‹ PsychéChapitre 31 sur 128 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Son mary, qui sentait approcher ce moment fatal, ne la venoit plus visiter avec sa gayeté ordinaire. Cela fît craindre à la jeune épouse quelque refroidissement.

Pour s'en éclaircir (comme nous voulons tout sçavoir, jusqu'aux choses qui nous déplaisent), elle dit à son époux : « D'où vient la tristesse que je remarque depuis quelque temps dans tous vos discours ?

Rien ne vous manque, et vous soupirez.

Que feriez-vous donc si vous estiez en ma place ? N'est-ce point que vous commencez à vous dégouster? En vérité, je le crains : non pas que je sois devenue moins belle; mais, comme vous dites vous-mesme, je suis plus vostre que je n'estois. Seroit-il possible, après tant de cajolleries et de sermens, que j'eusse perdu vostre amour ? Si ce malheur-là m'est arrivé, je ne veux plus vivre. »

A peine eut-elle achevé ces paroles que le monstre lit un soupir, soit qu'il fust touché des choses qu'elle avoit dites, soit qu'il eust un pressentiment de ce qui devoit arriver. Il se mit ensuite à pleurer, mais fort tendrement; puis, cédant à la

douleur, il se laissa mollement aller sur lu sein de la jeune épouse, qui de son costé, pour mesler ses larmes avec celles de son marv, pancha doucement la teste; de sorte que leurs bouches se rencontrèrent, et nos amans, n'ayant pas le courage de les séparer, demeurèrent long-temps sans rien dire.

Toutes ces circonstances sont déduites au long dans le manuscrit dont je vous av parlé tantost. Il faut que je vous l'avoué) je ne lis jamais cet endroit que je ne me sente émeu.

« En effet, dit alors Gelaste, qui n'auroit pitié de ces pauvres gens ? Perdre la parole ! Il faut croire que leurs bouches s'étoient bien malheureusement rencontrées : cela me semble tout à fait digne de compassion. — Vous en rirez tant qu'il vous plaira, reprit Poliphile; mais, pour moy, je plains deux amans de qui les caresses sont meslées de crainte et d'inquiétude. Si, dans une ville assiégée ou dans un vaisseau menacé de la tempeste, deux personnes s'embrassoient ainsi , les tien-

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