VIGNETTES DIVERSES
A gauche, un Amour grimpé sur un escabeau vient de plonger sa main dans le coffret et offre à la coquette un beau collier qu’il en a tiré. C’est encore Roger qui a gravé ce petit ouvrage, dont le dessin appartient à M. His de La Salle. Un autre dessin que possède le même amateur représente la Musique et la Danse, personnifiées par deux jeunes femmes, l’une à droite, drapée et jouant de la lyre ; l’autre à gauche, enivrée de plaisir et s’enlevant sur le bout de son pied léger, demi-nue, le corps cambré, la tête souriante et ren-
versée, frappant des deux mains élevées les cymbales retentissantes; au centre de la planche en haut, se trouve une tête d’Apollon laurée; au bas, des instruments de musique; au milieu, une inscription illisible. Cette composition était probablement destinée à servir de carte d invitation à un bal ou à quelque première représentation à l’Opéra; mais il ne paraît pas que ce projet ait été gravé au moment où il fut dessiné par
le pauvre artiste1. Enfin Prud’hon fit encore pour un confiseur du Palais- Royal, nommé Berthélemot, deux petites pièces ovales gravées par Roger, que le Boissier du temps plaçait sur ses bonbonnières. L’une de ces estampes, qui est la reproduction à peu près
\. Ce dessin a été lithographié en fac-similé par M. Georges Bellenger, ainsi que le précédent.
PRULVIION A RIGNY.
exacte d’une pierre antique, représente Léda avec le cygne et ne porte pas le nom de Prud’hon. L’autre est signée et appartient complètement à notre artiste. C’est Vénus à demi nue et agenouillée; elle pose ses deux bras sur ceux de l’Amour, qui s’avance pour la caresser. Ce petit groupe est ravissant.
Mais ces obscurs et minimes travaux ne pouvaient suffire aux besoins de la famille de Prud’hon. La disette de 4794 vint encore aggraver sa pénible situation. Ne pouvant plus tenir à Paris, il se retira^ pendant deux ans à Rigny près de Gray, en Franche- Comté, où, sans doute, il avait des parents ou des amis. Il y fit un assez grand nombre de portraits à l’huile et au pastel, et y travailla à cette belle suite d’illustrations pour Pierre Didot, et pour d’autres éditeurs dont nous avons à nous occuper maintenant.
C’est loin du bruit, dans cette retraite solitaire, où à l’abri du besoin il pouvait goûter, sinon le bonheur au moins une tranquillité relative, que Prud’hon, replié sur lui-même, exécuta une partie de ces ravissants dessins qui illustrent les grandes éditions dites du Louvre, que nous devons aux excellents impri-
DAPHNIS ET CIILOE.
meuis Didot. lit il n est pas inutile de faire remarquer une fois de plus, à ce propos, cette activité intellectuelle qui régnait au plus fort de la tourmente révolutionnaire. C’est en effet pendant les dernières années du xvnr siècle et les premières du xixe que les Didot publièrent, avec le concours des plus illustres artistes du temps, ces magnifiques volumes qui sont des monuments de la typographie française.
C’est à Paris cependant, quelques mois avant son départ pour Rigny, que Prud’hon avait commencé tout au moins les dessins du Daphnis et Chloé 1 . comme le prouvent deux reçus dont on possède les originaux2. Trois seulement des planches qui illustrent ce bel ouvrage sont de lui : la Chèvre allaitant Daphnis, le Bain et la Cigale. La première n’est qu’un frontispice dans lequel l’artiste s’est borné à traduire pour les yeux les paroles de son auteur.
« Ln cette terre, dit Amyot, un chevrier, nommé Lamor, trouva un petit enfant que l’une des chèvres
I- Les Amours pastorales de Daphnis et Chloé. Paris, de l’imprimerie de P. Didot l’ainé, an VIII-1 800. I vol. in-4.
« J ai le^u du cito\en Didot 1 aîné la somme de mille livres a compte de celle de trois mille livres pour le quartier de juillet. — A Paris, ce 26 juillet 1793. »
« J’ai reçu du citoyen Didot l’aîné la somme de quinze cents livres en définitive du payement pour le quartier de juillet. — A Paris, ce 22 aoùl 1793. »
allaitait. » Le berger, penché en avant, écarte cle la main les broussailles et regarde avec surprise la chèvre et son nourrisson, couchés au premier plan. C’est une jolie composition, qui dit bien ce qu’elle doit dire, mais qui n’offre rien de saillant. Il en est tout autrement des deux autres. Le Bain est certainement une des inspirations les plus heureuses de l’artiste. Au milieu d’un bocage obscur, près d’une eau tranquille, au pied d’un socle rustique qui supporte un groupe des Trois Grâces, Daphnis est assis, le corps un peu replié, les pieds croisés l’un sur l’autre, le coude sur le genou, et regarde avec ivresse la jeune fille qui, toute craintive et frémissante, plonge son pied dans l’eau dont la fraîcheur la surprend. Souriante et fière d’être belle, elle s’appuie des deux mains, en inclinant la tète, sur l’épaule et sur le bras de son amant ; sa jambe gauche est légèrement infléchie, l’autre, étendue : et ce mouvement, de la plus originale invention, fait saillir sa belle hanche et développe toutes les grâces de son corps charmant. Le parti pris de lumière donne une unité parfaite à ce groupe poétique, cjui se détache sur le fond obscur et mystérieux de la forêt. On pourrait pourtant faire un reproche à ce délicieux ouvrage ; le corps de Chloé, d’un si beau galbe et d’ailleurs si juvénile, est celui d’une fille de vingt ans, ce qui
LA CIGALE
enlève a la composition quelque chose du caractère pudique qu’elle devrait avoir.
Mais quelque admiration que nous inspire le Bain, je lui préfère encore, je crois, la Cigale. On se souvient de ce passage du poème de Longus qu’Amyot a si heureusement traduit : a La cigale se print à chanter encore entre les tettines de lagente pastourelle, comme si, avec son chant, elle eût voulu lui rendre grâce de son salut : à l’occasion de quov Gloé ne sçachant que c’estoit, s’escria derechef bien fort; et Daphnis s’en print aussi de rechef à rire et usant de cette occasion lui mit la main bien avant dedans le sein, dont il tira la gentille cigale qui ne se pouvait encore taire, quoiqu’il la teinst dedans la main. »
C’est ce gracieux motif qu’a traité Prud’hon. La scène se passe au milieu d’un ravissant paysage. Au tond une colline avec quelques arbres légers; au second plan, de grands troncs dont on aperçoit les branches basses, et a leur pied les troupeaux réunis des deux bergers. Chloé, penchée en avant, appuyée sur un tertre de la main droite et du genou gauche,
I autre jambe tendue en arrière, entr’ouvre la draperie de son corsage. Daphnis, vis-à-vis d’elle, le corps plié, une main sur l’épaule de sa gentille amie, saisit en souriant l’animal mutin. Quel heureux jour pour un artiste, que celui où pareille
LA CIGALE
dessin % Ch loé est assise près d’un arbre, i - terrain où elle s’appuie de la main droit*- . est un peu renversé; l’une des jamb
♦ gravées par Roger, d’apn dessins à i’<
LA CIGALE
fleur de poésie éclôt dans son âme émue ! On pourrait sans doute relever dans ce dessin quelques détails incomplètement étudiés et qui ne sont pas des plus heureux: les pieds, par exemple, ainsi que la draperie et la coiffure de la jeune fille. Mais l’instinct de Prud’hon est si juste, qu’il reste pittoresque même dans ses erreurs. Comme ensemble, la Cigale est une composition complète et exquise et que je ne crains pas de mettre au nombre des plus parfaites de l'auteur1.
On connaît une variante de ce sujet; ce n'est ni du premier ni même du second coup que le plus habile artiste fait le petit chef-d’œuvre que je viens de décrire. Dans ce dessin 2, Chloé est assise près d’un arbre, sur un pli de terrain où elle s’appuie de la main droite. Le corps est un peu renversé; l’une des jambes est étendue, l’autre repliée sous elle. De la main gauche elle entr’ouvre sa robe et cherche la cigale. Daphnis est à son côté, debout, un genou sur le tertre ; il regarde en souriant et en avançant la main. Comme
M. Laperlier possède une esquisse et M. Mahérault un joli dessin de cet ouvrage. — Les trois planches de Daphnis et Chloé ont été gravées par Loger, d’après les dessins à l’encre de Chine exposés au Salon de 1796.
2. Il appartient à M. Camille Marcille, et a été gravé en facsimilé par Schaal.