‹ Psyché: poëme (volume 2)Chapitre 1 sur 68 · Psyché: poëme · texte numérisé non relu

Psyché: poëme

L'histoire de Psyché et d'Érosest une de ces faWes charmantes où le génie hellénique a réalisé en de si merveilleyses proportions ce mélange de Tiniagination et de la raison, de la vérité morale et de Ja beauté plastique qui est Tidéal de Fart et qui témoigne éternellement de la suprématie de la Grèce. Le poëte s'est senti attiré aussi bien par l'origine grecque de cet admirable symbole que par la grandeur de Vidée morale qui s'y cache. Il a cherché à conserver à son tableau la couleur antique, autant que le comporte l'expression d'une vérité qui est de tous les temps, mais que l'esprit chrétien et moderne éclaire pour nous d'uB jour plus complet. Il a tenté 'de reproduire

f * PRÉFACE

4e caractère grec dans ce qu'il a de plus universel ; il ne s'est pas minutieusement préoccupé de la couleur locale et de l'érudition mythologique, comme on Ta fait depuis avec une exagération funeste à la pensée, c'est-à-dire h la poésie elle-même. La mythologie grecque et la poésie antique ont suscité dans ces dernièpes années des imitations qui portent sur l'aspect matériel de l'art, de la religion, de la civilisation, mais non sur leur véritable esprit, qui restent sans rappert avec nos propres idées, et, par conséquent, sans autre intérêt pour nous que l'intérêt archéologique. A l'époque où fut écrit ce poëme, l'antiquité et les divinités classiques étaient encore sous le coup d'un anathème lancé par l'école qui tentait de rattacher l'art moderne au seul çrt du moyen âge. Cet anathème était en quelque sorte justifié par l'emploi ridicule que le dix-huitième et même le dixseptième stëcle ont fait de la mythologie.

André Ghénier, en renouvelant les couleurs poétique «t la forme du vers, n'avait pas songé à péné* trer \& sens profond des fables helléniques. S'il emprunte au génie grec la richesse de son pinceau et sa voluptueuse élégance, il n'a voulu prendre à la mythologie que des noms harmonieux. C'est en restituant aux mythes anciens leur sens philosophique et religieux, que Ton peut aujourd'hui leur donner cours dans la poésie. Envisagés ainsi, ces sujets sont éternels, car ils touchent à des questions de toutes les époqitôSy A ifs ont de plus une simplicité, une lumièee,

une beauté plastique difflciles à trouver en dehors de la tradition gréco^Iatine.

Ce n'est donc pas sous Tinfluence des vieilles habi- U^tlÊS mythologiques des trois derniers siècles, ou par imilalion de Theliénisme plus pur d'André Chénier, que ]g poëme de Psyché vl été couçu ; c'est comme un essai pour restaurer dans l'art, à l'aide de la philosophie, les symboles les plus élégants, les plus clairs, les plm humains dont l'imagination se soit servie pour exprimer dans sa langue les grandes idées métaphysiques et morales. Sainement comprises, les fables d'Homère sont aussi voisines de la vérité religieuse que les doctrines de Platon; à ce litre, elles appartiennent à la poésie de tous les temps, et rien n'interdit à l'artiste moderne de les remettre sur la scène quand il trouve en elles les figures les mieux appropriées à sa pensée.

Pour intéresser, pour émouvoir, pour enseigner, un sujet chrétien offre sans doute mille avantages; mais des raisons graves, indépendamment du goût personnel, indiquaient au poëte, à l'esprit philosophique, l'histoire païenne de Psyché. L'idée de ce mythe est merveilleusement conforme à la métaphysique chrétienne ; elle prouve, dans les grandes questions de l'origine du mal, de l'expiation, des destinées de l'âme, une parfaite concordance entre les données de la raison, la mythologie grecque et nos propres traditions religieuses. D'un autre côté, le caracière profane du spjet laisse au poète toute la liberté dont

rimaginalion a besoin pour ajouter ou retrancher des incidents, pour les interpréter, pour couïbiner un drame, pour exprimer Tâme de Tartiste avec ses inquiétudes, ses croyances, ses regrets, sfôaspiKttions, en un mot, pour faire une œuvre d'art; car il n'y a pas d'art sans liberté. Quelle que^soit la n<|ilièr« que traite un poëte, môme sous l'empire de la foi la plus absolue, il a besoin de se sentir libre dans È9, pensée, de n'avoir à craindre ni l'autorité extérieure, ni sa propre conscience, et de donner franchement carrière à son sens personnel ; sans quoi pas d'œuvre originale et vraiment poélique. En choisissant sa donnée dans la mythologie païenne, une donnée identique par le fond aux traditions du christianisme, l'auteur avait l'avantage de rester à la fois et dans le respect de ces traditions et dans sa pleine liberté d'esprit.

Le symbole de Psyché n'appartient pas à la mythologie proprement dite, ce n'est point un mythe primitif, comme ceux de Prométliée, de Pandore et d'Orphée; il est postérieur à l'âge sacerdotal, peutêtre même à l'âge poélique de la Grèce; il est d'origine philosophique et semble ne pas remonter au delà de l'école platonicienne. Apulée est le premier qui nous ait transmis cette fable dans le célèbre épisode qui forme les livres IV, V et VI de son Ane d'or. Il suffît de hre ce récit pour reconnaître que, sous le voile de l'allégorie, il cache un sens métaphysique très-profond ; mais il n'est pas aussi facile d'en pénétrer le véritable esprit. Les rêveries de Tilluminisme

et de la cabale y sont si intimement mêlées awxconr ceptions les plas hautes de la philosophie et à d'an* ciennes traditions génésiaques, que c'est pour nous comme un hiéroglyphe dont nous ne possédons pas la clef. A traiîsrs tous les détails dont Apulée a chargé les faits essentiels et primitifs, le sens de la fable ne pouvait plus être entièrement compris que d'un petit nombre d'initiés et d'adeptes. Vraisemblablement, ces allégories renferment une parlie de la doctrine des gnosliques; mais la plupart des incidents sont si bizarres, qu'ils semblent le plus souvent ne relever que de la fantaisie du conteur, sans se lier dans son esprit à une pensée philosophique. En lisant le récit d'Apulée sans nom d'auteur et sans date, on pourrait n'y voir qu'un conte amusant, le plus ancien de nos contes de fées, imité dans plusieurs d'entre eux, et notamment dans l'histoire si populaire de la Belle et la Bête.

Cependant, au milieu des fantasques ornements et de l'exubérance de couleurs allégoriques dont l'écrivain de la décadence, le philosophe accusé de magie, a recouvert la forme originelle de ce mythe, on en retrouve bien vite les lignes primitives dans leur féconde simplicité; on arrive ainsi à une donnée si élégante, si claire, si profonde, que l'on est forcé d'attribuer au mythe de Psyché une source bien autrement respectable que l'imagination d'un rhéteur africain du deuxième siècle de notre ère. Apulée n'a rien fait que défigurer cet admirable symbole ; il ne l'a

pas créé. Sitious n*en trouvons pas avant lui de traces écrites, un grand nombre de monuments de Tart anlique, bas-reliefs, slatues et pierres gravées, attestent ^e ce beau mythe des destinées de Tàme était répandu chez les Grecs bien longlempi avant de servir dé thème aux fantaisies allégoriques de l'Ane d*or.

En comparant le récit d'Apulée avec les monuments antérieurs qui retracent quelques circonstances de rhistoire de Psyché, on arrive à faire la part de l'imagination de Técrivain latin et celle de la fable primitive. Aucun de ces incidents inexplicables par la saine philosophie, et qui abondent chez Apulée, ne se retrouve dans les représentations de Tart. Le drame s'y montre beaucoup plus simple. Les seules scènes que la sculpture ait reproduites sont les scènes analogues aux autres principaux mythes sur la chute et la réhabilitation, celles dont la signification philosophique est évidente et qui se prêtent le mieux aux conditions de la poésie et du ciseau.

La concordance du sens de cette fable avec les idées de la Genèse etdeFÉvangilene pouvait échapper aux premiers auteurs cliréti^ens, si noblement empressés de rechercher dans la philosophie grecque tout ce qui pouvait la rattacher à la tradition du Christ. Fulgence, évêque de Carthage au sixième siècle, a donné de Thisloire tie Psyché et d'Éros une explication tirée de la mystique de l'Église. Mais le pieux auteur, avec l'esprit de son temps, s'attache trop aux allégories secondaires; son interprétation chrétienne

• est tout arbitraire, comme celle qu'Apulée lui-même «irait pu donner à son récit dans le sens (to Tillumi- Bisme et de la magie. Fulgence a été subtil c(Hnnie un docteur du moyen âge là où il fallait être ayêii glmple que Moïse ou qu'Homère. Des témolgftagoi d'un autre genre, plus anciens et plus irrécusfllM^i atleiMent que, dès l'origine, l'Église avait expliqué dans te sensée ses doctrines l'histoire de Psyché; on U vit reïwésenlée sur un grand nombre de tombeaux duoâiiens des premiers siècles.

Le côté purement poétique de cette allégorie était jie nature à séduire tous les esprits, le siyet est de* wau populaire ; il n'en est pas qui ait fourni plus ^inspirations aux artistes et aux poêles. Corneille et MoUèfeont daigné y attacher leur nom en collaboration avec Quinault, et transporter le conte d'Apulée «ur la scène, pour les plaisirs du grand roi. La Fontaine en a fait une gracieuse pastorale à laquelle il attachait lui-même beaucoup d'importance, car il

- en a écrit : « J'ai trouvé de plus grandes difficultés dans cet ouvrage qu'en aucun autre qui soit sorti dé ma plume. » Raphaël a donné l'immortalité à Psyché dans ses incomparables dessins et dans les fresques de la Famésine.

Mais le seul auteur moderne qui semble avoir compris tout ce qu'il y a de sérieux et de profond dans cette fable, c'est Calderon. Dans ses Autos sacramentakSf où le mythe de Prométhée est également traité à un point de vue fort élevé, se trouve un petit drame

dont rhistoire de Psyché est le sujet ; le sens moral du symbole y est exprimé, mais au point de vue spécial de l'un des dogmes catholiques. Pour le poëte espagnol, Éros est le Christ, Psyché Tâme du fidèle quî aspire incessamment vers lui ; Fhymen des deux imants dans TOlympe n'est autre chose que l'union mystique de l'homme et de Dieu dans l'eucharistie. Le sens plus général qui se rapporte non -seulement à l'âme, mais à l'humanité, qui contient l'id^ de, la chute originelle et du retour au bonheur après l'expiation sur cette terre, devait échapper au chanoine de Tolède, dans une époque où la controverse avec les protestants occupait les esprits beaucoup plus que la métaphysique générale du christianisme.

En osant reprendre ime donnée si souvent traitée et par tant d'illustres maîtres, l'auteur a suivi une voie toute différente. Il a tiré la pensée de son poëme beaucoup moins du récit fantastique d'Apulée que des images plus simples et plus anciennes de Psyché et d'Éros laissées par les artistes grecs. Les bas-reliefs, les statues, les camées lui ont présenté cette fable dans des conditions plus favorables à l'interprétation philosophique et à la vraie poésie que tout ce qui a été écrit sur le même sujet, depuis le rhéteur latin jusqu'à nos grands poètes modernes.

• Presque tous les monuments plastiques qui se rapportent à ce symbole sont, comme lui, d'origine grecque, et, sans contredit, plus voisins qu'Apulée des temps où la légende s'est formée. L'antiquité de qucl-

ques-uns d'entre eux assigne au mylhe de Psychô une date contemporaine de la belle époque du génie grec. Réduite aux grandes situations retracées par le ciseau antique, cette histoire, par sa belle ordainance, sa grùce sévère, sa portée morale, est digne d'avoir passé sur les lèvres du divin Platon. Peut-être est-ce un débris d'une tradition antérieure recueillie dans son école et marquée de Télégance du maître. Dans tous les cas, elle est bien dans Tesprit de sa doctrine, et c'est par ses disciples qu'elle a été portée à Alexandrie et à Rome.

On a supposé, non sans vraisemblance, que celte fable faisait partie de quelques-uns des mystères où les grandes vérités cosmogoniques et morales étaient transmises aux initiés à travers des représentations allégoriques. Il est certain qu'elle n'a jamais eu place dans la mythologie officielle et populaire. Son origine et sa date fixe restent indécises, et Ton peut admettre également : ou bien que c'est un écho des traditions primitives sur la chute de l'homme, conservé dans les sanctuaires d'initiations; ou bien que c'est un fruit plus récent, germé du sol de la Grèce, à qui la philosophie a donné la substance et le parfum et que l'art a revêtu des vives couleurs, des formes élégantes communes à toutes les productions -du génie athénien. Cette incertitude même sur la date et la source du mythe est une condition des plus favorables à Ja Hberté nécessaire au poëte. Au fond, l'idée de la fâbte de Psyché est ident^e à l'idée chrétienne. On

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pouvait donc sans anachronisme, dans un pareil sujet, animer la forme grecque du souffle chrétien, ajouter aux figures une certaine expression moderne, tofîlt en visant à garder la simplicité des lignes antiques. On pouvait conserver les scènes consacrées, les costumes, les noms païens, avec leur belle ordonnance et leur harmonie, et se servir très-légitimement de tout cela pour exprimer la pensée chrétienne et moderne, c'est-à-dire les vérités éternelles de la philosophie. Ce n'est qu'à cette condition que nous comprenons aujourd'hui Tusage poétique de la mythologie. Rechercher les noms, les récits, les physionomies, les sites grecs et latins, pour ce quils ont de couleur locale, pour rivaliser d'hellénisme avec Homère, Sophocle ou Théocrite, c'est là une fantaisie, permise sans doute aux artistes, • mais qui risque fort dfe n'engendrer que des pastiches plus ou moins fidèles, pareils à ces fruits de marbre peint, qui peuvent tromper l'œil un instant, mais qui se trahissent, même de loin, par le manque de parfum.

L'auteur de ce poëme n'a donc pas prétendu sculpter un bas-relief d'après le ciseau grec, ou régler un drame sur les conditions de la scène antique; il a pris au monde ancien les personnages, parce qu'ils soi >uver, les

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nous-mêmes, il a pu faire exprimer toute la part de nos idées et de nos sentiments destinée à nous sur* vivre. La question d'art et de goût était d'éviter les anachronismes dans le langage et dans la forme»; il ne pouvait y en avoir dans la pensée ; la vérité mo^ raie est de tous les temps. Une fable grecque et païenne, une doctrine chrétienne et moderne, tels sont les deux éléments, parfaitement conciliable«, qui ont formé le poëme de Psyché.

Une œuvre dont la pensée philosophique se produit sous le vêtement de la poésie, est exposée plus qu'une autre à subir des interprétations incomplètes et souvent inexactes. Les témoignages d'estime qu'a reçus ce livre font à l'auteur un devoir de s'expliquer sur le sens qu'il a Vdâilu lui donner. Sans doute, depuis qu'il est écrit, le poète a vu se modifier bon nombre de ses idées ; il n'a pas à dissimuler ce fruit des années et d'un travail sérieux, libre et sincère* Mais cette action de la maturité, en élaguant certaines exubérances, n'a rien emporté des doctrines essentielles sur lesquelles repose la moralité du poëme. Nous sommes resté d'accord avec cette première œuvre sur tous les principes. Si nous traitions aujourd'hui le même sujet, nous n'aurions qu'à restreindre quelques conclusions un peu hasardées, à circonscrire d'une façon plus étroite et plus précise la portée de certaines aspirations. Forcé par sa raison de renoncer à la brillante erreur du progrès social indéfini, le poëte est loin de répudier tout ce qu'elle

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a suscité dans son cœur de viril enthousiasme et d'ardeurs généreuses; il s'estime lieureux de s'être trompé ainsi. Il en est de môme pour tous les points decloclrine, si le. mot n'est pas trop ambitieux, appliqué aux intentions de quelques images et de quelques .hémistiches, qui ne résistexaient pas au critérium d'une sévère théologie. En divorçant avec les erreurs, il faut chérir toujours les belles illusions. Dms Târae la plus docile, quelque chose résiste à toutes les autorités, h celle des faits conmie à celle des doctrines, c'est l'invincible espérance. Rêver que le mal est effacé de la création, voir au terme de toutes choses le vrai, le bien, le beau restaurant le monde tout entier et lui restituant sa forme éternelle, associer pour une large part la liberté humaine à ce travail de l'infini, de pareilles hypothèses ne doivent laisser aucun remords à l'esprit, s!il est obligé d'y renoncer. Il en est ainsi pour les rêves politiques contemporains de cette ambition d'idéal qui a inspiré Psyché; le poëte s'en souvient avec orgueil. C'étaient des rêves, a^ns doute, mais assez purs, assez nobles pour mériter d'être un jour la réalité. A l'homme incapable des illusions de ce genre, la poésie reste un livre clos à tout jamais. C'est au miHeu d'une jeunesse lettrée que passionnaient toutes les grandes questions de la philosophie et de l'histoire, c'est pour elle que ce poëme fut écrit. Retrouvera-t-il aujourd'hui la même classe de lecteurs? Son caractère philosophique le fit alors remarquer ; l'attention de la critique se porta sur ce point, trop

spécialement peut-être au préjudice- de la parlic littéraire. On essaya surtout de détourner le sens du livre en faveur de Tidée d'un futur âge d*or, d'un nouveau paradis terrestre, présenté comme le but de Thomme et des sociétés. C'était alors et c'est encore aujourd'hui la brillante et dangereuse utopie d'une nombreuse école. L'intention de Psyché est tout à fait contraire à cette idée. Malgré quelques tableaux, sans doute exagérés, de la puissance de l'homme sur la nature, la pensée même du livre est de présenter la terre comme incapable de porter le bonheur, comme étant le séjour fatal de l'expiation et des épreuves. Les opinions de l'auteur n'ont pas eu à se modifier sur ce point.

On a plus d'une fois prononcé le nom de panthéisme à rencontre de Psyché et de quelques autres de nos poëmes. Le reproche de panlliéisme est devenu une de ces banalités qui circulent des lèvres les plus épaisses aux bouches les plus charmantes sans correspondre à aucune idée nette dans l'esprit de ceux qui le prodiguent. Nous défendrons Psyché de celte accusation par le sepl énoncé du sujet : c'est l'hi^oire de la formation de l'individualité humaine, d'un être formellement séparé de Dieu et de la nature, d'une liberté indépendante de la cause créatrûj^ d'une personnalité indestructible appelée à participer éternellement au bonheur en union avec la personnalité divine. Chacune des épreuves que subit Psyché constate cette séparation d'elle et de son Dieu, et

consacre l'existence de son aclivilé personnelle et libre. Il est impossible de conclure plus directement contre le système qui confond en une seule vie, en une seule cause, Dieu, Thomme et la nature, c'est-àdire contre le panthéisme. Mais, nous le répétons, malgré les intentions morales inhérentes au sujet, PsycM n'est pas une thèse de théologie ou de politique, c'est un poëme. L'auteur y cherchait avant tout la poésie, c'est elle aussi que le lecteur doit y chercher. Le souci de la forme poétique, de l'harmonie des couleurs, de la pureté du style est le seul qui ait présidé aux corrections nombreuses faites à cette édition. L'écrivain a cru devoir respecter scrupuleosemait sa pensée première sur les points mêmes t[ui se sont rectifiés dans son esprit. Un auteur n'a pas le droit de détruire sa propre pensée une fois émise, quand cette pensée a-été honnête, sérieuse et sincère. Que l'on se hâte d'effacer un tableau licencieux, une page empoisonnée de lâches conseils, d'énervantes séductions, un mot enOellé de haine et de calomnie, si l'on a été assez malheureux pour l'écrire, c'est là un devoir. Mais de pareilles souillures, dont il importe de purger son nom et son œuvre, n'ont rien de commun avec cette chose noble et sainte entre toutes, la .©mviction d'une âme éprise de la vérité et témoignant de ce qu'elle croit. Une erreur de l'esprit n'est coupable, n'est dangereuse même, que si elle est combinée ^vec une mauvaise passion du cœur. Il faut donc se respecter soi-même dans toutes les pages que

Ton a écrites loyalement, et corriger son œuvre ancienne dans une œuvre nouvelle.

Ce scrupule nous semble applicable à la forme elle-même et au style, sauf Tabsolue nécessité de la correction du langage, de la clarté, de la netteté des contours, de l'harmonie des couleurs en tout ce qui est matière d'art. Lors même qu'un artiste croit avoir acquis une main plus sûre, une palette plus riche et plus vigoureuse, il commet une faute s'il applique à des toiles d'un autre temps ces couleurs d'une date nouvelle.

En soumettant au critérium d'une grammaire et d'une prosodie plus sévères un grand nombre de passages de Psyché y en corrigeant beaucoup de vers, nous nous sommes abstenu '^de donner à beaucoup d'autres certaines qualités qu'ils pourraient recevoir, aujourd'hui, d'un art plus expérimenté, mais au risque de trop se détacher de l'ensemble et de chan ger la physionomie du style. La peinture est donc exactement la même, mais nettoyée avec soin et plus mûre de quelques années.

Des arguments ont été placés en tête de chaque livre ; c'était l'usage dans les poëmes de forme épique, c'est une nécessité dans un récit auquel se mêle une intention morale. Une partie de ces arguments est empruntée à un travail sur Psyché y puWié dans une revue par l'ami à qui s'adresse la dédicace des Odes et poëmes. Il m'a été doux de mêler ainsi ma pensée à la sienne, comme elle s'y mêlait dans cette

intime communion de chaque jour où j*ai puisé tant de nobles enthousiasmes et de fertiles conseils. Il me semble que je discute encore avec lui chacune des idées, chacun des vers de ce poëme copié tout entier et annoté de sa main , et que j'entends quelques paroles de vie venir à moi du fond de cette tombe fermée depuis quatorze ans.

Le livre des Odeé et poëmas, réimprimé à la suite de Psyché f a été augmenté de quelques morceaux publiés ailleurs , mais qui par la couleur et la date appartiennent à ce recueil. Les pièces ont été rangées dans un nouvel ordre plus propre à faire ressortir la pensée. Les principaux poënies gagneraient sans doute à être interprétés d'avance en quelques lignes de prose, si Tauteur, en multipliant les arguments philosophiques, ne craignait de placer un épouvantail aux abords de sa poésie. Cependant, comme Tesprit du lecteur ne peut manquer d'attribuer un sens philosophique à des compositions telles qvL* Eleusis, pour ce poëme, au moins, il convient d'indiquer ici, en quelques mots, les véritables intentions de l'écrivain.

PRÉFAGB il

Le but principal est de peindre l'inquiétude des àmes%u moment où les symboles religieux s^évanouissent sous la libre interprétation et la critique , où Tancienne foi se retire des esprits , sans que ce principe de la vie morale soit encore remplacé par un dogme nouveau ; de faire sentir le vide inmiense qu'une croyance dispanie laisse dans le cœur, dans l'imagination, dans la volonté. Altérés de vérités nouvelles , des hommes ont frappé à la porte de tous les sanctuaires, de toutes les écoles, poursuivant une révélation plus complète de l'idéal, implorant leur initiation à l'idée inconnue. La scène est placée au déclin du paganisme grec, cette religion de la beauté. Toutes ces fables si élégantes et si profondes, ces mythes admirables des grandes lois cosmogoniqueset morales, ces divinités charmantes qui personnifiaient sous les formes les^ plus vives, les plus parfaites, toutes les forces, tous les principes que la science laisse à l'état d'idées abstraites; ces habitants de rOlympe qui ont reçu de l'imagination des Grecs tant d'élégance et de beauté, et qui l'ont rendu si largement à leurs poètes, toutes ces nobles figures sont tombées sous le marteau de l'initiateur philosophe. Éblouis à la fois et consternés, incapables de supporter l'éclat de la vérité vue directement, sans être tempérée par un symbole qui en divise l'impression entre l'esprit, les sens et le cœur, les nouveaux initiés sont pris de douleur et de remords devant les débris des idoles maternelles; ils exhalent leurs

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