GOETHE REPORTER MILITAIRE
coup leur musique fit ei '^^endre la Marseillaise ; ce Te Deum révolutionnaire a quelque chose de triste et de menaçant, même lorsqu'il est vivement exécuté; cette fois les musiciens le jouaient très lentement, en réglant la mesure sur la lenteur de la marche. C'était saisissant et terrible. C'était aussi un spectacle imposant que celui de ces cavaliers de haute taille, maigres et d'un certain âge, dont l'aspect s'accordait avec ces accents. Isolément, ils tenaient de Don Quichotte; en masse, ils étaient très respectables ».
Gœthe, en regardant disparaître au tournant de l'avancée ces Don Quichotte de la fraternité, comprenait bien qu'il les reverrait. Il les revit, en effet, treize ans plus tard, après léna. L'empereur qu'ils s'étaient donné vint à Weimar et l'admit à l'honneur de lui faire sa cour. Même, en bon Corse, aussi dédaigneux (ju'ignorant de l'idiome tudesque, il l'appela tout le temps Mofisieur de Go-ette, ce qui refroiditle poète, gonflé de son universelle notoriété et lui donna à penser que ces Français, au sujet desquels il s'était naguère illusionné, sont, tout de même, bien superficiels et ne savent pas « se plier aux usages de la bonne société ». C'est du moins ce que racontait, d'un ton de leçon apprise et en roulant des yeux sévères, le cicérone qui, il y a quelque vingt ans, faisait admirer aux touristes les vieilles pantoufles et les redingotes élimées du musée de souvenirs installé à Weimar dans !a maison de l'auteur de Werther.
18 août 1915.
Ce sera, pour ceux des anecdotiers futurs qui songeront à consacrer dans leurs chroniques une petite place aux civils, le trait caractéristique de la guerre. Sur le front, où ils font l'Histoire, les poilus ne se doutent pas de la place que tient, dans la vie des sédentaires, le bulletin quotidien deleurhéroïque résistance. A Paris, la vie est active et intense; les journaux sont criés à toute heure du jour; le communiqué est répandu à des centaines de milliers d'exemplaires et porté, en quelque sorte, à domicile, sans que personne ait à se détourner de ses occupations. Il n'en est pas de même en province. On l'affiche en des emplacements fixes, et Vheiire du communiqué, toujours la même, est connue et attendue de toute la ville ; on s'arrange pour être libre à ce moment-là, pour ne point manquer l'affichage de la dépêche officielle. On vient de loin pour la lire, toute fraîche sortie du télégraphe ; beaucoup la copient afin de la rapporter dans leur quartier, de la commenter à l'aise avec les voisins qui n'ont pu se déplacer et qui l'attendent anxieusement sur
le pas des portes. On s'aborde entre inconnus : « Pardon ! Avez- vous le communiqué ? Est-ce bon ? — C'est très bon ! » Et on parcourt ensemble la précieuse copie; on échange ses impressions, si parfaitement sûr qu'elles sont identiquement confiantes.
J'ai vu la scène en bien des endroits divers. ^,Je me souviens d'abord d'une rue sombre, dans une ville de Picardie, où la dépêche — c'était au début — n'arrivait que tard dans la nuit : onze heures, minuit parfois. Les gens faisaient les cent pas devant la porte close de la sous-préfecture, sans se lasser de l'attente; des dames âgées apportaient des pliants, s'installaient et tricotaient à la lueur d'un bec de gaz. Souvent l'averse tombait et il se formait une large carapace de parapluies ruisselants ; nul n'aurait quitté la place avant de « savoir » . Enfin la porte s'entr'ouvrait ; un employé placide collait au mur le désiré papier, sous un lampadaire du portail; il y avait un remous, un tassement, des cris : « Lisez! » Quelqu'un, parmi les mieux placés, donnait à haute voix lecture du télégramme, tandis que les autres tendaient l'oreille, réfléchis et concentrés, comme pour fixera tout jamais le texte dans leur mémoire, hochant la tète et murmurant : « Tout de môme, on les aura! »
Plus tard, en hiver, dans un bourg breton, la foule se massait, le soir, devant la poste, bien avant huit heures, moment où la dépêche était habituellement affichée. On entendait du dehors le tapotement saccadé de l'appareil télégraphique et on se disait dans un môme espoir déjà satisfait : « Il y
en a long; c'est boni signe! » Le communiqué paraissait enfin, fixé sur la porte du bureau ; c'était sur papier jaune, tracé d'une molle écriture, sans 'points, ni virgules, ni capitales, et les noms de lieux — ces terribles noms de la région de l'Yser, — restaient la plupart du temps indéchiffrables. N'importe ! Des bouts de bougie sortaient des poches, on les allumait dans des fonds de chapeau , et sous la rafale qui soufflait de la mer, à la lueur des petites flammes vacillantes, on lisait. Beaucoup de paysans en veste, de femmes à bonnet de dentelle, serrées dans leurs petits châles noirs ; beaucoup de territoriaux aussi, en bourgeron de toile, qui risquaient de manquer l'appel du soir ; tous, le cou tendu, l'air grave ; et le dernier mot dégusté, le même refrain : « Nous les aurons ! C'est sûr ! »
Maintenant, c'est sous les platanes d'un large boulevard, dans une grande ville de Provence. Sur la façade des bureaux d'un journal, à cinq heures, le communiqué est placardé, tracé au fusain, en belle ronde d'un demi-pied de haut, sur de longs écrans de calicot blanc. Tous les nez en l'air, tous les regards fixes, toutes les lèvres remuantes. Dans les tramways qui passentlentement, tous les visages aux vitres , tournés vers l'écriteau ; les cyclistes sautent de leur bécane, les autos s'arrêtent, les piétons s'amassent ; la circulation est obstruée, car l'affluence sans cesse se renouvelle ; on lit en silence, et les figures prennent cet air d'obstination qui veut dire, là comme ailleurs, comme partout : « On les tient ! On les aura ! »
A l'aspect de ces attroupements recueillis,
informés, le jour même, de ce qui s'est passé le matin à l'autre extrémité de la France, j'ai parfois songé à tous ceux d'autrefois qui, depuis qu'il y a desg-uerres, c'est-à-dire depuis que le monde existe, ont attendu ainsi, dans Tespoir ou dans lanxiété, des nouvelles aussi ardemment désirées qu'aujourd'hui, et qui pourtant n'arrivaient pas, ou qui arrivaient si tardivement qu'il fallait se résigner à des mois ou des années d'angoisse. Depuis la branche d'olivier apportée par la colombe de l'Arche et qui fut le premier en date de tous les communiqués, comment parvenaient aux peuples intéressés la connaissance des grands événements lointains d'où leur existence dépendait ? On cite le soldat de Marathon annonçant à Athènes la victoire de Miltiade et qui mourut pour avoir parcouru au pas gymnastique dix-huit kilomètres, indice qu'il avait le souffle court ou bien peu d'entraînement. L'exploit, cependant, parut extraordinaire, puisqu'il est demeuré fameux, et la question n'en subsiste que mieux : comment les gens restés en Péléponèse furent-ils informés de la prise de Troie? Par quel procédé rapide les Français du moyen âge apprirent-ils le résultat de la bataille de Bouvines, par exemple, ou la victoire de Jeanne d'Arc à Orléans, événements connus en peu de jours du pays tout entier? Ce sont là des problèmes de Petite Histoire malaisés à résoudre,
Depuis que le télégraphe existe, les patiences ne sont plus soumises à de longues épreuves. La bataille de Solférino, livrée le 24 juin 1859, fut connue le :25 à Paris par un supplément du Moni-
teur ; l'assaut victoriel x de Sébastopol, qui est du 9 septembre 1855 était annoncé le 11. La nouvelle de la prise d'Alger, en juillet 1830, fut apportée en cinq jours par la frégate la Thétis jusqu'à Toulon et de Toulon à Saint-Cloud par le télégraphe optique, lequel, comme chacun sait, avait fait ses glorieux débuts le 15 fructidor an II, par l'annonce d'une victoire — la reprise de Condé-sur-Escaut par les troupes de la République — le premier des communiqués télégraphiques. Mais il n'existait de lignes qu'à l'intérieur du pays, et pour porter au gouvernement les procès-verbaux de leurs exploits, nos généraux guerroyant au delà du Rhin en étaient réduits à se servir de courriers. Ainsi, à mesure que le champ des opérations s'éloigne, les délais s'allongent. La nouvelle d'Austerlitz ne parvint à Paris que neuf jours après la bataille : on la trouve au Moniteur du 11 décembre, et ceci paraissait aux contemporains prodigieusement rapide. Les Mémoires attribués à Constant, valet de chambre de l'empereur, content que Moustache, le courrier porteur du triomphal bulletin, chevaucha sans désemparer, jour et nuit, depuis le champ de bataillejusqu'à Saint-Gloud. Il parcourut cinquante lieues dans sa dernière journée ; il fallut Teffort de quatre hommes pour le décoller de sa selle, et son cheval tomba mort au pied du perron où se tenait l'impératrice, accourue en peignoir au bruit des grelots. Cet empressement aurait valu à Moustache un splendide anneau de diamant dont Josépiiine dépouilla sa main impériale.
L'anecdote peut être authentique ; mais elle est
en désaccord avec le récit du Moniteur, lequel mentionne que c'est le colonel Lebrun, aide de camp de l'empereur, qui fut chargé d'annoncer à Saint-Gloud la victoire.
Onze jours. Cela paraîtrait interminable aujourd'hui ; mais nos pères n'étaient pas « gâtés ». Jusqu'à la Révolution ils n'avaient été tenus, en temps de guerre, au courant de rien. Pendant la guerre de Sept ans, par exemple, il semble bien que le gouvernement n'eut jamais la pensée d'instruire, de façon quelconque, les Français de la marche des armées. Le communiqué officiel n'était pas inventé et on devait se contenter des gazettes que bien peu de personnes lisaient. Parmi l'annonce de l'ouverture du Parlement, celle d'une séance à l'Académie des sciences, la Gazette de France consacre un écho très sommaire, dans son numéro du 19 novembre 1757, à la défaite de Rosbach, qui est du 5 : quelques lignes, suivies de la liste, fort longue, des officiers tués dans le combat. La Gazette d' Amsterdam est mieux et un peu plus vite renseignée : le bruit de la A^ctoire de Frédéric a mis dix jours à lui parvenir. De quoi l'on peut conclure que depuis l'invention des journaux le public était moins rapidement informé des événements qu'au temps de l'antiquité. Qui ne se souvient, en effet, de ce passage des Commentaires où César rapporte que la nouvelle d'une de ses victoires parcourut 60.000 pas en six heures de temps ? Probablementfaisait-il usage d'un procédéemprunté aux Gaulois qui, écrit-il autre part, « toutes les fois qu'il arrive un événement remarquable, l'an-
noncent aux contrées ^/usines par des cris transmis de proche en proche, ^. hien que ce qui s'est passé à Orléans au lever du soleil est su en Auvergne avant le soir, hien que la distance soit de 160.000 pas ».
Cette façon de communiqué a laissé quelques traces dans les pays du Midi : certains sommets des environs de Grasse portent encore le nom de Caste! à bram (la tour où l'on bramait) ou de Castel de Vaudido (le poste réservé à Yaudition, le poste d'écoute). L'appellation de sommet des audides, conservée à un rocher du littoral, entre le cap Roux et Nice, n'a pas d'autre origine. Les lieux nommés Pierrefeu, assez nombreux en Provence, commémorent, au contraire, des postes de télégraphie nocturne, correspondant entre eux au moyen de feux allumés. Les Romains faisaient grand usage de ce genre de communications ; après César, qui l'employa, il devint si fréquent que des postes à signaux lumineux furent installés dans tout l'empire ; la ligne, ayant à Rome son point de départ, contournait toute la Méditerranée et remontait la vallée du Danube : au total, un parcours de 3.000 lieues.
Ce système de correspondance au moyen de feux paraît dailleurs aussi vieux que le monde, et pour en revenir au siège de Troie, c'est par ce moyen, semble-t-il, que les habitants de Sparte auraient connu la victoire de leur armée. Eschyle, dans sa tragédie à.'Agamemnon, mentionne un ob' sercateiir qui, sans se décourager, garda, pendant dix ans, les yeux fixés sur le sommet du mont Ida.
Au bout de ce laps respectable, sa merveilleuse patience fut récompensée : un feu parut sur la cime de la colline ; c'était le signal convenu. Troie avait vécu. Le poète cite même les postes intermédiaires entre Pergame et la côte grecque : c'étaient le promontoire Hermès, les monts Athos, Cythéron, Egyplanète et Arachné. Ainsi parvint en Péloponèse le plus fameux et le plus attendu des communiqués.
Les stratèges de l'antiquité avaient en eflet compris la nécessité d'instruire rapidement les noncombattants demeurés au pays, des mouvements et des succès de l'armée en campagne. C'est l'un des grands soucis de Polybe, qui y insiste plusieurs fois. Il préconise un système, fort ingénieux en théorie, mais qui, dans la pratique, devait occasionner de nombreuses déceptions : il s'agit de baquets d'égale contenance, remplis d'eau et posés sur des hauteurs éloignées l'une de Tautre à distance de vue. Tous ces baquets sont munis d'un robinet de vidange et pareillement marqués, à l'intérieur, de signes conventionnels, voire de phrases, disposés perpendiculairement depuis le fond jusqu'à l'orifice. A un signal donné, instantanément répété de proche en proche, le premier télégraphiste ouvre son robinet, et tous les autres en font autant. Au second signal, tous les robinets se ferment, et dans tous les baquets, l'eau, également descendue, atteint le niveau du même signe — celui qu'il importait de transmettre.
Notre système actuel est évidemment préférable ;
mais cet exemple mo/tre combien les poilus de toutes les époques se sont généreusement inquiétés de satisfaire l'impatience patriotique des inutiles que l'âge ou les infirmités retiennent au logis, tandis que le sort de la patrie se décide au loin. J'avais recueilli de cette constatation consolante d'autres indices encore, el je pourrais faire preuve d'une érudition, d'ailleurs facile, en m'étendant sur leshiérodromes — coureurs persans, — ou sur les hirondelles peintes de couleurs diverses, par le moven desquelles communiquaient entre eux les patriciens romains, ou sur la splendeur de Louis XIV confiant la rédaction de ses communiqués à Racine, nommé son historiographe, ou encore sur les bulletins de Napoléon, si noblement écrits, si peu prodigues d'éloges, que les militaires avaient promu au rang de proverbe cette locution : Menteur comme un bulletin de la Grande Artnée, appréciation que l'agence Wolff a su définitivement périmer. Mais je m'aperçois, un peu tard, que tout ce rétrospectif est, à l'heure actuelle, sans intérêt et hors de propos. Nos communiqués, qui m'y ont entraîné, n'ont jamais été mensongers. Us ne sont pas non plus rédigés « dans la langue de Racine », c'est manifeste ; en quoi ils diffèrent de ceux de Louis XIV et de ceux de Napoléon. Tels qu'ils nous sont offerts, ils accaparent toutes les pensées de la nation. Dès qu'on a lu celui de 13 heures, on attend celui de 23 heures, et jamais on n'a été plus pressé de vieillir. Etant le lien quotidien entre ceux qui agissent et ceux qui espèrent, ils ont, en outre, réalisé ce miracle que, depuis trois cent quatre-vingts jours.
aux mêmes heures, dans un élan d'admiration et de reconnaissance pour les défenseurs de notre sol, tous les cœurs de France s'émeuvent à lunisson — ce qui n'était pas arrivé, je pense, depuis les temps lointains de l'invasion d'Attila.