RETOUR A DIJON
A la fin de 1783, nous trouvons Prud’hon de retour à Dijon. Le concours était fixé à l’année suivante, et il venait reprendre sur place ses études pour s’y préparer. C’est à son excellent ami Fauconnier qu’il écrit les détails de son voyage. Déjà alors il plaisait et séduisait à première vue, et s’en faisait naïvement gloire.
« Dijon, 27 novembre 1785 . — Mon ami, — avant de parler de mon arrivée à Dijon, je dirai quelque chose de mon voyage, qui s’est terminé avec un peu de fatigue. J’ai d’abord pris le coche, oh je me suis passablement ennuyé à ne rien faire pendant quatre jours. Je n’ai pas été plus content de passer
nature de Mme Dombierre, belle-mère de M. Fauconnier. Cette peinture est un peu sèche et minutieuse, mais l’ensemble, d’un beau caractère, a une tournure grande et sévère. — Deux charmantes miniatures de Fauconnier et de sa sœur Marie, liées par un filet d’or. — Un portrait également en miniature de Prud’hon lui-mème, âgé me semble-t-il de vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Enfin deux autres miniatures de personnages inconnus, dont l’une a été donnée à M. Sensier par Mme Pelée. Ces derniers ouvrages paraissent postérieurs aux premiers. — M. Étienne Arago possède deux charmants petits portraits sur bois, l’un représentant Marat, l’autre Charlotte Corday, dit-on, qui appartiennent à la jeunesse de Prud’hon, et qu’il fit sans doute lors de son second séjour à Paris. On croit qu’ils ont été détachés d’un vaste panneau sur lequel 1 arden artiste avait représenté les personnages marquants de la Révolution.
PKUD’HON A M. FAUCONNIER.
quatre nuits sans dormir et à transir de froid. Forcé de descendre à trois lieues d’Auxerre, l’eau étant trop basse pour aller plus loin, j’ai pris une carriole qui m’a conduit jusque-là avec ma malle. Je suis descendu à une auberge, où on m’a assez mal reçu. Sans me gêner, je suis allé dans une autre, où on m’a fait meilleure mine. J’y ai soupé avec un Gascon et un Américain : le premier venait par la diligence, le second par la poste. Bref, nous avons beaucoup causé en mangeant de même. Ma conversation a plu à l’Américain, qui, instruit que j’allais à Dijon, m’a offert gratuitement une place dans sa chaise de poste ; je l’ai acceptée avec plaisir. J oubliais de vous dire que, pendant le temps où j’ai mis ma malle au bureau des diligences, cet aimable homme s’informait de moi à la maîtresse de l’auberge et à sa hile, qui, sans m’avoir vu l’une et l’autre que cette seule fois, ont assuré non-seulement qu’elles me connaissaient, mais ont ajouté à cette certitude les choses les plus avantageuses. (Je l’ai su de l’Américain, qui m’a conté cela pendant la route, et je ne lui ai pas fait mystère que je passais à Auxerre pour la première fois.) Pour en revenir à l’auberge, nous en sommes partis après souper, c’est-à-dire à neuf heures du soir, en marchant et parlant toute la nuit. De trente lieues d’Auxerre à Dijon nous en avons fait dix-huit. Il fallait
PRUD’IION A M. FAUCONNIER.
nous quitter. Sa route devenait différente de la mienne. Cependant, le plaisir d’être plus longtemps avec moi, m’a-t-il dit, l’aurait fait passer par Dijon, s’il 11e se fût détourné que de deux ou trois postes ; mais il y en avait le double et plus, et nous nous sommes quittés avec quelque regret. 11 faisait beau, et dix heures n’étaient pas encore sonnées. J’ai continué le chemin de pied jusqu’à Yiteau, où, après avoir pris un bouillon, je suis allé me dédommager, dans un lit assez bon, des cinq nuits que j’avais passées sans dormir. J’ai donc dormi depuis deux heures après midi jusqu’à sept heures du matin sans interruption. J’ai déjeuné copieusement et ai fait ce jour-là neuf lieues de Bourgogne, ou autrement onze lieues de poste, au bout desquelles je suis arrivé à Dijon sur les six heures du soir, un peu fatigué de la marche. J’ai débuté le même soir par le professeur de l’Académie, qui m’a reçu un peu froidement, ou, si vous voulez, trop poliment : un peu plus de familiarité m’aurait mieux convenu. Cependant, hier, j’ai été plus content de lui ; il a même paru qu’il s’intéressait à moi, en me proposant l’évêque de Dijon pour écolier. Je l’ai accepté : ce sera une bonne connaissance et une excellente protection. En province, un évêque est quelque chose. Nous avons ensuite jasé très-familièrement ensemble. J’ai fait de plus con-
PRUD’HON A M. FAUCONNIER
naissance d’une espèce d’amateur, qui désirerait quelques petits tableaux de ma façon. J’attends mes eliets avec impatience, pour en commencer l'exécution.
« Du 28. Mon ami, j’ai parlé trop tôt. La fortune me lit toujouis à son ordinaire. Beaucoup d’espoir et peu d effet. Il n est plus question aujourd'hui de I evêque de Dijon. Un autre jeune homme, un peu fieluquet, a obtenu la preference de l’aumônier de
Monseigneur, qui avait été chargé de cette commission, et cjni avait été son élève. Ce qui m’a un peu consolé de la perte de cet avantage, c’est la chaleur avec laquelle le professeur a pris mes intérêts, et la façon dont il les a tancés l’un et l’aulre; car c’était
à lui que I aumônier s’était adressé par ordre exprès de Monseigneur. Ceci m’ayant manqué, il m’a promis qu’il ferait tout son possible pour m’en dédommager
d un autre côté. En attendant, il m’a chargé de l’exécution d'un plafond pour les Élus de la Province. Ce plafond, qui est d’une grande étendue, sera peu de chose en lui-même. Le profit, je crois, en sera modique ; mais si la pension de Rome payait cela, ce serait une bonne affaire.
« Venons maintenant à ce qui se passe au-dedans
de moi. Éloigné des personnes qu’une douce amitié
rendait chères à mon cœur, mon existence ne me
PRUD’HON A M. FAUCONNIER
semble plus qu’un rêve pénible, dont je voudrais m’efforcer de sortir si l’illusion pouvait, pour un moment, tenir la place de la réalité. Eh î mon ami, faut -il avoir une âme sensible pour n’éprouver que des sensations douloureuses? Livré à moi-même, je me retrace vivement la vie heureuse que je goûtais avec vous ; mais il ne me reste que le regret d’être hors de la portée d’en jouir encore. Et vous, aimable demoiselle, dont la douce intimité semait de fleurs les jours épineux de ma vie, les charmes de votre amitié n’apporteront plus de soulagement à ma détresse. La sérénité ne trouvera plus où séjourner dans mon âme, et le poison de l’ennui me minera tout à son aise. C'est que, encore dans ces jours cruels, tout ajoute à ma mélancolie. Si je fouille audedans de moi, je n’y trouve qu’un vide affreux. Si j’envisage ma situation présente, toutes les idées d’honneurs, de fortune et de gloire disparaissent et deviennent chimériques à mes yeux. Eh ! mon aimable demoiselle et amie, un instant de votre présence dissiperait bientôt les sombres vapeurs et rendrait le calme à mon esprit agité; car l’amitié est aux âmes sensibles un aliment qui purge l’âme de ses faiblesses et la fait sortir de cet abattement où 1‘ ennui la plonge lorsqu’elle se trouve dénuée des secours de cette même amitié. Mais dans quelle
PRUD’HON A M. FAUCONNIER
digression je vais m’engager ! Pardonnez, mes chers amis : je n’avais point dessein de vous ennuyer en promettant de vous écrire, et j’aurais dû vous en épargner l’idée. Je finis en vous embrassant mille fois du meilleur de mon cœur. Assurez, s’il vous plaît, votre maman de mes respects. Mes compliments à M. Sylvain, et soyez persuadé que mon attachement ne finira qu’avec ma vie. Je suis, avec la plus tendre amitié, votre serviteur.
u Prud’iion, p .
« Mon adresse : Chez M. Pérille, place Saint-
Etienne, à Dij on. »
Malgré une certaine emphase et cette affectation de sensibilité si commune à la fin du xvme siècle, Prud’hon était profondément triste et découragé, et il souffrait réellement de sa solitude. Il avait dépensé en efforts impuissants bien des années déjà. Il paraît douter de l’avenir et de son talent. Il écrivait à cette même époque, si l’on en juge par les détails qu’il y donne sur ses travaux en vue du concours, et surtout sur ceux de son ami Naigeon, une lettre sans date et sans suscription, mais qui, d’après le ton qui y règne, ne peut avoir été adressée qu’à M. de Joursanvault.