‹ Prud'honChapitre 37 sur 201 · PRUD’IION AU BARON DE J OUR S AN VAU LT · texte numérisé non relu

PRUD’IION AU BARON DE J OUR S AN VAU LT

u Monsieur, confus de toutes les marques d’amitié (jue je reçois de votre bonté sans en être digne, je ne sais comment ni par où vous en témoigner ma reconnaissance, vu que mon ignorance et mon peu de talent m’en mettent hors d’état. C’est pourquoi, Monsieur, j’ose supplier cette même bonté de vouloir bien user d’indulgence et regarder favorablement le sincère attachement et, si vous me permettez de le dire, la pure amitié que votre grande âme a fait naître dans mon cœur, dès que j’ai eu l’honneur de vous connaître; après cela, Monsieur, je ne désire rien plus que la persévérance de l’affection et des sentiments que vous avez conçus pour moi et l’accomplissement de tous vos désirs. Je suis très-fâché, Monsieur, que M. Donjon ne vous ait pas envoyé les bustes dans

le temps où vous avez paru le désirer et qu’il ait ainsi abusé de vos bontés et des marques de bienveillance dont vous avez bien voulu l’honorer. J’aurais souhaité, Monsieur, qu’il n’eùt tenu qu’à moi et qu’il eût été en mon possible de vous satisfaire là-dessus ; je l’aurais fait de tout mon cœur.

u Quant à ce qui regarde le grand concours, nous ne savons pas encore dans quel temps on le décidera, ni quand on le jugera; mais dès que j en serai instruit, Monsieur, j’aurai l’honneur de vous le mander, et vous pouvez être persuadé que je ne né-

l’HlD HON AU BARON DE JOURSAN VAULT.

gligerai rien pour me rendre cligne de votre suffrage. Monsieur, je suis indécis sur le dessin que vous m avez demandé pour graver, n’ayant point d’estampes d’après de grands maîtres et étant moi-même dans l’impossibilité d’avoir cet honneur, faute de talent. C’est pourquoi, Monsieur, je vous supplie de me taire connaître plus particulièrement votre intention là-dessus; je tâcherai alors de la remplir exactement et avec le zèle le plus ardent.

« M. Naigeon est très-mortifié, Monsieur, de n’avoir pu vous envoyer de ses dessins après nature; mais comme, en attendant le concours, l’on ne nous donne des poses que de trois ou quatre jours, on n’a le temps que de faire un bon ensemble, qui est autant profitable pour l’avancement qu’un fini. Je puis d’ailleurs vous assurer, Monsieur, qu’il eût été bien dommage que les heureuses dispositions de M. Naigeon n eussent pas été cultivées, pouvant devenir un très-habile homme. Je suis surpris moimême de l’étonnante rapidité avec laquelle il a surpassé tous les jeunes gens qui étaient au-dessus de lui, poui venir disputer les premiers avec avantage.

^ ous pouvez être persuadé, Monsieur, que s’il continue comme il a commencé, il aurait été très-fâcheux pour lui que votre générosité n’eût pas suppléé à sa mauvaise fortune ; aussi sa reconnaissance sera-t-elle

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éternelle, ainsi que le dévouement et le respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre trèshumble, très-obéissant serviteur et ami.

Cette lettre est, à notre connaissance, la dernière que Prud’hon écrivit à M. de Joursanvault. Le protecteur du jeune peintre ne mourut cependant qu’en 17922. Mais bien auparavant ses rapports avec Prud’hon paraissent s’être au moins ralentis. L’artiste et le gentilhomme n’appartenaient pas au même parti. Il est probable que les questions politiques qui agitaient alors tous les esprits ne furent pas étrangères à un refroidissement que je ne saurais expliquer autrement. Prud’hon, sans doute, ne sut pas maîtriser sa bouillante nature. Il blessa par quelqu’imprudent propos les susceptibilités aristocratiques de M. de Joursanvault. Ce qui est certain, c’est qu’à partir

1. L’original de cette lettre appartient à M. Feuillet de Conclies.

2. M. de Fontenay, petit-fils de M. de Joursanvault, m’apprend

en elTet que son aïeul, Jean-Baptiste-Anne-Geneviève Gaignarre,

baron de Joursanvault, mourut, âgé de quarante-cinq ans, le 17 octobre 1792, à Châlons-sur-Saône, dans l’hôtel du Chenal blanc, où il s’était réfugié et où il se tenait caché. Il était alors à peu près ruiné. La plupart des objets d’art qu’il possédait lurent dispersés. Son admirable collection de papiers ne lut vendue que beaucoup plus tard.

PRUD’IION A M. FAUCONNIER.

do ce moment nous ne trouvons plus aucune trace

de cet homme si éclairé, si généreux et si bienveillant.

Voilà donc Prud’hon installé à Dijon et tout occupé du concours qui semble fuir devant lui; mais l’approche de cette lutte, qui doit décider de son avenir, ne parvient pas à l’arracher à sa mélancolie naturelle. Il se sent triste et comme abandonné. Il

regrette les excellents amis qu’il a laissés à Paris, et écrit trois mois après son arrivée une nouvelle lettre à son ami Fauconnier :

a Du 26 février 1784. — Mon ami, vous m’avez perdu de vue; le temps m’affaiblit insensiblement dans votre souvenir, et bientôt peut-être m’oublierezvous entièrement. Puis-je croire, en effet, que vous gardiez si longtemps le silence, sachant combien votre amitié est nécessaire à mon cœur et combien les marques que vous m’en donnez en m’écrivant adoucissent les peines et les ennuis que j’ai de votre absence? O mon ami! par où ai-je mérité un traitement si dur? Hélas! si l’indifférence succédait à votre tendre amitié, que deviendrais-je? Où trouver un

PRUD’IION A M. FAUCONNIER.

ami qui pût vous remplacer dans mon cœur? Il n’en est point : contraint alors de renfermer mes chagrins au-dedans de moi, je n’en sentirai que plus vivement combien je suis malheureux. O mon ami, si vous ne m’avez point raye de votre cœur, si mon tendre et sincère attachement compte encore chez vous pour quelque chose, de grâce, n’accroissez pas davantage mes ennuis par un plus long silence; ce serait me désespérer. Que si ce n’est que la paresse qui vous tient, ayez quelques égards à l’amitié : en sa faveur écrivez-moi plus souvent. Quelques lignes chaque fois suffiront pour rassurer mon cœur et me diront que vous m’aimez toujours. J’attends cette grâce de votre amitié et de votre complaisance.

« La tenue des états est retardée : on ne sait pas encore jusqu’à quand. Peut-être sera-ce jusqu au mois d’août, peut-être jusqu’à celui de septembre ou novembre. Notre concours est aussi en retard; sur-

croît d’ennui pour moi. En vérité, mon ami, si j’eusse prévu tout cela, je ne serais pas venu à Dijon. Quel triste séjour pour moi! Encore un mois d’attente. Nous ne concourrons qu’au premier avril jusqu a la fin de mai inclusivement. Ah ! que j’ai bien besoin, mon ami, que vos lettres viennent quelquefois calmei

mes ennuis : ils sont à leur comble.

u On construit ici un ballon : deux personnes se

PR UD’IION A M. FAUCONNIER

pioposent de monter dedans. II y a déjà quinze jours qu on promet de le faire partir; mais la lenteur avec laquelle on le remplit fait qu’on compte encore sur une quinzaine avant de le voir s’élever. Depuis lundi qu’on met l’air inflammable, il n’est encore plein qu au quart. Je ne sais s’il réussira. »

« Du 27 . — Ah! mon ami, pardonnez si j’ai pu soupçonner un instant que vous m’aviez oublié ou que vous étiez paresseux à m’écrire ! L’amitié comme 1 amoui s alarme facilement. Votre lettre heureusement est venue dissiper mes noires idées et a calmé mes vives inquiétudes. La mienne était écrite depuis hier soir, et ceci ne sera qu’en continuation. Ah! que je suis fâché d’avoir soupçonné votre amitié! N’auj ais-je pas dû m imaginer que quelques affaires vous empêchaient de m écrire? O mon ami, les tendres marques de votre amitié ont pleinement rassuré mon cœm . Nous me moralisez, mon ami; mon indocilité met une opposition invincible aux bons etléts que la vérité que vous me prêchez devrait faire naturellement sui tout homme raisonnable. Je ne suis cependant pas gêné par le besoin. Rien ne contrarie mes vues d’ailleurs. Mais je ne puis être gai tant que mon cœur sera triste. Ah ! qu’il en coûte à un cœur sensible d’être éloigné des personnes qui l’intéressent

PRUD’IION A M. FAUCONNIER.

uniquement : j’en fais la dure expérience, mon ami, et cette cruelle idée m’arrache bien des soupirs.

« J’ai quelques portraits à faire, qui me mettent dans le cas de ne pas manquer du nécessaire, et je suis bien sensible, mon ami, à tout ce que votre bon cœur et votre amitié voudraient faire pour moi. Adieu, mon cher ami, portez-vous bien. Mes respects et mes compliments à toutes les personnes que vous savez1. »

Peu de temps après avoir écrit cette lettre , Prud’hon tomba malade. C’est à lui maintenant à s’excuser de son trop long silence. Il écrit à son ami une nouvelle lettre sans date, qui doit être de la fin d’avril, et où il mentionne deux dessins que Fauconnier lui avait demandés :

« — Mon ami, c’a été aussi mon tour d’être en retard, quoiqu’un peu forcément, car la fièvre qui m’a tenu depuis le jeudi saint jusqu’au lundi soir, dix-neuvième jour d’avril, ne m’a pas permis de vous répondre plus tôt; j’en suis quitte, Dieu merci. 11 ne me reste plus qu’un peu de faiblesse. On a eu de moi tout le soin possible dans ma pension. Notre professeur a pris aussi beaucoup de part à ma

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