PERRIN ET Q\ LIBRAIRES-EDITEURS
3o, QUAI DES fiRANDS-AUGUSTINS, 35
Tous droits du repro<luclion el de Iraduclion réservés pour lous pays.
A Monsieur le Docteur A. BARETY Lami réconfortant des jours douloureux.
en témoignage de profonde reconnaissance et de fidèle affer.tion.
Nice, 1915.
TETES CARREES
21 octobre 1914.
Les peuples latins qui protestent unanimement contre l'incendie de la cathédrale de Reims méconnaissent absolument la « mentalité » prussienne, s'ils se fig-urent que le cri d'indignation arraché au monde civilisé par ce crime odieux sera entendu outre-Rhin. Il n'y sera pas compris, à coup sûr : en détruisant ce divin joyau, les Allemands sont persuadés qu'ils accomplissent, ainsi quils s'en vantent volontiers, « les desseins visibles de la Providence ». L'action est méritoire : soyez certains qu'elle est approuvée généralement depuis les bords du Neckar jusqu'à la Vistule.
Et ils déplorent, en même temps, « les exigences de la conquête ». L'esprit prussien est ainsi fait. Hypocrisie? — Certes! Mais hypocrisie innée et inconsciente. On en citerait nombre d'exemples. Tandis qu'en 1870 les troupes badoises bombardaient Strasbourg, tandis que — durant trentequatre jours et trente-quatre nuits — brûlaient des quartiers entiers, que dix mille habitants erraient sous les flammes, sans asile; que soixante-dix mille
autres, entassés dans les caves, souffraient les plus atroces douleurs que puissent supporter des êtres humains; qu'une pluie d'obus s'abattait sur le temple neuf, sur la bibliothèque, le musée, le théâtre, sur la cathédrale, les curieux venaient en trains de plaisir, de la Bavière, du Wurtemberg, de la Prusse surtout, pour contempler, de Kehl ou de Mundolsheim, « les nuits enflammées de l'Alsace ». Ils frémissaient d'enthousiasme à regarder les reflets de l'immense incendie vaciller sur les montagnes des Vosges et sur la Forêt-Noire, et ils s'extasiaient de « l'effet sublime et nouveau que produisait la grande ombre svelte de la cathédrale au milieu de ces clartés d'enfer ». Des marchands distribuaient des friandises ; les chopes de bière circulaient dans des brasseries improvisées. Et n'imaginez pas au moins que le sentiment dominant en cette foule de spectateurs barbares fût la satisfaction, quasi explicable, de voir réduite à merci une citadelle ennemie. Non pas ! Tandis que la pauvre ville s'écroulait dans les flammes, ces brutes mystiques lui adressaient des déclarations d'amour et chantaient cet hymne rapidement devenu populaire, et dont la sanglante ironie n'échappait qu'à ceux qui l'avaient composé :
0 Strasbourg ! 0 Strasbourg ! Ville admirablement belle, où sout enfermés mon orgueil et ma gloire... Dans les bras du brigand français se consume la fille de mon cœur. 0 Strasbourg, éveille-toi de les rêves ténébreux; tes frères accourent en foule et tu seras sauvée!...
11 y eut mieux, le grand-duc de Bade, dont les troupes investissaient Strasbourg, écrivit au gêné-
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rai Ulrich, défenseur de la ville, pour lui exprimer, en bon voisin de l'Alsace, « la vive douleur » que lui causait l'habileUî de ses artilleurs, et son désir « de mettre fin, le plus tôt possible, aux souffrances de la maliieureuse population » ajoutant que « connaissant ses devoirs envers Dieu, ne désirant qu'une gloire^ celle de Vamoiir fraternel, il a hâte de mettre fin à ce drame terrible ». L'idée ne lui vient pas que les catastrophes dont il se dit navré, ce sont ses canonniers qui les causent. Que demande-t-il ? Presque rien : pourquoi les Strasbourgeois s'obstinent-ils à se laisser mitrailler ? Que les assiégés capitulent pour lui épargner le chagrin de tuer malgré lui tant d'innocents... La lettre parut aux gens d'outre-Rhin admirable; à leur avis elle émanait d'un parfait gentilhomme et d'un philanthrope; nul d'entre eux ne s'avisa de ce qu'avait de cruellement burlesque cette cynique jérémiade; quand la ville enfin dut se rendre, le général de Werder, en y pénétrant à la tête des incendiaires, dit : « Strasbourg est cause de sa ruine! »
C'est la façon de penser allemande : ce peuple est imbu de sophismes. A force d'analyser, de considérer, d'examiner et de discuter, ses philosophes en sont arrivés à « accorder les contraires ». Dans la métaphysique transcendante, le oui est égal au non, et cela se discute le plus sérieusement du monde à Tubingen et à Hcidelberg. Mis au service de la vie pratique, ce paradoxe engendre de singulières conséquences : cruauté égale com-
passion; pillage égale honnêteté, et Kultar égale barbarie. On s'étonne que des hommes, si proches de nous géographiquement, si voisins et si jaloux de notre civilisation, massacrent des enfants, éventrent des femmes, achèvent des blessés, détruisent des bibliothèques et des cathédrales ; l'Histoire s'étonnera bien davantage, en constatant que tout cela fut voulu, prémédité, exécuté de sang-froid, par ordre, sans colère — ils disent, eux, à regret. Car les mesures les plus draconiennes émanées des dictateurs prussiens débutent invariablement par ses mots : <:( L'administration se voit forcée... » Ce ne sont pas des cruautés, ce sont des arguments; une guerre est une manière de controverse : il importe de déconcerter l'adversaire, de l'intimider, de lui tendre des « traquenards ». Arguments aussi, les obus de huit cents kilos, les fausses sonneries de cessez le feu^ le drapeau blanc à croix rouge arboré sur des batteries de mitrailleuses, la profanation des tombes, l'empoisonnement des rivières. Ces félonies déshonorantes ne semblent pas aux Allemands plus coupables que ces petites roueries anodines au moyen desquelles un habile avocat désarçonne son adversaire. Ils ont ces choses « dans le sang » et ceux des nôtres qui ont tenté de pénétrer cette psychologie ténébreuse, y ont à peu près perdu leur latin. Nos soldats, dans leur rude et clair bon sens, ont créé, pour désigner les Teutons, les quolibets de Têtes carrées ou Têtes de Boches, exprimant bien par là l'impossibilité d'une idée commune ou d'une entente possible avec les liommes