‹ PsychéChapitre 29 sur 128 · LIVRE PREMIER 6l · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER 6l

extrême à vous voir en peine, d'autant plus que vostre imagination ne se forme guère de monstres (j'entends d'images de ma personne) qui ne soient tres-agreables. Et, pour vous dire une raison plus particulière, vous ne doutez pas qu'il n'y ait quelque chose en moy de surnaturel. Nécessairement je suis dieu , ou je suis démon, ou bien enchanteur. Si vous trouvez que je sois démon, vous me hayrez; et, si je suis dieu, vous cesserez de m'aymer, ou du moins vous ne m'aymerez plus avec tant d'ardeur : car il s'en faut bien qu'on ayme les dieux aussi violemment que les hommes.

Quant au troisie'me, il y a des enchanteurs agréables : je puisestre de ceux-là, et possible suis-je tous les trois ensemble. Ainsi le meilleur pour vous est l'incertitude, et qu'après la possession vous ayez toujours dequoy désirer : c'est un secret dont on ne s'estoitpas encore avisé. Demeurons-en là, si vous m'en croyez : je sçais ce que c'est d'amour, et le dois szavoir. »

Psiché se paya de ces raisons, ou, si elle ne s'en paya , elle lit semblant de s'en payer. Cependant elle inventait mille jeux

1)2 PSICHE

pour se divertir. Les parterres estoient dépouillez, l'herbe des prairies foulée : ce n'estoient que danses et combats de nymphes, qui se separoient souvent en deux troupes, et, distinguées par des écharpes de rieurs comme par des ordres de chevalerie, se jettoient ensuite tout ce que Flore leur presentoit ; puis le party victorieux dressoit un trophée, et dansoit autour, couronné d'œillets et de roses. D'autres fois Psiché se divertissoit à entendre un défi de rossignols, ou à voir un combat naval de cignes, des tournois et des joustes de poissons. Son plus grand plaisir estoit de présenter un appast à ces animaux, et, après les avoir pris, de les rendre h leur élément. Les nymphes suivoient en cela son exemple. Il y avait tous les soirs gageure à qui en prendrait davantage. La plus heureuse en sa pesche obtenoit quelque faveur de nostre héroïne; la plus malheureuse estoit condamnée à quelque peine, comme de faire un bouquet ou une guirlande à chacune de ses compagnes. Les spectacles se terminoient par le coucher du soleil.

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