‹ PsychéChapitre 56 sur 128 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

a\ec un très-grand plaisir, je m'en rapporte à la satisfaction intérieure des gens de bien ; je m'en rapporte à vous-mesme, et vous demande si c'est une chose louable que de rire. Asseurément ce n'en est pas une , non plus que de boire et de manger, ou de prendre quelque plaisir qui ne regarde que nostre interest. Voila donc déjà un plaisir qui se rencontre en la tragédie, et qui ne se rencontre pas en la comédie. Je vous en puis alléguer beaucoup d'autres. Le principal, à mon sens, c'est que nous nous mettons au-dessus des roys par la pitié que nous avons d'eux, et devenons dieux à leur égard , contemplans d'un lieu tranquille leurs embarras, leurs afflictions, leurs malheurs, ny plus ny moins que les dieux considèrent de l'Olympe les misérables mortels. La tragédie a encore cela au-dessus de la comédie, que le stilc dont elle se sert est sublime; et les beautez du sublime, si nous en croyons Longin et la vérité, sont bien plus grandes et ont tout un autre effet que celles du médiocre. Elles enlèvent l'ame et se font sentir ii tout le monde avec

la soudaineté des éclairs. Les traits comiques, tout beaux qu'ils sont, n'ont ny la douceur de ce charme ny sa puissance. Il est de cecy comme d'une beauté excellente et d'une autre qui a des grâces : celle-cy plaist, mais l'autre ravit. Voila proprement la différence que l'on doit mettre entre la pitié et le rire. Je vous apporterois plus de raisons que vous n'en souhaiteriez s'il n'estoit temps de terminer la dispute. Nous sommes venus pour écouter Poliphile: c'est luy cependant qui nous écoute avec beaucoup de silence et d'attention, comme vous voyez.

— Je veux bien ne pas répliquer, dit Gelaste, et avoir cette complaisance pour luy ; mais ce sera h condition que vous ne prétendrez pas m'avoir convaincu; sinon, continuons la dispute.

— Vous ne me ferez point en cela de tort, reprit Poliphile; mais vous en ferez péutestre à Acante, qui meurt d'envie de vous faire remarquerles merveilles de ce jardin. »

Acante ne s'en défendit pas trop. Il repondit toutesfois à l'honnesteté de Poliphile, mais en mesme temps il ne laissa

pas de s'écarter. Ses trois amis le suivirent. Ils s'arresterent long -temps à l'endroit qu'on appelle le fer à cheval, ne se pouvant lasser d'admirer cette longue suite de beaute's toutes différentes qu'on de'couvre du haut des rampes.

Là, dans des chars dorez, le prince avec sa cour

Va gouster la fraischeur sur le déclin du jour.

L'un et l'autre soleil, unique en son espèce,

Estale aux regardans sa pompe et sa richesse .

Phœbus brille à l'envy du monarque françois ;

On ne sçait bien souvent à qui donner sa voix :

Tous deux sont pleins d'éclat et rayonnans de gloire.

Ah ! si j'estois aydé des filles de Mémoire,

De quels traits j'ornerois cette comparaison !

Veisailles, ce seroit le palais d'Apollon ;

Les belles de la cour passeroient pour les Heures.

Mais peignons seulement ces charmantes demeures.

En face d'un parterre au palais opposé

Est un amphithéâtre en rampes divisé.

La descente en est douce et presque imperceptible ;

Elles vont vers leur fin d'une pente insensible.

D'arbrisseaux toujours verds les bords en sont ornez.

Le myrte, par qui sont les amans couronnez,

Y range son feuillage en globe, en pyramide :

Tel jadis le tailloient les ministres d'Armide.

Au haut de chaque rampe, un sphinx aux larges flancs

Se laisse entortiller de fleurs par des enfans;

Il se joue avec eux, leur rit à sa manière,

Et ne se souvient plus de son humeur si fiere.

Au bas de ce degré, Latone et ses gémeaux

De gens durs et grossiers font de vils animaux,

la soudaineté des éclairs. Les traits comiques, tout beaux qu'ils sont, n'ont ny la douceur de ce charme ny sa puissance. Il est de cecy comme d'une beauté excellente et d'une autre qui a des grâces : celle-cy plaist, mais l'autre ravit. Voila proprement la différence que l'on doit mettre entre la pitié et le rire. Je vous apporterois plus de raisons que vous n'en souhaiteriez s'il n'estoit temps de terminer la dispute. Nous sommes venus pour écouter Poliphile: c'est luy cependant qui nous écoute avec beaucoup de silence et d'attention, comme vous voyez.

— Je veux bien ne pas répliquer, dit Gelaste, et avoir cette complaisance pour luy ; mais ce sera à condition que vous ne prétendrez pas m'avoir convaincu; sinon, continuons la dispute.

— Vous ne me ferez point en cela de tort, reprit Poliphile; mais vous en ferez péutestre à Acante, qui meurt d'envie de vous faire remarquer les merveilles de ce jardin. »

Acante ne s'en défendit pas trop. Il répondit toutesfois à l'honnesteté de Poliphile, mais en mesme temps il ne laissa

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