d’abord à M. Odiol, puis a la duchesse de Berry. Retirée à sa vente au prix de 15,000 fr., elle a été achetée plus tard par M. de Lariboisière. Prud’hon avait grand souci de ce tableau. Il tenait à ce qu’il appartînt à une personne qui saurait l’apprécier. Mme Belloc me raconte à ce propos 1 anecdote suivante .' M. Belloc, grand admirateur et ami de Prud’hon, se rencontra à l’exposition avec le duc de Fitz-James, amateur fort riche, et lui fit remarquer une Famille malheureuse. Le duc témoigna le désir d’acquérir ce tableau n’importe à quel prix et chargea 31. Belloc d’en offrir au peintre 1 5,000, 20,000 fr., enfin la somme qu’il voudrait. Aussitôt, M. Belloc, impatient de lui donner cette bonne nouvelle, se rend chez Prud’hon. « Eh bien, lui dit-il, votre tableau est vendu, mon cher
UNE FAMILLE MALHEUR
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sur le sein de sa femme, debout derrière lui, et qui le soutient des deux mains. Deux petits garçons, l’un paraissant faire une prière, l’autre la tête sur les genoux de son père, partagent 1 atfliction de la pauvre femme; une jeune fille, plus âgée, sanglote en cachant sa tète dans son tablier. Prud lion a mis tout son cœur dans ce tableau. En le voyant, on oublie l’artiste pour ne penser qu’à l’homme désolé qui a traduit sa propre douleur avec une si poignante énergie. Une Famille malheureuse tut exposée au Salon de 1822, où elle obtint un très-vif succès, du certainement à sa valeur artistique, mais aussi a 1 émotion excitée par la fin tragique de Mlle Mayer. Prud bon en fit une admirable lithographie1 pour le journal
Prud’hon. Le duc de Filz-James le veut à tout prix. Il offre 1 5,000 fr..
mais, si vous désirez plus, fixez vous-même la somme. — Je vous remercie, répondit Prud’hon, mais mon tableau est vendu. A qui? — A Odiot; il me le paye 5,000 fr. et je préfère le voir entre les mains d’un amateur sincère, qui l’aimera, qui ira chaque jour le regarder, à qui il procurera une vive et vraie jouissance, qu’entre celles d’un grand seigneur qui lui jettera à peine un coup d’œil le lendemain du jour où il sera entré dans sa galerie, et qui ne l’achète que parce que mon nom est à la mode en ce moment. »
1. Les épreuves de cette planche furent rapidement enlevées. M. de Boisfremont en fit une répétition de même grandeur, et il faut un œil très-exercé pour distinguer la copie de 1 original.
11 existe une gravure en grande dimension de cet ouvrage, par
Toussaint Caron.
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I Album : cotait un dernier hommage qu’il voulait rendre à son élève, et il accompagna l’envoi de sa pierre de cetle letlre touchante :
« Ce 6 mai 1822. — Monsieur Grille voudra bien user d’indulgence si je ne me lasse pas de meltre sa bonté à contribution. Mon intention me servira d’excuse et sa sensibilité s’identifiera, j’en suis sui , au sentiment qui provoque ma demande.
« En parlant dans son Album du tableau dont je lui ai porté la lithographie, je le prie de dire que le sujet qu’il représente est de l’invention de M,le Mayer, mon amie; qu il avait été commencé par elle et que je l’ai terminé par suite de sa mort funeste et trop imprévue.
« G est une fleur à jeter sur sa tombe et à joindre à celles qui composent la couronne de gloire que son pinceau gracieux et distingué lui a méritée.
« Get acte de justice que réclame de votre sensibilité un cœur encore pénétré de sa douleur sera pour lui inappréciable.
« .le prie monsieur Grille d’agréer l’assurance de tout mon dévouement.
« P R U D ’ Il O N 1 . ))
1. A la suite de celte lettre, Grille ajoute : « Que j’ai eu de bonheur à vivre au milieu de ces cœurs d’élite! Prud’hon était