‹ PsychéChapitre 30 sur 128 · LIVRE P REM 1ER · texte numérisé non relu

LIVRE P REM 1ER

Il estoit témoin de la feste, Paré d'un magnifique atour ; Et, caché le reste du jour, Sur le soir il monstroit sa teste.

Mais comment la monstroit-il? Environnée d'un diadème d'or et de pourpre, et avec toute la magnificence et la pompe qu'un roy des astres peut e:taler.

Le logis fournissoit pareillement ses plaisirs, qui n'estoient tantost que de simples jeux, et tantost des divertissemens plus solides. Psiche' commençoit à ne plus agir en enfant. On luy racontoit les amours des dieux , et les changemens de forme qu'a causez cette passion, source de bien et de mal.

Le sçavoir'des fe'es avoit mis en tapisseries les malheurs de Troye, bien qu'ils ne fussent pas encore arrivez. Psiche se les faisoit expliquer. Maisvoicy un merveilleux effet de l'enchantement. Les hommes, comme vous sçavez, ignoroient alors ce bel art que nous appelions comédie; il n'estoit pas mesme encore dans son enfance; cependant on le fit voir à la belle dans sa plus grande perfection, et tel

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que Menandre et Sophocle nous l'ont laissé. Jugez si on y épargnoit les machines, les musiques, les beaux habits, les balcts des anciens et les nostres ! Psiché ne se contenta pas de la fable, il falut y joindre l'histoire, et l'entretenir des diverses façons d'aymcr qui sont en usage chez chaque peuple; quelles sont les beautez desScithes, quelles celles des Indiens, et tout ce qui est contenu sur ce poinct dans les archives de l'univers, soit pour le passe, soit pour l'avenir, à l'exception de son avanture, qu'on luy cacha, quelque prière qu'elle fist aux nymphes de la luy apprendre. Enfin, sans qu'elle bougeast de son palais, toutes les affaires qu'Amour a dans les quatre parties du monde luy passèrent devant les yeux.

Que vous diray-je davantage? On luy enseigna jusqu'aux secrets de la poésie. Cette corruptrice des cœurs acheva de gaster celuy de nostre héroïne, et la lit tomber dans un mal que les médecins appellent glucomorie, qui luy pervertit tous les .sens et la ravit comme à clle-mcsme. Elle parfait, estant seule.

Ainsi qu'en usent les amans Dans les vers et dans les romans ;

alloit resver au bord des fontaines, se plaindre aux rochers, consulter les antres sauvages : c'estoit où son mary l'attendoit. Il n'y eut chose dans la nature qu'elle n'entretinst de sa passion. « Helas ! disoitelle aux arbres, je ne sçaurois graver sur vostre écorce que mon nom seul, car je ne sçais pas celuy de la personne que j'ayme ! » Apres les arbres, elle s'adressoit aux ruisseaux : ceux-ci estaient ses principaux confidens, à cause de l'avanture que je vous ay dite. S'imaginant que leur rencontre luy estoit heureuse, il n'y en eut pas un auquel elle ne s'arrestast, jusqu'à espérer qu'elle attraperait sur leurs bords son mary dormant, et qu'après il serait inutile au monstre de se cacher.

Dans cette pensée, elle leur disoit à peu prés les choses que je vais vous dire, et les leur disoit en vers aussi bien que moy:

Ruisseaux, enseignez-moy l'objet de mon amour ; Guidez vers luy mes pas, vous dont l'onde est si pure. Ne dormiroit-il point en ce sombre séjour, Payant un doux tribut à vostre doux murmure ?

En vain, pour le sçavoir, Psiché vous fait la cour ; En vain elle vous vient conter son avanture. Vous n'osez déceler cet ennemy du jour. Qui rit en quelque coin du tourment que j'endure.

11 s'envole avec l'ombre, et me laisse appeller. Helas ! j'use au hazard de ce mot d'envoler : Car je ne sçais pas mesme encor s'il a des aisles. J'ay beau suivre vos bords, et chercher en tous lieux, Les antres seulement m'en disent des nouvelles, Et ce que je chéris n'est pas fait pour mes yeux.

Ne doutez point que ces peines dont parloit Psiché n'eussent leurs plaisirs; elle les passoit souvent sans s'appercevoir de la durée, je ne diray pas des heures, mais des soleils : de sorte que l'on peut dire que ce qui manquoit à sa joye faisoit une partie des douceurs qu'elle goustoit en aymant ; mille fois heureuse si elle eust suivy les conseils de son époux, et qu'elle eust compris l'avantage et le bien que c'est de ne pas atteindre à la suprême félicite! car, si-tost que l'on en est là, il est force que l'on descende, la fortune n'estant pas d'humeur à laisser reposer sa roue. Elle esl femme, et Psiché l'estoit aussi, c'est à dire incapable de demeurer en un mesme estât. Nostre héroïne le lit bien voir par la suite.

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