SCÈNE V
IRÈNE, grave.
Cet Oswald m'aima, en effet. Mais je n'étais pas faite pour lui. Pauvre garçon fragile! — Laissons ces souvenirs mélancoliques. Son Père m'expliquait que les Hindous comparent l'existence à l'Océan; les vagues y représentent les naissances continuelles et successives ; l'écume à leur crête correspond à nos corps périssables. Quand on aborde au Nirvana, qui est une île parmi ces flots tumultueux, on est enfin soustrait au tourment de ces renaissances perpétuelles. Ahl j'aime le Nirvana et son calme glacial, idéal d'une existence sans action et sans changement, privée de tout ce que nous appelons complexité, mouvement, chaleur de vie, pour s'absorber dans la paix de l'unité infinie et dans son miroir^ clair comme le cristal ; sans contrastes, sans gloire, sans désir, sans bonheur, sans espérance, sans sympathie, sans demeure, paix suprême, figurée par la flamme qui monte sans vent...
CORNÉLIUS
Panthéisme I Quiétisme l La mort voluptueuse !
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KORSOR.
La paralysie comme Idéal.
IRÈNE
On peut se résigner aux agitations de l'existence quand on a l' Éternité pour se reposer. Wagner, lui aussi, fait chanter à Tristan et Isolde le charme enivrant de l'inconscience, de l'évanouissement des tristes réalités, du non-être absolu, de la libération finale; avec cette grâce, il est vrai, que c'est dans l'enivrement de l'amour qu'il veut la divine catastrophe.
MICHEL, soucieux.
Analogue aussi est la conception que beaucoup de nos docteurs, à nous Juifs, ont du mystère de la Mort. Notre Schéol est voisin de ce sommeil, de cet engourdissement.
(De nouveau railleur) Mais encore un éclaircissement, Monsieur Erfeksen : Avez-vous des idées sur la durée de cette torpeur qui me fait penser au crapaud qu'on dit avoir découvert bloqué, le pauvre, dans un moellon remontant à l'âge jurassique ?
ERFEKSEN.
Qu'en sais-je ? Qu'importe la longueur du temps à qui ne sent, ni ne pense ? Un jour ou un milliard de jours sont alors identiques. — Peut-être, en certains cas, cette résurrection s'opère-t-elle très vite. Où va le germe vital quand on enterre ou qu'on brûle le cadavre ? Où va celui des malheureux qui périssent noyés dans l'océan désert ? Je vous ai dit que j'habitais là où vécut et mourut le héros principal de la Saga de Niai. Ma maison est peut-être sur l'emplacement de celle où il livra son dernier combat, où la corde de son arc, digne de celui d'Ulysse, ayant été rompue, il demanda à sa femme Halgerd deux mèches de ses longs cheveux jaunes pour les tresser et la remplacer, et où Halgerd, implacable et orgueilleuse, refusa parce qu'elle se souvenait d'un soufflet que jadis il lui avait donné. Dans le voisinage fut enseveli, apparemment, le barde qui narra ces tragiques aventures. Oui, je le répète, j^ai parfois l'impression que son âme, son germe de poète et d'écrivain a passé dans les secrets organismes de ceux qui m'ont engendré et, me faisant naître, a recommencé sa besogne édificatoire,
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me créant dramaturge. — Peut-être aussi cette résurrection n'arrive-t-elle qu'avec une incommensurable lenteur, comme si elle devait traverser les sept sphères planétaires gardées par des génies, qu'avaient imaginées les Gnostiques. Si, comme risquent de le supposer certains cosmologues, notre terre en sa rotation en spirale diminuante, doit un jour rejoindre le soleil, et, par choc ou combustion, retourner à l'état de vapeur nébuleuse pour renouveler ensuite le cycle de ses transformations solidificatrices, qui sait si ce n'est pas alors seulement que reviendra, pour chaque germe, le moment éphémère de se revêtir du vêtement fragile qui forme son enveloppe sensorielle !
CORNÉLIUS
Lavoisier a dit que le corps humain est une vapeur condensée qui retourne en vapeur. Quand il meurt, ce corps fait aux trois quarts d'eau, il se dissout en buée comme une goutte de rosée au soleil du matin.
LARBALESTRIER.
C'est complet ! Et par nous bien compris, n'est-ce pas, Messieurs, n'est-ce pas, i\Ics-