‹ Prud'honChapitre 95 sur 201 · L’ART D’AIMER · texte numérisé non relu

L’ART D’AIMER

dans l’aulre composition, un chien, surveillant discret, est endormi au premier plan. Enfin Prud’hon a traité

un quatrième sujet pour cette publication. Etait-ce un simple projet auquel il aura renoncé, ou Didot préféra-t-il à l’œuvre de Prud’hon quelque beau dessin classique de Gérard? Quoi qu’il en soit, cette

composition devait accompagner ce passage de Longus : « Mais pour lors ils folâtraient comme des jeunes levrauts; ils sautaient, ils Alitaient, ils chantaient, ils luttaient bras à bras l’un contre l’autre, à l’envi de leurs béliers et bouquins. » Les deux jeunes gens, les têtes rapprochées, les mains enlacées, les bras du côté du spectateur repliés à la hauteur de la poitrine, ceux de l’autre côté relevés, luttent et essayent leurs forces. Daphnis recule et se laisse vaincre par la petite Chloé '.

Ce n’est pas sans un sentiment de regret et presque de honte que l’on voit Prud’hon abaisser son talent à illustrer le poëme graveleux, maniéré, fade, insupportable de Gentil-Bernard2. Hélas! il n’était pas libre de choisir, et la dure nécessité le forçait à accepter l’ouvrage qu’on lui offrait, quel qu’il fût .

\. Le dessin, qui appartient à M. Il is de La Salle, a été lithographié en fac-similé par M. Georges Bellenger.

2. Œuvres de P. -J. Bernard. Paris, imprimerie de Didot l’aîné, 1707. I vol. in-4.

CHOISIR L’OIUET.

Prud’hon a pris pour texte de ses trois compositions pour l'Art d’ aimer ces mauvais vers du protégé de Mme de Pompadour :

Quand un rayon, cette vive étincelle,

Perce au travers du sein qui la recèle,

Voici les lois qu’un amant peut ouïr :

Choisir V objet , l' enflammer, en jouir.

La planche intitulée Choisir l'objet est l’une des plus faibles de l’œuvre de Prud’hon. Une femme, debout et presque nue, présente à un jeune homme assis à la droite delà composition toute une collection de cœurs — chrétiens, profanes, blessés, — qu’elle tient dans un pli de la draperie qui lui enveloppe les jambes. Un Amour placé entre les deux figures engage l’amoureux à faire son choix; celui-ci, penché vers cette exhibition repoussante, regarde et hésite ; deux pigeons se becquètent à terre au premier plan. Je ne trouve à louer dans cet ouvrage que les draperies du jeune homme, qui sont d’une rare élégance, et le paysage. Quant aux reste, il est inu-

Les dessins pour les trois gravures de l’Art d'aimer furent exposes au Salon de 1796. — D’après Bruun-Neergaard, ils furent vendus par Didot à un amateur russe. — M. E. Marcille possède des répétitions originales, ou plus exactement des premières pensées de ces trois dessins.

L’ENFLAM MEIl.

tile de s’y arrêter. La poitrine de la femme ne se comprend pas ; le galbe de sa hanche et de sa cuisse est disgracieux; la pose du jeune homme est celle d’un vieillard; les pieds des deux figures manquent de vérité et de distinction. L’Amour lui-même est tout à fait manqué.

M ais Prud’hon ne tarda pas à prendre sa revanche. La composition qui porte pour titre U enflammer est empreinte d’une exquise poésie. Un jeune homme, assis au premier plan d’un joli paysage, tient dans ses deux mains celles d’une belle ii 1 le debout devant lui, et à laquelle un Amour mutin se prépare à lancer une flèche, tandis que deux autres Amours placés à gauche regardent en riant un cœur enflammé. La figure de l’amant est ravissante. II a les yeux fixés sur ceux de la jeune fille, dont la pose est pleine de grâce, d’élégance, et qui baisse pudiquement la tête sous ses regards embrasés. L’ensemble respire une ivresse contenue et décente : c’est l’amour à son aurore et dans sa première fleur.

La troisième estampe En jouir est l’une des plus belles œuvres de Prud’hon. La jeune fille s’est laissé convaincre par les doux propos de son amant. Ils sont assis l’un près de l’autre, sur le bord du lit, dans un appartement h peine éclairé par la flamme

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