LIVRE PREMIER l
Comme nos gens avoient encore du loisir, ils firent un tour à l'Orangerie. La beauté et le nombre des orangers et des autres plantes qu'on y conserve ne se sçauroient exprimer. Il y a tel de ces arbres qui a résiste' aux attaques de cent hyvers.
Acante, ne voyant personne autour de luy que ses trois amis (celuy qui les conduisoit estoit éloigné!, Acante, dis-je, ne se pût tenir de reciter certains couplets de poè'sie que les autres se souvinrent d'avoir veus dans un ouvrage de sa façon.
Sommes-nous, dit-il, en Provence?
Quel amas d'arbres toujours vers Triomphe icy de l'inclémence Des aquilons et des hyvers?
Jasmins dont un air doux s'exhale, Fleurs que les vents n'ont pu ternir, Aminte en blancheur vous égale, Et vous m'en faites souvenir.
Orangers, arbres que j'adore.
Que vos parfums me semblent doux !
Est-il dans l'empire de Flore Rien d'agréable comme vous?
Vos fruits aux écorces solides Sont un véritable trésor,
Et le jardin des Hesperides
N'avoit point d'autres pommes d'or.
Lorsque vostre automne s'avance.
On void encor vostre printemps; L'espoir avec la jouyssance Logent chez vous en mesme temps.
Vos fleurs ont embaumé tout l'air que je respire ; Toujours un aymable zephvre Autour de vous se va jouant.
Vous êtes nains, mais tel arbre géant Qui déclare au soleil la guerre Ne vous vaut pas, Bien qu'il couvre un arpent de terre Avec ses bras.
La nécessité de manger fit sortir nos gens de ce lieu si délicieux. Tout leur disné se passa à s'entretenir des choses qu'ils avoient veué's, et à parler du monarque pour qui on a assemble tant de beaux objets. Apres avoir loue ses principales vertus, les lumières de son esprit, ses qualitez héroïques, la science de commander: après, dis-je, l'avoir loué fort long-temps, ils revinrent à leur premier entretien, et dirent que Jupiter seul peut continuellement s'appliquer à la conduite de l'univers : les hommes ont besoin de quelque relasche.