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plaintes chacun dans le sens du charme et du secours particulier qu'il recevait des symbole» évanouis. Ils ont demaridé la lumière, et ils gémissent de Savoir reçue. Les poètes surtout, les artistes, les jeunes gens, les femmes {^eurent ces divinités qui donnaient aux amc^nts de si tendres conseils, aux sculpteurs de si merveilleux modèles, de si puissantes inspirations à la lyre. Alors, de Fantre même des impitoyables initiations, une voix s'élève, pro* phétique et consolante, à laquelle répond la secrète espérance de toutes les âmes : les dieux s'en vont! mais non la beauté, Tamour, les douces et fortes vertus. Un Dieu nouveau est près de naître l Et le poëme se termine sur ce vague pressentiment du christianisme, que Ton a signalé chez quelquesuns des poêles et des philosophes de Fantiquité.
Hermia est une ceitvre toute d'imagination et de fantaisie; elle repose^sur une façon d'aimer, de sentir presque physiquement la nature, et non pas sur une théorie positive. C'est une conception qui se rattache à la poésie de l'Inde, mais en toute liberté^ par l'analogie de la constitution intellectuelle de l'auteur et non par imitation de tel ou tel poëme indien. Tout en donnant, selon l'occasion, pour enveloppe transparente à des vérités morales quelques-uns des symboles que la nature fournit si abondamment, le poète ne prétend pas tirer de cette œuvre une conclusion , une moralité formelle. Il s'est donné, cette fois, le plaisir d'ep primer sans arrière-pensée des rôves, des
sensations, des hallucinations, si Ton veut, tout personnels. Aussi confesse-t-il une certaine prééiilection pour ce poëme, comme pour tous ceux dont le sentiment de la nature est le ressort. Sans chercher à dé^ finir ffermta, plus qu'il ne s'explique à lui-même certains modesde sa vitalité, certaines aspirations innomées que les bruits des forêts, leurs senteurs, les accidents delà lumière, les valçuçs perspectives suscitent en nous, il pourrait écrire en tête de ce poëme, comme épigraphe, cette phrase du chef-d'œuvre trop peu connu de Ballanche, la Vision d'Hébal : « Il lui semblait que Tatmosphère fût Torgane général de ses propres sensations, et tous les troubles qu'elle éprouvait, il les éprouvait lui-même, comme s'ils se fussent passés en quelque sorte dans la sphère de son être. » Au lieu de Talmosphère, mettez le monde extérieur, la nature, vous trouverez la donnée d'imagination et l'état physiologique qui ont inspiré Bermia.
Ce serait ici le lieu de relever encore ce gros mot de panthéisme dont on s'est servi si souvent comme du quartier de roche de Polyphèmc , non pas^ seulement pour couler bas quelque énorme barque chargée d'hérésie, mais pour écraser les plus minces touffes d'herbe et de fleurs. Un peu de sympathie pour la nature , de douce volupté à se pénétrer de ses harmonies , d'intelligence de ses rapports secrets avec le monde invisible, quelque tendance à envelopper la pensée des images vivantes dont Dieu a revêtu les idées semées dans la création, tous ces sym-
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ptômes ont paru suspects. A ce compte, c'est la poésie tout entière qu'il faut accuser de panthéisme; car dans la poésie tout s'accomplit comme dans la nature elle-même. La poésie est une autre nature, œuvre de rhomme, et dans laquelle, comme dans la nature, poésie de Dieu, la pensée se produit nécessairement incarnée dans la forme et dans la couleur. Nos grands écrivains modernes, à partir de Chateaubriand, ont donné à la littérature française cette richesse toute nouvelle, le sentiment de la nature. Cette poésie d'un ordre encore inconnu devait soulever d'innombrables objections en fajce d'une tradition littéraire où la prose avait jusqu'alors régné souverainement, et dans une race tout oratoire qui , par ses qualités mômes, se trouve particulièrement privée de ce don d'intime pénétration avec la nature, si commun dans d'autres contrées. A la suite des maîtres qui ont ouvert à l'imagination française ce monde entièrement neuf, l'auteur de ces poèmes croit avoir découvert au sentiment de la nature quelques horizons nouveaux, l'avoir ressenti d'une façon toute personnelle et qui n'a pas de précédents littéraires. C'est là surtout qu'il a marqué son caractère individuel; c'est l'apport, modeste sans doute, mais du moins original, qu'il aura fait au contingent poétique de notre temps. Quand parurent dans la Retue indépendante^ en 1842, Un grand arbre, Hermia, la Mort d!un cMm^ ces poëmes semblèrent, aux esprits les plus exercés, dériver d'un mode nouveau de la sensibilité et de Tima-
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gination. Ce caraclërc a élé imité depuis, mais n'a pas encore subi de transformation originale. Le reproche de panthéisme, jeté à tant de productions de notre temps, ne pouvait pas épargner cette poésie issue d'un sentiment plus intime et plus complet de la vie et de la signification morale du monde extérieur. A ces accusations, il faudrait opposer toute une théorie du sentiment poétique de la nature.
Quelles sont les conditions légitimes , les bases rationnelles du sentiment de la nature dans la poésie et dans les arts? Ce n'est pas là le sujet d'une préface , mais d'un livre. L'auteur des Odes et poënies et des Symphonies a commencé ce travail. Un fragment : Du sentiment de la nature dans la poésie d'Homère^ en a été détaché et pubhé pour quelques amis ou lecteurs spéciaux. L'ensemble de l'ouvrage détournera ces reproches de panthéisme, comme il combattra ce mode grossier d'interprétation de la nature, qui , dans la recherche exclusive de la couleur et de la réalité matérielle, abolit le principe même de la poésie.
Dans une pdréface aussi iard venue , et postérieure aux jugements portés sur le livre, il convient d'adresser à la critique sérieuse des remerdments et quelques observations. En dehors de l'accusation banale de panthéisme , on a reproché au sentiment de lanatoïe, principe* d'un grand nombre de ces poèmes, rem{doi de ceilaines formes et certaines ten- 4anCis dont l'excès peut être un vice, mais qui, dans
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une juste mesure, rcsienl un des droits, une des né* cessités de la poésie. On nous a blâmé, par exemple, comme d'une hérésie personnelle, de donner des voix aux obj^s de la nature, de faire parler les plantes, les animaux, les éléments. C'est là une licence poétique aussi vieille que le monde. Sans remonler jus^ qu'aux roseaux phrygiens du roi Midas, les roseaux français eux-mômes n'ont scandalisé personne en dialoguant avec les chênes dans la comédie aux cent actes divers de noire grand fabuliste. Et cependant cette poésie fait exprimer par les objets de la nature les sentiments les plus exclusivement humains, comme Tégoïsmc calculé , le scepticisme et Tironie. Pourquoi n'admet-on pas que la nature reçoive aussi la parole dans un ordre de compositions où les voix qu'on lui attribue ne font qu'exprimer les modes généraux de la sensibililé, les harmonies de la vie morale et de la vie extérieure, les rapports de toute foime visibjo à une idée dans lu création ; en un mot, ce qui fait toute lu significalion, toute la poésie de la nature?
Une aœusatioa plus considérable et plus fondée, en apparence, contre cette idée d'attribuer des voix aux puissances de la nature, c'est d'amoindrir singulièrement l'importance de Thomnie : « L'hogune, une fois devenu l'égal des choses, il est trës-diftlcite d'intéresser en racontant ses joies et ses douleurs. » Maia on n'a pas assez remarqué que le poëte ne fait jamais parler les obji is delà nature pour leur {propre
compte et sans faire entendre au-dessus de cet orchestre la voix de riiomme qui le domine et le eon<* duit. La nature n'est donnée pour interlocutrice à rhomme que comme une confidente qui sollicite ses ëpanchements, qui les complète en les reproduisant sous des images , et leur communique ainsi plus de grandeur et d'éclat. Quand ces voix lyriques de la nature se font entendre» c'est comme des instruments qui varient sur différents tons ie motif tombé de la voix humaine, comme l'harmonie d'un orchestre qui accompagne la mélodie chantée par l'aeteur. Dans celte symphonie , la nature no supprime pas l'âme humaine, elle lui aide au contraire à se mieux comprendre; elle traduit en de vivantes figures les divers enseignements que le Créateur a enfermés dans son œuvre; elle nous parle èloquemment d'un monde supérieur à nous-mêmes. Si grand que soit l'homme, il n'est pas tout; il y a quelque chose de plus grand que lui; il y a cet être dont la gloire est racontée, non pas seulement par les cieux , mais par le brin d'herbe, l'insecte et la goutte d'eau. C'est Dieu , en réalité , qui nous parle continuellement à travers la nature , où chaque objet n'est autre chose qu'un des accents de son langage, une des syllabes de son poëme.
Certes, dans la poésie dramatique, dans cette peinture de la lutte des volontés, des intérêts, des devoirs, des passions, on serait mal venu à introduire d'autres acteurs que l'homme. Mais dans le poëme
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qui a pour théâtre rame toute seule et Tâme tout entiërei sentiment» intelligence, imagination, sensation même; dans la poésie lyrique,. en un mot, la nature prend forcément la parole, parce qu'il y a en nous une mullitude de pensées, d'émotions, d'aspirations dont la parole humaine ne trouverait pas l'expression, la forme visible, si cette forme ne leur était offerte par le langage de la nature. Ce besoin nouveau de mettre en jeu les facultés lyriques de la nature, de la forcer à parler elle-même, s'est introduit dans la poésie moderne à mesure que s'introduisaient dans les âmes des sentiments nouveaux plus complexes, et si Ton veut plus vagues et plus subtils, mais vrais, profonds, et qui par conséquent avaient aussi le droit de s'exprimer; pour s'exprimer sur le mode lyrique, ils étaient forcés de choisir leurs instruments là où ils se trouvent, c'est-à-dire dans la nature. Selon quelles proportions, et dans quel partage avec la voix humaine, cet orchestre doit-il concourir avec elle? voilà toute la question. L'auteur n'ose se flatter d'avoir rencontré cette juste mesure; s'il l'a dépassée, il s'en accuse comme d'une faute, mais d'une faute qui ne préjuge rien contre le droit.
Faute bien involontaire, car nul n'a redouté plus que nous d'attenter par la poésie à l'activité, à l'initiative, à la liberté de l'âme, à la prédominance de l'élément moral; nul n'a désiré plus ardemment aider par ses écrits à toutes les nobles aspirations et susciter les esprits vers une sphère supérieure à celle des
inlérêls et des vulgaires passions. Aussi, de foules les criliques, celle que nous aurions le plus à cœur de délourner, c'est le reproche, émané d'ailleurs d'une plume bienveillante et distinguée, de prêcher TalTaissement cl la langueur, et de pousser l'âme dans une sorte de Thébaïde. Ce blâme s'est formulé quelquefois en un seul mol, on a répété que noire poésie n'élait pas assez humaine, ce qui veut dire an fond assez passionnée. Dans un pefit nombre de pièces de ce recueil, comme celle: A un grand arbre, on peut blâmer , en se plaçant un peu en dehors du sentiment poétique, au point de vue d'une logique rigoureuse, l'expression d'une certaine lassitude, l'horreur des agitations et des inquiétudes, un besoin de paix et de sérénité mêlé d'un vif attrait pour les^hamps> pour les grandes forêts, pour les plantes, ces charmanies et pacifiques créatures de Dieu. L'on a taxé cette innocente sympathie d'aspiration à la vie végétative. Mais ces morceaux forment une exception, môme dans le recueil des Odes et poèmes, le seul qui puisse donner quelque prise à un soupçon pareil. Si l'auteur ne se fait pas une étrange illusion, le vrai sens moral de Psyché et de l'ensemble des pièces lyriques qui l'accompagnent, c'est au contraire un perpétuel sursum corda que le poêle s'adresse à luimême et à l'âme de ses lecteurs. C'est du moins avec la conscience très-vive de ce sentiment d'aspiration vers l'idéal, vers une vie morale plus élevée, plus pure, plu* intense, que toutes ces poésies ont été
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écrites. Mais précisément parce qu'elles s'adressent à ce qu'il y a de plus intime dans la vie njorale, elles n'offrent aucune de ces sollicitations à l'aclion qui se traduisent avec plus d'éclat, mais qui aboutissent à l'imagination, aux passions, au tempérament beaucoup plus qu'à l'âme elle-même. Nous comprenons très-bien, du reste, cette accusation à nous jetée d'être en dehors de la vie, de la part des esprits entraînés par le mouvement littéraire et social qui semble triompher aujourd'hui.
La renaissance littéraire de la Restauration a engendré ses excès comme tout ce qui vivifie et renouvelle. Il y eut dès le coounencement, dans cette école romantique qui »ous restera toujours chère, une malheureuse tendance à faire dominer dans la peinture de l'homme d'abord la sensibilité sur la raison et l'activité morale, puis l'imagination toute seule sur la sensibilité, enfin à remplacer les passions par le spectacle des symptômes physiologiques qui sont les indices de la passion, qui sont la forme extérieure, mais non la réalité, la substance du sentiment. Tout ce qui s'est passé dans la société contemporaine a concouru à faire prédominer dans les lettres et dans les arts cet élément matériel au préjudice du principe moral. A mesure que la peinture, la musique^ la poésie ont été contraintes par mille causes diverses de se mettre à la portée d'un public plus nombreux, de s'adresser à des esprits de moins en moins cultivés, de moins eo moins maîtres d'euvBiémes, eu
un mot, de moins en moins libéraux, tous ces arls ont dû se développer par leur côté le moins libéral, par celui qui peut leur être commun avec les arts mécaniques. De là ces effets violents de style, ce culte exclusif de la couleur et de tout ce qui frappe les sens, ce mépris de Tidéal, tous ces vices qui ont fini par se résumer dans cette monstruosité appelée le réalisme. Or, il ne faut pas s'y tromper, quoique le réalisme avoué, et pour ainsi dire officiel, ne se compose que d'une petite école très-justement ridiculisée et combattue, noire époque tout entière, si on la compare aux grandes et saines époques de Tart, est entachée de quelques-unes des erreurs dont Texagération et Taveu brutal constituent le réalisme. On dirait, fort souvent, que les vers, la musique, les tableaux sont faits pour un public qui n'a que des yeux et des i ^ conscieuce et cri-
térium un t( moins nerveux,
bilieux ou sai
Tous les ai de nos jours par
leur côté tecl s ont fait dans ce
sens un immense progrès. On est étonné, en parcourant les expositions de peinture et les revues littéraires, de voir combien abonde le talent d'exécution, combien il y a en France de pinceaux et de plumes habiles. Mais tous ces prodiges du doigté sont, en somme, peu estimables, et infiniment moins difficiles qu'ils ne le paraissent à 4a foule. Ce qu'il y a de difficile et d*admirable, en tout temps et surtout aujour-
d'hui, ce n'est pas seulement de bien peindre et de bien écrire, c'est de penser quelque chose qui vaille la peine d'êlre peint et d'être écrit.
Lorsqu'il arrive qu'une œuvre de. cet art si habile s'adresse à mieux qu'aux seules sensations, lors même qu'elle intéresse véritablement les passions du cœur, l'imagination poétique, il est rare qu'elle atteigne dans son action jusqu'au principe qui contient, ennoblit, divinise tout cela, qui est plus que le sentiment, plus que l'imagination, plus que l'intelligence, qui est l'homme lui-même dans ce qu'il a de plus vivant et de plus divin, jusqu'à l'âme.
En mettant de côté toute prétention d'avoir atteint le but , l'auteur de ces poëmes ose dire que ce n'est pas pour les sens, pour l'imagination, pour le cœur même tout seul qu'il a voulu écrire ; c'est pour l'âme. C'est l'âme qu'il cherche à exciter au dedans de luimême et chez les autres , parce qu'elle est le ressort intime de la vie, la force essentielle qui meut toutes nos facultés. On lui a reproché de conduire trop souvent son lecteur dans le désert, de le séparer des hommes et du mouvement social. Le poëte essaye, en effet, de s'isoler des passions et des intérêts vulgaires, des agitations sans but moral ; mais il n'a jamais songé à se placer en dehors de la vie humaine. Ces voix de la nature et du désert, interprétées par lui, qu'enseignent- elles au promeneur solitaire, sinon l'adoration de Dieu, l'amour des hommes, le respect de soi-même et l'enthousiasme de
l'idéal? Tendre con^imment à élever, à forlifier Tâme aux dépens de tout ce qui n'est pas elle, Texciler à l'amour du beau , même sans indiguer à son activité un but précis dans le milieu social , n'est-ce pas préparer l'homme à l'action, à tout ce que le devoir exigera? Ne vaut-il pas mieux stimuler la vie dans son principe, que surexciter passagèrement tel ou tel organe? Cet appel adressé à l'âme est sans doute d'un effet moins prompt , moins éclatant qJk l'appel direct à la passion, mais son influence est plus profonde, plus énergique et surtout plus durabb. Notre temps abonde en œuvres d'art d'une exécution brillante, mais qui semblent procéder de l'effervescence physique, de l'excitation matérielle du cerveau plutôt que de la pensée et d'une sérieuse inspiration. De telles œuvres attestent la vigueur du tempérament et non celle de l'esprit, et leur perlée ne saurait dépasser les sens et l'imagination dai^.ce qu'elle a de plus extérieur et de plus grossier. Ce n'est pas seulement au théâtre que la mimique der^ pnssi9ns s'est ainsi substituée h leur expression littéraire, que la représentation des phénomènes phywologiqucs a remplacé la peinture^des réalités morales, c'est dans tous les arts, dans tous les genres de poésie. On ciselle, on enlumine curieusement le masque de la passion , et, sous ce masque, il n'y a personne qui sente. On n'a pas cxprinté la passion véritable, mais on a représente les gestes violents , les signes désordonnés qui la traduisent aux yeux. On peut
ainsi exciter fortement la sensibililé nerveuse, sans toucher à Tâme, sans éveiller une idée, sans faire naître une sérieuse émotion. Ce fracas de couleurs, ce désordre de mouvemenis sont pris pour des signes de vie morale; on les demande aujourd'hui à un poète pour reconnaître en lui du cœur et ce qu'on appelle Télément humain.
Au milieu d'une pareille disposition des esprits, si une poésie se produit^ qui ne soit ni le drame, ni l'élégie amoureuse, ni le conte cavalier, ni Tode épicurienne, dont le mouvement s'accomplisse dans la pensée , dont les couleurs soient prises à ce qu'il y a de plus intellectuel dans la nature , dont le but soit d'attirer l'âme dans une région supérieure à celle où s'agitent les passions qui crient et qui gesticulent, cetle poésie s'expose au reproche de manquer de vie, de n'être pas assez humaine. On oublie une chose, c'est que la passion, dans son essence même et sous une forme supérieure à celle que lui donne un gros- "^«ier réalisme, la passion est ce qu'il y a de moins humain dans l'homme. Les emportements phy^logiques nous sont communs avec tout ce qui est doué de la vie anunale. La pftsion ne s* humanise, ne devient poétique et matière d'art que par sa combinaison avec l'intelligence, que par ses rapports de subordination ou de lutte avec la raison.
n y a un principe excellemment humain, n'appartenant qu'à l'homme en ce monde, et le constituant au-desims de tout ce qui végète et de tout ce qui vit;
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ce principe, c'«st l'âme. Nous n'avons pas nommé à sa plaee la raison, grandeur essentielle de Thomme, participation h la lumière divine, parce que la raison n'est pas comme l'âme l'instrument spécial et en même temps le but particulier de la poésie. Sans essayer de définir l'âme, nous la concevons comme mêlée à tout ce qui est de l'homme, sentiment, intelli* gencc, imagination, vie organique. Il nous suffit, au point de vue des arts, d'en dire ceci : elle est la puis- ^nce d'aspiration; elle régit dans le cœur et dans la pensée tout ce qui monte , tout ce qui s'élève vers un état supérieur; elle est la force qui nous porte en haut; c'est la facuHé générale qui s'empare des sen* sations, des sentiments, des idées, les épure, les agrandit, les transforme en un élément nouveau, en iait l'énergie motrice par excellence ; ainsi la feu transforme l'eau en vapeur et lui communique une force d'expansion irrésistible. Par la sensibilité, l'imagination, l'intelligence, on goûte la beauté dans les objets particuliers ; mais par cette falîulté qui contient à la fois l'intelligence, la sensibilité , l'imagination, qui est plus que tout cela, qui est l'homme lui-même et qui s'appelle l'âme, on aspire à l'idéal dans le vrai , dans le bien, dans le beau, on s'élance ^•ers ce qui est éternel, universel, infini, en un mot, divin.
Or, si la poésie et les arts sont quelque chose de plus qu'une jouissance physique ou qu'une étude abstraite , c'est qu'ils relèvent de l'idéal , c'esfr qu'ils
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ont ràmc pour point de départ et pour but : ils en émanent, ils y rentrent en lui rapportant une vie plus intense pour prix de la yie qu'ils en ont reçue. Plus une poésie lend directement à Tâme et lui subordonne les passions, plus cette poésie est humaine dans Vacceplion légitime de ce mot C'est parce que les belles-lettres, dans leur ensemble, ont pour fin cet accroissement, cette domination de Tâme, qu'on les a appelées les lettres humaines , humaniores HLterœ; c'est parce que les beaux-arts, au lieu d'être des instruments de plaisir, des serviteurs de la sensation, sont des organes de l'activité morale, des directeurs de l'Ame ; c'est parce qu'ils consacrent la supériorité de l'esprit sur la forme matérielle, sa liberté, en un mot, qu'on les a nommés les arts libéraux.
Faut-il entendre cette action morale de la poésie» en ce sens que pour atteindre à l'âme elle puisse se passer de l'imagination et du cœur, et qu'elle soit appelée à formuler des enseignements comme la philosophie? Non, certes, la poésie a ses méthodes qui lui sont propres, et précisément parce qu'elle s'adresse à l'âme, sa direction ne doit pas être détournée au profit de la seule intelligence ; elle n'est pas astreinte àconclure comme un syllogisme. Elle apporte à l'âme bien mieux qu'un conseil direct, bien mieux qu'une exhortation pratique. Lors même qu'elle n'indique pas à notre activité un but déterminé, la poésie nous apporte une force pour agir, un véritable ac croissement de la vie.
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Or, à côté des lecteurs et des criliqoes que l'habitude de tout demander à rimagination, à la passion, à rémotion physique, rend indifférents à cette partie d'une œuvre qui est du ressort de râmc elle-même, il y a ceux qui se préoccupent exclusivement des conclusions formelles de la poésie, et par cela même restent incapables d'en découvrir le sens, à moins qu'il ne soit affiché en gros caractères et formulé en termes abstraits, comme une moralité au bout d'un afpologue. Contester l'utilité morale d'une œuvre parce qu'elle n'enseigne pas telle ou telle doctrine et n'aboutit pas à un précepte, ou par une autre préoccupation dénier à un poëme le sentiment et la vie, parce qu'il ne met pas en jeu les passions violentes et qu'il n'a pas pour but le plaisir et l'excitation physique, ce sont là deux erreurs biçn opposées, mais également désastreuses en matière d'art. La pire des deux, peut-être, est celle des utilitaires^ des propagateurs de systèmes, des hommes de parti. Nulle œuvre poétique ne leur semble douée de vie moraj^, s'ils n'en peuvent tirer un argument favorable à leur doctrine. Le poêle ne cesse à leurs yeux d'être un rêveur inutile, que s'il affecte 1^ allures du tribun ou du prédicant. Certains critiques, par exemple, considèrent chez un écrivain l'absence de toute déclamation en faveur du progrès comme un signe d'affaissement et de mort digne d'être puni par l'inatten-» tioMu siècle. Avec un peu de lyrisme prophétique sur les miracles que nous réservent ces dCMQX mysté-
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rieiues puissances, la démocratie et VindEstrie, on arrive bien vite dans cette école à se faire saluer poëte de génie et d'avenir. On obtient de même, dans un camp contraire, brevet de sainteté et de talent, pour peu qu'on ait distillé en style romantique quelqu'une de ces sucreries dévotes au moyen desquelles on essaye aujourd'hui d'efféminer et d'affadir le mâle catholicisme de Corneille et de Bossuet.
En dépit de ces deux systèmes rivaux d'intolérance, et qui méconnaissent tous deux non-sculenotônt les formes propres, mais aussi le vrai but moral de Tari, un poëte peut être profondément chrétien sans rimer les modernes légendes miraculeuses ; il peut être un ami sinoère de son pays et de l'humanité, sans cherdier à enivrer ses lecteurs de la fumée des promesses progressistes. Quand l'esprit humain verra poindre à l'horizon la forme un peu précise d'une vérité, d'une vertu, d'une beauté nouvelle, le poêle nie sera pas le dernier & signaler ce bon augure ; mais il n'a pas Blission de prêcher le culte de l'inconnu. Il est pour lui un moyen plus sûr d'exciter ce noble enthousiasme qui est la raison d'être de la poésie et des arts, de pousser les homipes vers une perfectibilité certaine, c'est de mettre incessamment sous leurs yeux, c'est de leur faire aimer, comme parfaitement belles, une multitude de vérités et de vertus très-connues et trèsanciennes ; si anciennes qu'elles sont contemporaines de la conscience du premier père, si conoues qjjfi le genre humain tout entier a participé à leur lumière.
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si vastes que Thomme pourra encore progresser dans leur sein à travers l'autre monde, sans atteindre le terme de cet infini. Exciter Tâmej la fortifier par la contemplation et Tamour du beau, qui fait croître ses ailes, comme le dit Platon, et relever ainsi au-dessus de tout ce qui esl moins pur, moins noble, moins durable qu'elle, pour la rapprocher de ce qui est immortel et divin ; faire éclore et nourrir à la chaleur douce et continue que répand la beauté calme et sereine, c'est-à-dire la vraie beauté, cet en-^ thousiasme intime, patient, car il est éternel, qui est Vessor môme de l'âme vers son vrai but, qui se distingue de la passion, qui la contient, qui la dompte, qui la dirige, telle doit être l'œuvre intérieure de la poésie. Quand elle a pu l'accomplir, elle est suffisamment humaine,vi vante et morale ; il n'est pas nécessaire pour cela qu'elle exaile le tempérament parla violence des couleurs matérielles, ou qu'elle apporte à l'esprit des raisonnements et des convictions mathématiques, uscite en mettant l'âme en î doit les diriger sans doute i tempérance, le respect et e, la patience, le sacrifice, l'adoration de Dieu. Or, toutes ces vertus avaient un nom et des modèles avant l'heure présente, et les siècles à venir n'y ajouteront puis un nom nouveau, parce qu'elles com* prennent tout. La poésie qui les fait aimer est suffisamment sociale. Si elle a été capable de donner à
uû seul homme quelques bonnes pensées pour sa dU rection intime et personnelle, elle a mieux servi la cause du progrès qu'en cherchant à passionner les esprits par des déclamations sur les misères du passé ou sur les félicités de l'avenir.
L'auteur de ce livre a trouvé jusqu'ici la critique bienveillante et n'a que des remerclments à lui adres* ser ; il devait, cependant, discuter les objections soulevées contre les tendances générales de son œuvre. Il a d'ailleurs, pour rassurer pleinement sa conscience sur la portée morale de ses écriis, la sanction du jury suprême en matière d'art et d'idées. C'est en signalant sa poésie comme une œuvre d'une haute moralité^ animée d'un souffle bienfaisant et propre à élever Tdme, que l'Acadéonie française, à plusieurs reprises, et l'Institut réuni dans une occasion solennelle, ont honoré ses travaux de leur suffrage. En motivant ainsi le jugement de l'Académie, l'illustre secrétaire perpétuel lui a imprhné le sceau de l'autorité la plus éminente dans la critique de ce siècle. 11 y a peut-être quelque vanité à rappeler celte couronne, mais il y aurait de l'ingratitude à ne pas s'en parer» quand , pour la première fois, on se présente en personne au public, et que Ton plaide pour soi-même dans une préface.