PRUD’HON A M. DR VOS GE
raisonné, nourri par la réflexion, et seul capable de conduire avec vigueur un ouvrage jusqu’à sa fin, au contraire de ce feu évaporé, dont les productions informes et extravagantes sont toujours mal digérées et mal senties. Je dis donc qu’ après avoir exécuté ces deux tableaux à Rome, le temps qui me resterait encore de la pension, et que je tiendrais de la bonté de ces messieurs, j’irais le passer à Paris. L’avantage qu’il y aurait pour moi en cela serait de ne pas me trouver dans cette capitale dénué de secours, sans lesquels un jeune artiste est souvent embarrassé à commencer une carrière pénible, qui est souvent interrompue et quelquefois même impossible à continuer, malgré ses talents, faute de moyens pour lui faciliter à les mettre au jour. Je dis de plus que
MM. les Elus 11e m’accorderaient la continuation de la pension pour compléter les trois années en sus qu’autant qu’après avoir reçu les tableaux ils en seraient satisfaits et que l’ouvrage mériterait à l’auteur la faveur qu’il leur demande. Voilà, Monsieur, ce que je désirerais, et, sans cet acquiescement, je n’ose prendre sur moi des engagements que je craindrais, soit par les circonstances, soit par la disposition des choses, de 11e pas remplir jusqu’au bout.
Je crois aussi que ma proposition, loin d’être déraisonnable, puisque ces messieurs ont à cœur la gloire
PRUD’IION A M. DEVOSGIÏ.
et l’ avancement (des arts), doit leur paraître, au contraire, seconder leur intention bienfaisante, sans blesser nullement les intérêts particuliers de la Province. Voilà ce qu’il faut que votre amitié sollicite pour moi, ou autrement je ne puis me résoudre a rien accepter, quoique j’aie toujours eu envie démesurée de rester environ deux ans de plus a Home que le temps fixé par ma pension présente. Si donc ce que je demande m’est accordé, ces messieurs auront mis le comble à leurs bienfaits. J’aurai la double satisfaction de rester à Rome à peu près le temps que je désire et d’arriver à Paris avec les moyens d’y faire quelques ouvrages pour me produire et commencer avec agrément un sort dont l’espoir me fera envisager le succès facile ; j’aurai aussi le doux plaisir de voir pendant du temps votre cher fils a Rome, cette maîtresse des beaux-arts, de lui donner les premiers indices de s’y conduire, tant par rapport à son étude qu’à sa vie privée, et, qui sait? peutêtre de lui être utile, de plus, à son retour à Paris, si le sort ou la fortune m’y favorise. Votre amitié, Monsieur, qui s’intéresse si affectueusement à ce (pii me regarde, sentira, après avoir lu celle-ci, combien une telle condescendance me serait avantageuse, et ma reconnaissance pour un service aussi signalé serait sans bornes et n’aurait jamais de fin.
PRUD’IION A M. DEVOSGE.
« Pour parler de mon tableau, votre bonté a empiété sur les droits de la justice en me faisant des compliments sur un ouvrage qui en mérite peu, ou. pour dire mieux, pas du tout.
a Conservez-moi votre amitié, et permet tez-moi toujours d’être, avec rattachement le plus tendre et le plus sincère, Monsieur, votre très-humble, trèsobéissant serviteur, ami et élève,
u Prud’iion. »
(( Assurez, je vous prie, Mme Devosge de mon respect, M. Monnier de mon amitié et de mon attachement, et j’embrasse mon cher petit Anatoile, au souvenir duquel je suis extrêmement sensible, ainsi qu’à celui de toute votre aimable famille, à qui je souhaite toutes sortes de biens et de plaisirs »
C’est ici que se terminent les longues années d’apprentissage de Prud’hon. Sans y avoir rien produit d’important, il avait acquis à Rome, par des
1 . Je ne connais pas l’original de cetle lettre, mais il me paraît probable que la note qui l’accompagne étiiit toute confidentielle, personnelle à M. Devosge, écrite sur une feuille à part, tandis que la lettre pouvait au besoin être communiquée aux états de bour-
gogne.