GŒTHE REPORTER MILITAIRE
prussienne, aux Hessoif et à un corps autrichien — en tout 70.000 hommis — assiégeaient Mayence que défendaient 20.000 Français commandés par les généraux Kléber et Aubert-Dubayet, assistés des représentants du peuple Rewbel et Merlin de Thionville. Cette fois, le poète jugea que l'escapade était sans grand risque; il s'installa prudemment à Marienborn, où était le quartier général du roi de Prusse, et s'amusa à suivre, de loin, les opérations du siège. Il n'était pas le seul amateur : beaucoup de promeneurs et de curieux; venus de Francfort, de Darmstadt ou d'ailleurs, se groupaient sur les hauteurs de Weissenau, où le danger était nul et le spectacle toujours intéressant. Le dimanche il y avait affluence. Quand les sentinelles qui maintenaient cette foule voyaient les canons de la place pointés de ce côté-là, elles criaient : « Baissezvous 1 » et tout le monde tombait à plat ventre. Un Anglais, flegmatiquement, dessinait. Pendant les nuits transparentes d'un mois de mai magnifique, le coup d'oeil des bombes, filant dans le ciel sombre et retombant en ilocons de feu sur la ville, était « superbe ». Dans la nuit du 30 au 31 mai, la garnison tenta une sortie qui fut repoussée, et le lendemain, Gœllie s'aventura jusqu'au lieu de l'action. La lutte avait été acharnée et bon nombre de morts gisaient. Les cadavres des grands cuirassiers prussiens, confortablement vêtus et parfaitement équipés, étaient couchés pêle-mêle avec les corps petits, maigres et déguenillés des sans-culottes français : le poète eut l'impression qu'il parcourait le champ d'une bataille livrée par des nains à des géants.
Bien qu'il se contentât de le penser, s'il eût dû risquer une gageure, c'est pourles nains qu'il aurait parié.
Non pas que le dénouement du siège restât douteux: la garnison française de Mayence, dans l'impossibilité de se ravitailler, devait fatalement se rendre quand ses ressources seraient épuisées. Ces volontaires de la République, ouvriers des faubourgs parisiens, supportaient la famine avec une bonne humeur dont les échos montaient jusqu'aux redoutes allemandes. Des collines de Weissenau, on les voit, chaque jour, tendre dans le Rhin des filets où se prennent non les carpes et les saumons, mais les cadavres de chevaux, entraînés par le courant et dont les assiégeants font bombance. En ville un chat se vend 6 francs ; Aubert-Dubayet sert, un jour de gala, à son état-major, un rôti de rats. Les conventionnels, par mesure d'humanité, décident de renvoyer au camp prussien les bouches inutiles : femmes, vieillards, enfants, malades que l'on conduit en longues files juxqu'aux avant-postes. Mais les Allemands, dont les cantonnements regorgent de vivres cependant, repoussent ces malheureux, et ce sont les soldats français qui, charitablement, les recueillent, s'engageant à partager avec eux leur demi-ration de pain noir.
Ce dont on ne manque pas, en revanche, c'est de fausses nouvelles : les Prussiens de ce temps-là excellaient déjà en ce genre de tactique. Tantôt ils font passer à Kléber l'annonce de la complète déroute d'une armée imaginaire avançant au secours de la place ; ou bien ils laissent prendre par les
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assiégés quelques-uns l e leurs hommes portant, dans leurs sacs, des journaux français imprimés tout exprès, où on peut lire que Paris reçoit les Allemands en libérateurs. Un jour Kléber est invité à venir conférer au quartier général ennemi avec un envoyé de la Convention : il s'y rend, est mis en présence d'un inconnu, lequel lui apprend que la révolution est terminée ; l'Assemblée repentante et soumise a, sous la pression de l'émeute, proclamé le dauphin roi de France. A l'appui de son dire, le pseudo émissaire tire de sa poche un Moniteur de la République où sont relatés ces événements. Ce qui prouve que si la fourberie des Boches est éternelle, elle varie peu ses procédés, et que leur imagination a l'haleine courte.
Mayence tint jusqu'au dernier boulet, jusqu'au dernier morceau de pain. Affamée et réduite, la garnison terrifiait à ce point les assiégeants, quatre fois supérieurs en nombre, qu'elle obtint de se retirer en France, tambours battant, sans laisser un prisonnier ni un fusil à l'ennemi.
La sortie de ces vaincus fut une marche triomphale. Gœthe, prévenu de la veille, quitta sa villégiature de Marienborn et vint jusqu'aux portes de la ville afin d'assister à ce glorieux exode. C'était le 24 juillet 1793. Voici ce qu'il vit et qu'il n'oublia jamais : d'abord paraissent les troupes de hgne, « composées d'hommes alertes et bien faits ». Mêlées aux soldats ou leur faisant escorte, un grand nombre de jeunes Mayençaises partent avec eux pour la France; elles marchent résolument, joyeuses et
confiantes, chargées d'un très mince bagage, dédaignant les railleries des vieilles qui, au passage, interpellent ces transfuges : « Hé Lisette ! Veuxtu ainsi courir le monde? — Tes souliers sont encore neufs, ma fille, ils s'useront bien vite ! — As-tu donc appris le français depuis qu'on ne t'a vue ? — Bon voyage ! » Les partantes rient, répondent par des signes d'adieu, ou marchent au pas des soldats sans tourner la tête. Leur nombre s'augmente à chaque tournant de rue, si bien que des quolibets, lafoule envient aux menaces . La démarche sévère des troupiers de la République empêche seule une explosion; l'agitation est « effrayante ». C'est bien pis quand on voit défiler les Mayençais, ouvriers, bourgeois, étudiants, acquis à la France nouvelle, abandonnant tout, quittant leurs foyers pour suivre, oii il voudra les conduire, ce drapeau aux trois couleurs de la liberté. Ces damnés Français, même abattus, seront donc toujours et partout vainqueurs ! Leur affabilité a conquis les femmes; leurs idées entraînent les hommes ! On fait silence, cependant, car le majestueux cortège continue : maintenant ce sont les représentants du peuple, fiers et terribles, avec leurs mines impassibles et le lourd bouquet tricolore qui se balance sur leurs feutres cabossés. Puis vient, note Gœthe, « une colonne de Marseillais, petits, noirs, aux vêlements bariolés et en guenilles, s'avançant à petits pas comme si le roi Edvvin avait ouvert sa montagne et lâché sa joyeuse armée de nains. Ce qui fit le plus de sensation, ce fut l'arrivée des chasseurs à cheval. Ils s'étaient avancés jusqu'à nous en silence; tout à