PRUD’HON VISITE PARME ET MILAN
Quant à Corrége, il n’était représenté dans la ville des papes que par la Danaé de la galerie Borghèse1. Ou donc Prud’hon avait-il étudié Corrége et Léonard? Sa correspondance va nous donner le mot de cette énigme. Le jeune peintre a visité le nord de l’Italie, où il a fait un et peut-être deux voyages; il a vu Florence, Parme et Milan. Nous possédons en effet une lettre que Prud’hon écrivit de Turin à son ami Fauconnier, à l’occasion de la mort de sa mère. Or, on ne va pas à Turin, on y passe; ce n’est qu’une étape à l’aller ou au retour. Il est vrai que celle lettre n’est pas datée; elle est probablement un peu postérieure à l’époque qui nous occupe, et on peut la rapporter à l’été de l’année 1786, car on verra plus loin que c’est à partir du 7 décembre 1785 qu’on ne retrouve plus dans la correspondance le nom de Mme Fauconnier la mère, à laquelle Prud’hon ne manquait jamais de se rappeler. Deux autres lettres écrites de Borne, peu de temps sans doute après un premier voyage, et où Prud’hon parle longuement de la Cène de Sainte-Marie-des-Grâces, ne permettent pas de douter qu’il ait vu l’ouvrage original. En effet, bien que ces lettres aient trait à la copie en tapisserie de la Cène que l’on voit au Vatican, le
1. Je n’oserais même affirmer que ce tableau fût déjà à Rome à cette époque.
PRUD’HON A M. FAUCONNIER
peintre entre dans des détails précis sur les dégradations qu’a subies la fresque et dont il n’y a pas
trace dans la reproduction. S’il a été à Milan, il a certainement visité Parme et a pu étudier le Corrége au dôme et au musée de cette ville. Ces divers indices permettent de supposer que Prud’hon, suivant en cela l’exemple des élèves de l’Académie de France, de la plupart des étrangers et même des Romains aisés, faisait, pendant les mois d’été, des voyages dans la Péninsule, et que, voulant aller dans le nord, mais résolu, comme on s’en souvient, à ne plus se risquer sur l’élément perfide, il prenait sa route par Florence et par les duchés : c’est la plus belle, la plus directe, celle qui lui fournissait le plus grand nombre de sujets d’étude. Quoi qu’il en soit de cette première excursion, Prud’hon était de retour à Rome le "20 septembre 1785, comme on le verra par l’une des lettres où il parle avec tant de jugement et d’enthousiasme de la Cène de Léonard.
« Mon cher ami, écrit-il àM. Fauconnier, sur la perte d’une mère qu’on aime tendrement et qui nous est autant attachée que la vôtre l’était à ses enfants, quelle consolation peut-on donner? Il n’est que le temps qui en puisse modifier la douleur. Cependant, mon ami, il ne faut point se laisser aller au chagrin.
PRUD’IION a m. fauconnier.
La raison doit avoir ses droits sur des affectations (sic) qui peuvent nous être nuisibles, et c’est dans ces moments de crise où l’homme doit rappeler tout son couiage. \ ous savez, mon ami, cjue tout ce que produit la nature ne peut durer longtemps, et que par conséquent on doit s attendre tous les jours à quelques nouvelles révolutions. Je sens moi-même que le revers ciuel qui vous est arrive a du vous allecter bien profondément. Vos regrets et vos douleurs ne sont que trop justes, hélas! mais pour cela faut-il que le cœur s’en repaisse avec obstination? Non, au contraire il faut se rappeler tout ce qui peut vous distraire de vos chagrins. Que vous dirai-je, mon ami? J’ai éprouvé comme vous le même malheur. J’ai perdu en quatre mois un père et une mère qui m’aimaient ten die ment. Bien plus, il ne m’est resté que des frères et des sœurs en qui j’ai trouvé moins d’affec-
tion et plus d’indifférence que dans des étrangers. A 1 âge où j étais alors, il m était bien dur de n’avoir plus personne qui s intéressât à ma jeunesse : cependant il a fallu boire le calice jusqu’à la lie ! D’autres malheurs survinrent; on retira ma pension. Je restai donc sans fortune, sans secours, sans talent; de plus, ingénu, timide, confiant, ne connaissant point le monde, et enfin abandonné à moi -même. Que de petites misères, et qui étaient bien grandes pour moi,
P R CD’ H ON A AI. FAUCONNIER. 119
il m’a fallu essuyer! par combien de situations embarrassantes il m’a fallu passer! Combien de fois il m’a fallu être dupe de ma bonté, et combien j’ai trouvé qui en ont abusé ! Quelle comparaison de ce temps avec celui que j’avais passé dans la maison paternelle! Que de regrets alors sur la perte de ceux avec qui j’avais goûté toutes les douceurs de l’aisance ! et, encore pis, quelles inquiétudes sur un avenir qui m’effrayait sans cesse, lorsque je venais à y penser! Telle était cependant la peine de ma situation d’alors. Cependant, mon ami, le ciel ne m’a point abandonné, et il faut espérer qu’il conduira le frêle vaisseau de ma vie jusqu’au bout, sans autre malheur considérable. Croyez de même que, quoiqu’il vous ait privé d’un grand secours et d’une grande consolation, il prendra soin de pourvoir à tous vos besoins, moyennant un peu plus de peine et de travail. Pour moi, mon cher ami, si jamais la fortune veut m’être un peu favorable, croyez bien qu’alors le plus cher plaisir de mon cœur sera de vous en faire part. Adieu, mon cher ami; consolez-vous; écrivez-moi le plus souvent qu’il vous sera possible, car la plus grande douceur que j’éprouve est de m’entretenir avec vous. Adieu,
je suis et serai toute ma vie le meilleur de vos amis1.
« Prud’hon. »