LIVRE PREMIER 2b
Prenez-y garde, il vous y faut songer : Rendez-la malheureuse, et que cette cadette, Malgré les siens, épouse un estranger Qui ne sçache où trouver retraite.
Qui soit laid, et qui la mal-traite, La fasse consumer en regrets superflus, Tant que ny vous ny moy nous ne la craignions plus.
Ces extremitez où s'emporta la déesse marquent merveilleusement bien le naturel et l'esprit des femmes : rarement se pardonnent-elles l'avantage de la beauté; et je diray en passant que l'offense la plus irrémissible parmy ce sexe, c'est quand l'une d'elles en défait une autre en pleine assemblée; cela se vange ordinairement comme les assassinats et les trahisons. Pour revenir à Venus, son fils luy promit qu'il la vangeroit. Sur cette asseurance, elle s'en alla à Cythere en équipage de triomphante. Au lieu de passer par les airs et de se servir de son char et de ses pigeons, elle entra dans une conque de nacre, attelée de deux dauphins. La cour de Neptune l'accompagna. Cecy est proprement matière de poésie : il ne sieroit guère bien à la prose de décrire une cavalcate de dieux marins ; d'ailleurs je ne pense pas qu'on pust expri-
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mer avec le langage ordinaire ce que la déesse parut alors.
C'est pourquoy nous dirons en langage rimé Que l'empire fiotani en demeura charmé.
Cent tritons, la suivant jusqu'au port de Cvihere, Par leurs divers emplois s'efforcent de luy plaire. L'un nage à l'entour d'elle, et l'autre au fond des eaux Luy cherche du corail et des trésors nouveaux. L'un luv tient un miroir fait de cristal de roche ; Aux rayons du soleil l'autre en défend l'approche. Palemon, qui la guide, évite les rochers ; Glauque de son cornet fait retentir les mers; Thetis luy fait ouïr un concert de sirènes. Tous les vents attentifs retiennent leurs haleines. Le seul Zephyre est libre, et d'un soufle amoureux Il carresse Venus, se joue à ses cheveux ; Contre ses vestemens parfois il se courrouce. L'onde, pour la toucher, à longs flots s'entrepousse ; Et d'une égale ardeur chaque flot à son tour S'en vient baiser les pieds de la mère d'Amour.
« Cela devoit estre beau, dit Gelaste ; mais j'aymerois mieux avoir veu vostre de'esse au milieu d'un bois, habillée comme elle estoit quand elle plaida sa cause devant un berger. » Chacun sourit de ce qu'avoit dit Gelaste; puis Poliphile continua en ces termes :
A peine Venus eut fait un mois de séjour