LIVRE SECOND
ce miracle dés le moment que vous m'avez témoigné le souhaiter. Quant à l'autre poinct, le rang que vous demandez pour vostre épouse n'est pas une chose si aisée à accorder qu'il vous semble. Nous n'avons parmi nous que trop de déesses. C'est une nécessité qu'il y ayt du bruit où il y a tant de femmes. La beauté de vostre épouse estant telle que vous dites , ce sera des sujets de jalousie et de querelles, lesquelles je ne viendray jamais à bout d'appaiser. Il ne faudra plus que je songe à mon office de foudroyant : j'en auray assez de celuy de médiateur pour le reste de mes jours. Mais ce n'est pas ce qui m'arreste le plus. Dés que Psiché sera déesse, il luy faudra des temples aussi bien qu'aux autres L'augmentation de ce culte nous diminuera nostre portion. Déjà nous nous morfondons sur nos autels, tant ils sont froids et mal encensez. Cette qualité de dieu deviendra à la fin si commune que les mortels ne se mettront plus en peine de l'honorer.
— Que vous importe ? reprit l'Amour.
Vostre félicité dépend -elle du culte des
±*l PSICHÉ
hommes? Qu'ils vous négligent, qu'ils vous oublient, ne vivez-vous pas icy heureux et tranquille, dormant les trois quarts du temps, laissant aller les choses du monde comme elles peuvent, tonnant et greslant lors que la fantaisie vous en vient ? Vous sçavez combien quelquefois nous nous ennuyons : jamais la compagnie n'est bonne, s'il n'y a des femmes qui soient aymables. Cibelle est vieille; Junon, de mauvaise humeur; Cerés sent sa divinité de province , et n'a nullement l'air de la cour; Minerve est toujours armée ; Diane nous rompt la teste avec sa trompe. On pourroit faire quelque chose d'assez bon de ces deux, dernières, mais elles sont si farouches qu'on ne leur oseroit dire un mot de galanterie. Pomone est ennemie de l'oisiveté, et a toujours les mains rudes; Flore est agréable, je le confesse, mais son soin l'attache plus à la terre qu'à ces demeures; l'Aurore se levé de trop grand matin, on ne sçait ce qu'elle devient tout le reste de la journée. Il n'y a que ma mère qui nous réjouisse, encore a-t-ellc toujours quelque affaire qui la détourne, et demeure une
partie de l'année à Paphos , Cythere . ou Amatonte. Comme Psiche n'a aucun domaine, elle ne bougera de l'Olympe. Vous verrez que sa beauté ne sera pas un petit ornement pour vostre cour. Ne craignez point que les autres ne luy portent envie : il y a trop d'inégalité entre ses charmes et les leurs. La plus intéressée, c'est ma mère, qui y consent. »
Jupiter se rendit à ces raisons, et accorda à l'Amour ce qu'il demandoit. Il témoigna qu'il apportoit son consentement à l'apothéose par une petite inclination de teste qui esbranla légèrement l'univers, et le fit trembler seulement une demy-heure.
Aussi-tost l'Amour fit mettre les cygnes à son char, descendit en terre, et trouva sa mère qui elle-mesme faisoit office de Grâce autour de Psiché, non sans luy donner mille louanges et presque autant de baisers. Toute cette cour prit le chemin de l'Olympe, les Grâces se promettant bien de danser aux nopees.
Je n'en décriray point la cérémonie, non plus que celle de l'apothéose ; je décriray encore moins les plaisirs de nos époux; il
n'y a qu'eux seuls qui pussent estre capables de les exprimer. Ces plaisirs leur eurent bien-tost donné un doux gage de leur amour, une fille qui attira les dieux et les hommes dés qu'on la vid. On luy a basti des temples sous le nom de la Volupté.
O douce Volupté, sans qui, dés nostre enfance, Le vivre et le mourir nous deviendroient égaux, Aymant universel de tous les animaux, Que tu sçais attirer avecque violence ! Par toy tout se meut ici-bas.
C'est pour toy, c'est pour tes appas Que nous courons après la peine.
Il n'est soldat, ni capitaine, Ny ministre d'Estat, ny prince, ny sujet,
Qui ne t'ait pour unique objet.
Nous autres nourrissons, si pour fruit de nos veilles Un bruit délicieux ne charmoit nos oreilles, Si nous ne nous sentions chatouillez de ce son,
Ferions-nous un mot de chanson ?
Ce qu'on appelle gloire en termes magnifiques, Ce qui servoit de prix dans les jeux olympiques, N'est que toi proprement, divine Volupté. Et le plaisir des sens n'est-il de rien compté? Pourquoy sont faits les dons de Flore, Le Soleil couchant et l'Aurore, Pomone et ses mets délicats, Bacchus, l'ame des bons repas, Les forests, les eaux, les prairies.
Mères des douces rêveries?
Pourquoy tant de beaux arts, qui tous sont tesenfans?