LIVRE PREMIER 4/i
vots , et la belle acheva ainsi la première nuit de ses nopces.
Comme il estoit déjà tard, les nymphes entrèrent, et la trouvèrent encore tout endormie. Pas une ne luy en demanda la raison, ny comment elle avoit passé la nuit, mais bien si elle se vouloit lever, et de quelle façon il luy plaisoit que l'on l'habillast. En disant cela on luy montre cent sortes d'habits, la pluspart tres-riches. Elle choisit le plus simple, se levé, se fait habiller avec précipitation , et témoigne aux nymphes une impatience de voir les raretez de ce beau séjour. On la meine donc en toutes les chambres ; il n'y a point de cabinet ny d'arrière - cabinet qu'elle ne visite, et où elle ne trouve un nouveau sujet d'admiration. De là elle passe sur des balcons, et de ces balcons les nymphes luy font remarquer l'architecture de l'édifice, autant qu'une fille est capable de la concevoir. Elle se souvient qu'elle n'a pas assez regardé de certaines tapisseries : elle rentre donc, comme une jeune personne qui voudroit tout voir à la fois, et qui ne s'ait h quoy s'attacher. Les nym-
phes avoicnt assez de peine h la suivre, l'avidité de ses yeux la faisant courir sans cesse de chambre en chambre, et considérer à la haste les merveilles de ce palais, où, par un enchantement prophétique, ce qui n'estoit pas encore et ce qui ne devoit jamais estre se rencontroit.
On fit ses mursd'un marbre aussi blancque l'albastre.
Les dedans sont ornez d'un porphire luisant.
Ces ordres dont les Grecs nous ont fait un présent,
Le dorique sans fard, l'élégant ionique,
Et le corinthien superbe et magnifique,
L'un sur l'autre placez, élèvent jusqu'aux cieux
Ce pompeux édifice, où tout charme les yeux.
Pour servir d'ornement à ses divers estages,
L'architecte y posa les vivantes images
De ces objets divins, Cleopatres, Phrinez,
Par qui sont les héros en triomphe menez.
Ces fameuses beautez dont la Grèce se vante,
Celles que le Parnasse en ses fables nous chante,
Ou de qui nos romans font de si beaux portraits,
A l'envy sur le marbre étaloient leurs attraits.
L'enchanteresse Armide, héroïne du Tasse,
A costé d'Angélique avoit trouvé sa place.
On y voyoit Sur tout Hélène au cœur léger,
Qui causa tant de maux pour un prince berger.
Psiché dans le milieu void aussi sa statué,
De ces reynes des cœurs pour reyne reconnue.
La belle, à cet aspect, s'applaudit en secret,
Et n'en peut détacher ses beaux yeux qu'à regret.
Maison luy monstre encor d'autres marques de gloire:
Là ses traits sont de matbre, ailleurs ils sont d'yvoire.
Les disciples d'Arachne, à l'envy des pinceaux, En ont aussi formé de diflerens tableaux. Dans l'un on void les Ris divertir cette belle ; Dans l'autre, les Amours dansent à l'entour d'elle ; Et, sur cette autre toile, Euphrosine et ses sœurs Ornent ses blonds cheveux de guirlandes de fleurs. Enfin, soit aux couleurs ou bien dans la sculpture, Psiché dans mille endroits rencontre sa figure ; Sans parler des miroirs et du cristal des eaux, Que ses traits imprimez font paroistre plus beaux.
Les endroits où la belle s'arresta le plus . ce furent les galeries. Là, les raretez, les tableaux, les bustes, non de la main des Apelles et des Phidias, mais de la main mesme des fées qui ont esté les maistresses de ces grands hommes, composoient un amas d'objets qui éblouissoit la veuë,et qui ne laissoit pas de luy plaire, de la charmer, de luy causer des ravissemens, des extases : en sorte que Psiché, passant d'une extrémité en une autre, demeura long-temps immobile, et parut la plus belle statue de ces lieux.
Des galeries elle repasse encore dans les chambres, afin d'en considérer les richesses, les précieux meubles, les tapisseries de toutes les sortes, et d'autres ouvrages conduits par la fille de Jupiter. Sur tout on voyoit une grande variété dans ces choses,
4r> PSI Cil F.
et dans l'ordonnance de chaque chambre:
colomnes de porphirc aux alcôves (ne vous étonnez pas de ce mot d'alcove : c'est une invention moderne, je vous l'avoue; mais ne pouvoit-elle pas estre déslors en l'esprit des fées ? et ne seroit-ce point de quelque description de ce palais que les Espagnols, les Arabes, si vous voulez, l'auroient prise?) ; les chapiteaux de ces colomnes estoient d'airain de Corinthe pour la pluspart. Ajoutez à cela les balustres d'or. Quant aux lits, ou c'estoit broderie de perles, ouc'estoitun travail si beau que l'étoffe n'en devoit pas estre considérée. Je n'oublieray pas, comme on peut penser, les cabinets et les tables de pierreries, vases singuliers et par leur matière et par l'artifice de leurgraveure; enfin dequoy surpasser en prix l'univers entier. Si j'entreprenois de décrire seulement la quatrième partie de ces merveilles, je me rendrais sans doute importun : car à la fin on s'ennuye de tout, et des belles choses comme du reste.
Je me contenteray donc de parler d'une tapisserie relevée d'or, laquelle on fit remarquer principalement à Psiché, non tant