L’original de cette lettre appartient à M. Pelée
1* RU D’Il ON A M. DEVOSGE.
mièi e détermination est le désir qu’il nourrissait de ie tourner a Paris et de pouvoir, moyennant la pension que lui ferait la Province pendant une année encore, exécuter dans de bonnes conditions quelques ouvrages importants, qui lui donneraient la notoriété que méritait son talent et le tireraient de la position précaire où il végétait depuis bien des années. Il paraît qu’on ne donna pas suite à cette proposition, car la lettre suivante est, à notre connaissance, la dernière que Prud’hon écrivit de Rome à M. Devosge, et nous verrons plus loin qu’en novembre 1789 il était installé à Paris, et depuis assez longtemps, semble-t-il.
« Rome j ce 28 août 1787. — Monsieur, les tendres et infatigables marques que je reçois journellement de votre amitié m’affectent d’une manière bien sensible. En tout elle est toujours prompte et active ; aucune occasion ne lui échappe à m’être utile, et elle agit à mon égard avec une affection si pleine de délicatesse qu’à chaque fois elle ajoute à la peine que me fait éprouver l’impossibilité de mettre à preuve mon zèle et ma reconnaissance. J’espère cependant qu’une fois arrivera le moment où mon cœur pourra se satisfaire dans toute l’effusion de sa tendresse ; car, si ce n’était cet espoir, comment la sensibilité déli-
PRUD’HON A M. DEYOSGE.
cale pourrait-elle souffrir qu’on agisse sans cesse pour elle et être dans l’inaction? A une condition aussi pénible, le cœur ne voudrait recevoir aucun service de l’amitié, car des paroles ne suffisent point à l’amitié reconnaissante: elle voudrait agir, et c’est ce
qui manque à la mienne.
« Je veux cependant en venir à l’objet à la réussite duquel votre bonté s est employée avec tant de chaleur, et à l’avantage duquel elle m’excite à faire de mures réflexions. Sans préventions pour mon talent , que l’étude des grands maîtres et de l’antique me met tous les jours a portée de connaître le point où j’en suis, je ne sais que tiop de quelle utilité me serait un séjour de trois ans de plus à Rome, cette ville remplie de chefs -d œuvie. Cependant la crainte de contracter des engagements et de n’être pas fidèle à ma parole (non quant à ce qu’on exigerait de moi, mais quant à mon séjour), de laquelle je serais peut-être forcé à me rétracter a cause des incommodités fréquentes causées par le climat du pays*, m’a fait d’abord refuser, quoique
* Nota. « Raisons plus particulières : j’ai une femme et un fils qui souffrent de misère et qui n’attendent qu api ès moi pour les en tirer, quoiqu’à beaucoup près je ne trouve point mal d’(être) éloigné de la première à cause de son caiactèie, qui n’est guère compatible avec le mien ; cependant je leui
ISS
PRUD’HON A M. DEVOSGE.
avec regret, un parti aussi avantageux; cependant, après avoir réfléchi, et pour ne pas perdre, autant
dois un sort à l’un et à l’autre. Il ne serait déjà que trop temps d’y penser, et si MM. les Élus m’accordaient ce que j’ose vous prier de leur demander par la suite de ma lettre, je verrais jour à pouvoir donner quelques secours à ma femme et à mon fils à peu près vers le temps que finirait celui de la pension des trois ans en sus (voyez la suite de ma lettre), au lieu que si je la consomme tout entière à Rome, lorsque je retournerai après tout ce temps-là à Paris, je m’y retrouve comme la première fois, avec peu de connaissances, sans ressources pour travailler, du moins à quelques ouvrages qui pourraient me faire connaître, ne pouvant venir à mes fins, ou du moins que fort tard, et je m’y vois encore longtemps avec le chagrin sur le cœur de sentir misérables des personnes qui m’appartiennent sans pouvoir les aider encore de sitôt. Voilà la plus forte raison qui me fait refuser et qui me fera persister dans mon refus si ces messieurs n’adhèrent point à ce que j’ose vous prier de leur demander, pour moi du moins. S’ils ne consentent point à ce que je leur demande, mon temps fini , je retourne végéter a Paris le temps à peu près que j’aurais pu passer à être heureux à Rome, afin de chercher à me produire peu à peu, pour être en état, peut-être après un an ou deux, qui sait, de pouvoir procurer quelque soulagement à ma misérable famille, et abréger au moins autant qu’il sera possible le temps de sa misère.
a Pour ce qui est de la gratification que vous me faites espérer, je vous supplie, monsieur, de vous restituer d’abord
PUUD’IION A M. DEYOSGE.
qu’il dépend de moi, une occasion qui serait si profitable à mon avancement, voici ce que j'ai pensé, et que j’ose vous prier, Monsieur, de repiéscnter et de proposer à MM. les Élus, qui se portent avec tant
de zèle aux progrès des arts.
u Excité par l’émulation et flatté par le plaisir de
faire deux tableaux de composition pour la Province, ayant de plus par là un sujet de lui témoigner ma reconnaissance, j’ai pensé, dis-je, que si on m’envoyait au plus tôt la Vie ou un Mémoire des actions héroïques du grand Condé, je commencerais de longue main à faire les recherches et études conséquentes et relatives aux sujets qu’on aurait choisis ou que je choisirais moi-même, afin de porter ces ouvrages à la perfection dont je suis capable et les faire approcher autant qu’il me serait possible de la grandeur du héros qu’ils auraient a repi escntei . A ous savez de plus, Monsieur, que les œuvres de génie ont besoin de réflexion, le fruit de laquelle entietient ce feu lent, mais soutenu, qui donne de l’énergie au sentiment et de la force à l’exécution; car le viai génie n’est autre chose qu’un sentiment profond et
les cent écus que vous avez eu la bonté d’avancer à ma femme, et ensuite, s’il reste quelque chose, peu ou beaucoup, de vouloir bien le lui faire parvenir pour subvenii a
ses besoins. »