LIVRE PREMIER
ARGUMENT
ÉDBN OU L'AOE d'or. — BONHEUR PRIMITIF. — CHUTE DB l'HOMME,
I. Psyché s'éveille dans les jardins de l'Amour. — L'âme humaine est placée par Dieu au sein d'une merveilleuse nature appropriée à tous nos besoins. — L'être nouveau-né sent la parole éclore sur ses lèvres, et répond de lui-môme aux harmonies du monde extérieur, qui le salue comme son frère et comme son roi. — Toute la création parle à Psyché d'un maître invisible et tout-puisant, d'un époux à qui elle est destinée. — Les pressentiments de l'âme, la révélation intérieure lui avaient déjà promis cet époux divin. — Toutes les voix de la nature, messagères de Dieu, annoncent à la jeune fille la venue d'Éros.
— Le soir leurs noces mystiques sont célébrées dans un palais ténébreux. — Il est interdit à Psyché de chercher à voir son époux.
II. Bonheur de Psyché dans cette union de l'innocence et de l'amour.
— Félicité primitive de l'Éden fondée sur l'ignorance du bien et du mal. — Intimité de l'homme avec la nature et avec Dieu, dont il reçoit une révélation obscure encore et incomplète par la voix de tous les êtres. — Dialogue de Psyché avec les créatures toutes amies et
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pacifiques ; elle les interroge sur l'époux inyisible. — L'attrait de l'in^ connu, le besoin de l'infini, naturels au cœur de l'homme, commencent A agiter l'épouse d'Éros an milieu des douceurs de son union mystérieuse.
m. En Tain le nocturne amant revient consoler Psyché ; l'inquiétude de l'esprit et du cœur augmente. — Le désir de connaître l'idéal iuTisible, de posséder l'infini trouble les délices du chaste hymen.
— En yain toute la nature invite l'âme à la soumission, à la confiance ; l'implacable besoin de savoir et de sentir, une curiosité mêlée de concupiscence et d'orgueil l'emportent dans le cœur de Psyché sur la tendresse et sur la crainte, — Elle transgresse l'ordre de son éponx et les lois du destin ; la lampe fatale est allumée. — Psyché reconnaît, dans le dieu qui la visite chaque nuit, l'Amour, le plus beau, le plus puissant des dieux. — Touché par une goutte d'huile brûlante, Eros se réveille et prononce l'arrêt qui bannit Psyché et termine l'âge d'or.
— Ainsi s'est consommée la première faute â laquelle se rattache l'origine de tout mal; Eve a mangé le fruit défendu; la boite de Pandore est ouverte; la douleur est entrée dans le monde. — Mais en proclamant la déchéance, le dieu fait entrevoir un présage de réhabilitation. -> En annonçant à Psyché les épreuves de l'exil, Éros laisse tomber une larme, et, avec cette larme, la promesse de la rédemption.
Le matin rougissant^ dans sa fraîcheur première^ Change les pleiu's de Fauhe en gouttes de lumière^ Et la forêt joyeuse, au bruit des flots chanteurs, Exhale, à son réveil, ses humides seuteurs.
t' La terre est vierge encor, mais déjà dévoilée, . Et sourit au soleil sous la brume envolée.
Entre les fleurs. Psyché, dormant au bord de Teau, S'anime, ouvre les yeux à ce monde nouveau; Et, baigné des vapeurs d'un sommeil qui s'achève. Son regard luit pourtant comme après un doux rêve. La terre avec amour porte la blonde enfant; Des rameaux pur la brise agités doucement Le murmure et l'odeur s'épanchent sur sa couche; Le jour pose, en naissant, un rayon sur sa bouche. D'une main (apportant son corps demi-penché.
Rejetant de son front ses longs cheveux. Psyché Écarte l'herbe haute et les fleurs autour d'elle. Respire, et sent la vie, et voit la terre belle; Et, blanche, se dressant dans sa robe aux lon^s plis. Hors du gazon toufTu monte comme un grand lis.
Les arômes, les bruits et les clartés naissantes. Les émanations de partout jaillissantes.
Ont envahi son âme, ébranlée un moment; Et devant la nature elle hésite en Taimant.
Dans une langue, alors, que la vierge surprise Sut comprendre et parler sans qu'elle Feût apprise. Les fleurs et les oiseaux étant là seuls vivants. Un invisible chœur chantait avec les vents :
CHCEUR INVISIBLE.
Viens, nous t'aimons déjà; viens, ô douce inoonnue! La terre où tu manquais tressaille à ta venue. Viens, habite avec nous ce monde jeune et pur; Nul être malfaisant n'en trouble encor l'azur. Prends avec nous ta part de ses faveurs fécondes. Goûte avec amitié ses épis et ses ondes ; Ses arbres innocents n'ont pas de fruits amers. Et la douceur du miel coule au fond de ses mers. Mêle au sien ton bonheur, et ta grâce à ses grâces; Ses germes de beauté fleuriront sur tes traces. Sois belle, sans rougir, dans ton jardin natal; On n'y connaît pas plus la pudeur que le mal. Viens 1 de tes frais peusers ne fais point de mystères A ces plantes tes sœurs, à ces oiseaux tes frères I
PSTCHÉ.
Que la lumière est douce, et que l'air plein d'encens Baigne d'un flot sonore et pénètre mes sens!
Quel souffle harmonieux me caresse -et m'enivre! Et si la vie est telle^ oh ! qu'il est bon de vivre! Vivais-je avant cette heure? ai-je vu ce soleil t N'est-ce pas ma naissance et mon premier réveil? J'ai bien, au fond du cœur, j'ai de vagues images; Je revois des vallons, des fleuves, des rivages, Où, le front couronné, J*allais, fille de roi, Guidant au bord des eaux des vierges comme moi. Mais dans ce pâle monde aux formes indécises. Ni chansons ni parfums ne flottaient sur les brises ; La terre était muette et le ciel sans clarté; Et je n'y sentais pas la vie et la beauté.
Ah ! j'ai dormi peut-être : en un rêve encor sombre. De ce monde promis j'aurai vu passer l'ombre. Chœur des vivants, salut! salut, ô monde vrai. En qui je me réveille et dans qui je vivrai ! Terre, fleuVes, oiseaux, divin peuple des êtres, Étes-vous, dites-moi, mes hôtes ou mes maîtres? Bruits, souffles embaumés, rayons, charme des yeux. Faut-il que je t'adore, ô monde harmonieux!
CHOSUR INVISIBLE.
Nous entourons d*amour la couche où tu reposes. Enfant, toi la plus belle et la reine des choses. Vois I partout, dans ces bois, ces prés, sur ces hauteurs. Dans ces fleuves, il est pour toi des serviteurs.
PSTCHÉ.
La terre à mon réveil portait, déjà parée.
Les chênes* pécule antique, et la moiss<m dorée. Ces flots avaient eoulé> ces rochers étaient viaa. Et ia plus jeune flenc «^ouvrit «vaut naes yeux.
48 PSVCilÉ
Sans moi l'herbe a verdi, l'onde a trouvé sa pente ; Un autre ordonna tout, avant mon âme absente; Un maître»ici se cache, et si ce n'est pas toi, voix de ces beaux lieux! quel est donc notre roi?
CHGEUR INVISIBLE.
Réglant l'être et la vie en un accord suprême. Le roi de cet empire asservit les dieux même; Par lui le fier lion rugit dans les forêts.
Et les monstres des mers bondissent sous ses traits. Nous, tour à tour chantant, voix joyeuses ou graves. Venant de lui vers toi, nous sommes ses esclaves.
J'ai gardé du sommeil un rêve, un rêve aimé, Éclos à la même heure où mon cœur fut forme : Une voix qui semblait descendre des collines M'appelait, m'invitait à des noces divines.
Les vierges me paraient pour un hymen certain. Vers l'époux inconnu, roi d'un pays lointain. Entraînée, et cédant à d'invisibles charmes.
J'allais avec amour, mais non sans quelques larmes. Le réveil, ces beaux lieux, ce jour qui luit sur moi. De mes désirs craintifs ont redoublé l'émoi.
CHOEUR INVISIBLE
Espère! A son vrai but, comme la source vive A réternelle mer, toute espérance arrive.
Chaque rêve et chaque ombre ont leur réalité. Viens! par le jeune époux ce monde est habité; C'est lui qui nous envoie, abrégeant ton attente. Au seuil de son pdtis saluer son amante.
dbyôooQle *s
El la voix s'éteignit; mais le son prolongé Flottait encor dans Tair de musique chargé.
Sur rhaleine de Tonde et de l'herbe attiédie, Gomme im soupir du sol montait la mélodie.
Psyché^ livrant son âme aux souffles merveilleux. Aux accords^ aux rayons émanés de ces lieux, S'avance au bord du fleuve, et, dans sa marche lente. Écoute chaque oiseau, répond à chaque plante. La tendre sympathie illumine son œil; Les cygnes et les lis lui rendent son accueil ; Flots et feuilles, près d'elle ont un plus frais murmure, La terre abondamment exhale une odeur pure.
Tous les êtres domptés semblent, pour sa douceur. L'adorer comme reine et l'aimer comme sœur.
L'enfant partage entre eux les grâces du sourire. Et prend' possession du fraternel empire; Sa main des grands lions flatte les crins épais, — Car rien n'avait alors troublé l'antique paix, Tout ce qui vit formait une seule famille; — Mille oiseaux par les bois suivent la jeune fille; La mousse s'épaissit lorsqu'elle y veut s'asseoir.
Ainsi dans la vallée elle erra jusqu'au soir. Admirant tout, les fleurs, les deux, et l'air sonore.^. Et rêvant de ce roi qui se cachait encore.
Or la nuit, déployant ses ailes de vapeurs, Ram^e vers Psyché les invisibles chœurs; Cest d'abord sur la brume une rumeur qui vole. Et le son rapproché devient une parole.
CHOEUR INVISIBLE
Voici rheure d'hymoi^l nous précédons ré((mxi
Il éteint les flambeaux de son bonheur jaloux.
Revêtant ses plaisirs de calme et de mystère.
Il attend pour aimer l'heure où s'endort la terre.
Les petits des oiseaux, l'un sur l'autre serré»,
Et l'abeille en sa ruche, et la cigale aux prés.
Et les nappes d'azur que nuls souffles ne plissent.
Et le vent dans sa grotte, et les bois s'assoupissent.
Sur les insectes d'or les lis sont déjà clos.
Et le dernier rayon est rentré sous les flots.
Sans que bruits ou lueurs troublent sa paix suprême,
La sainte volupté peut jouir d'elle-même.
Que l'ombre sur ton front pleuve sans f alarmer;
Viens, l'inconnu t'attend; viens, c'est l'heure d'aimer!
Devant clïe glissant comme un zéphyr paisible. Le chœur, chantant toujours et toujours invisible. Sur sa trace écartait doucement les rameaux; Et Psyché, telle on voit sur l'écume des eaux, Derrière un grand navire une fleur qui suraage. Suivait à son insu l'harmonieux sillage; Et le flot la porta vers le palais heureux ; Par la vertu des chants il s'ouvrit devant eux. Or, sous les toits déserts, les mêmes voix mystiques La conduisaient encore à travers les portiques; Elle y semblait voguer sur des courants secrets ; Tel, sur le lac tombé, le rameau des forêts.
Par des eaux qu'on dirait immobiles, sereines. Est poussé jusqu'au fond des grottes souterraines. La vierge ainsi s'avance, effleurant les tapis. Entre les murs jaspés de marbre et de lapis.
Où, de mille flambeaux, sous l'azur des arcades L'or étincelle au front des blanches colonnades. Et l'invisible guide a déposé Psyché Sur le lit nuptial dans la pourpre caché.
PSYCHÉ 5t
La voix expire alors, fb palais devient sombre : L^enfant s'étonne et tremble, et pleure au sein de l'ombre; Rien ne la distrait plus du trouble intérieur, S(m innocence ajoute encore à sa frayeur.
Une autre voix bientôt monta dans ce silence.
Un chant si doux/si plein de grâce et de puissance.
Qu'auprès de sa musique, ornement de la nuit.
Les premières chansons n'étaient rien qu'un vain bruit.
C'est l'invisible roi du vallon de délices.
Il vient de l'âme en fleur posséder les prémices;
C'est l'archer qui répand ses flèches en tout lieu,
C'est l'époux, c'est Éros, c'est vous, ô jeune dieu!
Ne crains pas, ô Psyché! dans cette nuit propice. Souffre, en toi que l'espoir avec l'amour se glisse. Voici, voici l'époux; son visage est voilé.
Mais son cœur à tes yeux s'est déjà révélé, Et tu peux, à travers l'ombre qui l'environne. Juger par ces trésors celui qui te les donne. Vois cette heureuse terre!. est-ce un dieu sans amour Qui pour don nuptial l'offrit ce doux séjour? Toute chose est à toi dans ce fécond royaume, Le chêne t'y doit l'ombre, et la rose le baume; Le vent, l'onde et l'oiseau, tous bruits mélodieux Sont nés pour ton oreille, et le ciel pour tes yeux; Pour les lèvres le miel, le lait, ce qui ruisselle A flot de chaque ruche et de chaque mamelle ; La mousse pour tes pieds, les gazons caressants. Tout est fait pour payer un tribut à tes sens. Lorsque tu parleras, partout dans les campagnes Des voix te répondront, tes fidèles compagnes. Chez les êtres \ivants avec toi conviés, Tu pourras à ton gré choisir des amitiés.
Durant le jour, souvent, la voix de Tépoux même Te fera souvenir qu'il te suit et qu'il t'aime ; Et chaque soir ici tu viendras reposer Sur sa douce poitrine et goûter son baiser.
Mais si tu ne veux voir s'effacer comme un songe Ces beaux lieux et l'extase où ce baiser te plonge, Psyché! n'ose pas, d'un flambeau curieux.
Interroger d^hymen le lit mystérieux.
Le destin plus puissant, et, sans doute, p^s sage. Ne veut pas de l'époux te montrer le visage; Mais livre-lui ton âme, enfant, et tu verras S'éveiller tout un monde éclos entre ses bras.
Et les lèvres d'Éros touchant son front pudique Y déposent le sceau de l'union mystique.
Bientôt la vierge laisse, en son trouble charmant. Sa ceinture tomber sous les doigts de Tamant, Et, parmi les soupirs et les baisers sans nombre. Les rites de Thyraen s'accomplirent dans l'ombre.
le palais nuptial brillait, plein de soleil.
Au matin, quand Psyché, secouant le sommeil , Cherchait près d'elle Éros et lui parlait encore; Mais le nocturne époux avait fui dès l'aurore.
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Sur rherbc encore humide et les cailloux d'argent. Psyché pose au hasard ses pieds, et va songeant. Et suit du souvenir la pente involontaire.
Les plaisirs de la nuit, ces terreurs, ce mystère. Revivent à la fois dans son cœur retracés ; Elle tremble et rougit à ses propres pensers. La terre ce matin semble à ses yeux nouvelle, Et sur les flots penchée elle s'y voit plus belle. Elle cherche avec crainte, avec ravissement.
Les vestiges sacrés de l'invisible amant; Elle va regardant sous les eaux diaphanes.
Dans les creux de rochers couverts par les lianes, Dans les toufifes de fleurs, et dans Tombre des bois. En tout lieu d'où s'échappe un parfum, une voix; Et partout, du gazon, de l'eau, de la feuillée, Une voix lui répond par la sienne éveillée.
C'est bien la même terre, et le même printemps
Y verse un jour pareil aux mêmes habitants.
Entre les mêmes fleurs, le fleuve aux couleurs tendres.
De son mobile azur promène les méandres.
Hier, un chant planait déjà sur ces roseaux ;
La pourpre et l'or paraient les plumes des oiseaux;
Et cependant la nuit, sans m'en dire la cause.
Semble avoir à ce monde ajouté quelque chose.
J'ai vu ces gais bouvreuOs, cet aigle au regard fier :
Tout m'est nouveau pourtant, tout m'est plus beau qu'hier;
Plus qu'hier la nature et me charme et m'invite.
Et comme dans mon cœur la sève y court plus vite !
CHOEUR INVISIBLE
C'est que le roi nous a visités cette nuit.
L'époux mystérieux vers ta couche conduit ! C'est qu'il a, pour te voir, traversé son empire. Et répandu sur nous l'éclat de son sourire :
Et chaque fols qu'il vient, puissant avec bonté, 11 sème à pleines mains la Vie et la beauté.
LES OISEAUlt.
Il est des jours où l'air supporte mieux nos ailes; Un mouvement plus doux berce les rameaux frêles; Les grains au bord des champs s'épanchent par milliei*s> Et les fruits sont plus mûrs aux arbres familiers. Nos appels amoureux de plus loin se répondent ; Près des nids à bâtir mousse et duvets abondent. Les brebis ont laissé plus de laine aux buissons; Les chênes sont peuplés de joyeuses chansons.
Au roi qui fait pleuvoir tant de biens sur ses traces^ A l'amant de Psyché, les oiseaux rendent grâces.
LES PLANTES
Il est aussi pour nous des jours où tout fleurit. Au souffle calme et chaud d'un invisible esprit; Une poussière d'or jaunit les étamines.
Des sucs plus nourrissants abreuvent les racines. L'épi laiteux jaillit et s'enfle sur le blé.
Le nombre des bourgeons sur la branche est doublé, Et dans le sein des fleurs apportant des délices. Un doux vent l'un sur l'autre incline nos calices. Oê qu'alors non» puisons dans la terre ou le ciel. En nos veines devient pari^mi, couleur et miel ; La lumière et la sévë à tios tiges affluent... roi jeune et fécond, les plantes te saluent I
LES SOURCES
11 est des jours sacrés, des jours que nous aimons. Où la soiu'Ce descend plus pure aux pieds des monts; Où, sur le saUe fin, sans pluie et sans tourmente, L'onde semble dormir, et pourtant suit sa pente. Alors, nul flot n'écume et ne gronde en marchant : Le peuple des forêts s'égaie à notre chant; Le vent ne jette rien que fleurs et vert feuiUage Sur l'argent des graviers, sur l'or des coquillages; Et miUe êtres, mêlés par un amour fécond, ^
S'agitent sous les eaux sans en troubler le fond. Et tu seras béni des sources éternelles.
Toi, qui gardes le calme et la fraîcheur en elles; Toi, qui dans un seul lit sais faire parvenir Toutes les gouttes d'eau se cherchant pour s'unir; Toi, par qui nous sentons, en notre onde ravie, Descendre la lumière et palpiter la vie.
Oh ! tout ce que j'entends et tout ce que je vois, \
Oiseaux, sources, forêts, mystérieuses voix, 4
Oh ! dites-moi son nom, parlez-moi de mon maître !
Plus heureux que Psyché, vous l'avez vu peut-être ?
Comme il charme le cœur, il doit charmer les yeux, *
Et sans doute il est bon, puisqu'il vous rend heureux.
LES OISEAUX. j
S'il croît comme un grand chêne ou coule comme une onde.
S'il descend comme l'air et le jour sur le monde, !
S'il habite le sein des grottes et des fleurs.
S'il revêt comme nous la plume aux cent couleurs.
S'il a tes cheveux d'or, ton front blanc et superbe.
Sur deux pieds gracieux s'il effleure ainsi Fherbe,
Ce n'est pas des oiseaux que tu peux le savoir;
Car nous l'avons aimé sans chercher à le voir*
Mais nous reconnaissons à des signes fidèles,
A l'air plus frémissant qui fait battre nos ailes,
A notre chant plus pur, à nos baisers plus doux.
Qu'un céleste pouvoir s'est approché de nous.
LES PLANTES
DftB habitants divers qui vivent à son ombre.
Des oiseaux et des fleurs chaque arbre sait le nombre;
11 sait d'où vient le flot qui passe auprès de lui.
D'où le vent a soufflé, d'où le soleil a lui.
Pour un vieux chêne, il est peu de choses cachées;
Nous avons vu beaucoup, quoique au sol attachées.
Mais les plantes des monts, ni les plantes des eaux,
Le cèdre ni le thym, pas plus que les roseaux,
Kmi de celui qui i'sdme aperçu le visage :
Chaque feuille pourtant tressaille à son passage.
LES SOURCES
Les sources de la terre ont traversé les flancs^
£t les antres d'Éole, et les métaux brûlants^
Et creusé leur passage en des canaux de pierre
Bien avant de jaillir et de voir la lumière.
Jusqu'au vaste Océan, avant de s'y plonger.
Par des détours sans fin il leur faut voyager :
Ridaiiaux, fleuves et lacs, fontaines, mers sans bornes.
Elles ont réfléchi bien des jours clairs ou mornes;
Neige ou pluie, elles ont visité les hauteurs.
Et monté jusqu'au ciel en subtiles vapeurs.
Des germes créateurs l'onde est le véhicule;
Par elle toute sève et toute âme circule ;
Elle voit les vivants arriver par essaim.
Pour se purifier et boire dans son sein*
Mais de l'époux sacré, par qui l'onde palpite,
Aux sotirces, comme à toi, la vue est interdite ;
Tout esprit n'en connaît que ce qu'il en ressent :
ffa)us ne t'en dirons rien, sinon qu'il est puissant.
CHŒUR INVISIBLE
Nous l'avons contemplé le dieu que tu réclames; .Cest nous qui lui portons les prémices des âmes : * $A vierge qu'il choisit et qu'il doit visiter Se pare sous nos mains, et nous entend chanter. Du lin et des parfums nous ornâmes la couche Où le premier baiser se posa sur ta bouche.
• Serviteurs de l'époux, nous gardons ses secrets ; Nous ne lèverons pas le voile de ses traits.
Qui d'ailleurs oserait le peindre en ton langage.
Ne tracerait de lui qu'une inlidèle image.
Tu ne comprendrais pas son nom mystérieux...
Et ce que nous voyons n'est pas fait pour les yeux.
Sans ôter pleinement le voile à sa nature.
Dites-moi qu'il est beau, que sa jeune figure Peut d'une ombre douteuse écarter le secours; Que son regard est tendre, ainsi que ses discours; Et que la nuit est bonne, et qu'au fond des ténèbres Ne glisse autour de vous nul spectre aux pieds AiiMres; Que ce monde est pour moi peuplé d'êtres amis; Que l'époux m*aime enfin, comme il me l'a promis; Qu'Une me berça pas d'une ivresse illusoire.
J'ai besoin de bonheur; je suis prête à vousxroire.
CHCEUR INVISIBLE.
En ces lieux que l'époux gouverne sans rival, Le soleil quelque part t'a-t-il montré le mal? La même âme régit la nuit et la lumière.
Tu viens d'interroger les hôtes de la terre; As-tu trouvé chez eux doute, amertume, effroi ? Est-ce un peuple incertain de l'amour de son roi?
Psyché recueille ainsi les chansons dispersées. Et respire avec Tair de sereines pensées.
La nature paisible et dans sa fraîche fleur.
Verse le calme en elle et l'invile au bonheur; Et l'enfant de sa bouche acceptant Tespérance — Tant le premier amom* est plein de confiance — Par des nœuds éternels sentit son cœur lié.
Et l'effroi d'un moment fut bien vite oublié.
Chaque jour se passait aux longues rêveries.
Aux bains des lacs, aux fruits des vergers, aux prairies,
A la danse, au sommeil, à ce divin concert.
Qu'avec Thomme amoureux font les voix du désert ;
A réveiller Técho des grottes endormies,
A redire aux oiseaux, aux gazelles amies
Et ses songes d'amante, et même, aveu plus doux.
Les secrets de la couche et les mots de l'époux.
Chaque nuit ramenait, dès les premières ombres.
Glissant comme un vent frais sous les portiques sombres.
L'époux mystérieux, et jadis effrayant.
Qu'on implore aujourd'hui d'un cœur impatient ;
Mais après chaque nuit, si remplie et si brève.
Du lit aux cent baisers il fuyait comme un rêve.
Le plaisir tombe en toi comme un fleuve à la mer^ Sans te remplir, ô cœur ! il y devient amer.
Les plus fortes amours meurent dans l'habitude; Rien chez l'homme ne dure, hormis l'inquiétude. Le désir éternel de l'idéal caché.
Et l'antique vautour à nos flancs attaché.
Quel bonheur plus d'un jour est resté sans mélange ? Cependant; ô plaisir, ce n'est pas toi qui change. Près de Thomme enivré, le vin à flots pareils Goule des mêmes ceps entre tes doigts vermeils; Du vase offert par toi l'écume est aussi douce Qu'on y trempe sa lèvre ou bien qu'on le repousse. Quand l'odorat lassé refuse leurs senteurs.
C'est le même parfum qui monte à nous des fleurs. Quand l'air trop répété de la chanson qu'on aime Amène au bout l'ennui, la musique est la même :
PSYGSé 64
Le dégoût à Textase a trop tôt succédé^ Et tout trésor est 7il dès qu'on Ta possédé !
Rien de Theureux vallon n'a troublé les délices; La rosée aussi pure y blanchit les calices^ Et le miel abondant^ les fruits^ Tombrage frais^ Les bruits mélodieux s'épanchent des forêts.
Par tous les habitants de Tair^ des mousses vertes^ Les mêmes amitiés à l'âme sont offertes.
Pourquoi rester muette à leur appel joyeux?
Psyché, mille regards sollicitent tes yeux.
Pourquoi marches-tu seule, et de larmes baignée, Sans un mot pour ta mère, avec eux dédaignée ? Vois; la terre sourit d'un rire bienveillant Comme tu souriais toi-même en t'éveillant.
Vallon qu'elle admirait, nature toujours belle. Quel nuage entre vous et Psyché s'amoncelle ? Charme des premiers jours, qu'êtes-vous devenu ? Ah ! c'est qu'elle a senti l'attrait de l'inconnu. Ce monde est à ses yeux caché par l'invisible ; Elle a voulu connaitre... aimer n'est plus possible I
Près d'elle chaque soir Éros vient se poser:
Douce est toujours sa voix, et plus doux son baiser : Mais Psyché, froidement, l'a reçu sans le rendre. Sans réjouir l'amant d'une parole tendre, Et ne songe^ malgré le châtiment prédit.
Qu'à voir l'époux mystique à ses yeux interdit.
Quelquefois, pour donner le ciiange à ses pensées,
A travers la nature, en fougues insensées.
Elle répand son âme. Au fond des horizons.
Aussi loin que le jour peut darder ses rayons.
Elle aspire, elle vole, et son esprit se pose
Sur les monts d'où descend l'aurore aux pieds de rose.
Ses yeux suivent les flots dans les gouffres roulants; Elle Teut des glaciers percer les vastes flahcs. Et, plongeant jusqu'au fond^ voir quels hôtes recèlent Les cavernes d'azur d'où les ondes ruissellent.
Souvent, lasse d'errer dans l'inconnu lointain.
Elle s'assied, et pleiire, et maudit son destin;
Et l'amour la relève, et le doute la brise :
« Elle n'est pas aimée, et l'époux la méprise;-
Car deux cœurs peuvent-Us, quand leurs amours sont vrais.
Sur le lit nuptial se cacher leurs secrets ? »
La passion, le doute, et la soif de connaître. Et l'orgueil et l'effroi troublent ainsi son être.
« S'il est beau, pourquoi fuir la lumière du jour? 11 craint que la terreur n'efface en moi Tamour. Quelque monstre hideux, masqué par les ténèbres. M'apporte chaque nuit ses caresses funèbres.
Pourtant, coname ils sont doux ces champs dontilest roi! Quels peuples gracieux grandissent sous sa loi ! Et lui seul resterait, en qui la force abonde. Privé de la beauté qu'il répand sur le monde ! Non ! sa forme est divine autant que son pouvoir; Celui'là devient dieu qui peut l'apercevoir; Le connaître en plein jour, c'est voir la beauté pure ! Pourquoi donc me cacher sa céleste figure S'il m'aime, et si son cœur, heureux de mes désirs. De mon propre bonheur sent doubler ses plaisirs ?
» L'admirer dans mes bras, 6 volupté sacrée ! Être par tous les sens à la fois enivrée; Quand la flamme languit, dans ses yeux l'attiser I Ce charme à mon amour peux-tu le refuser?
C'est l'orgueil, le dédain, c[ui te voUent peut-être :
Au lieu d'un jeune époux, n'ai-Je donc rien qu'un maître
Qui se fait du mystère un vêtement royal,
El peut-être en Psyché redoute son égal ?
Car je suis belle aussi : la forêt, la fontaine^
Les oiseaux, m'ont souvent donné le nom de reine.
Quand j'approche du lac, l'eau baise mes pieds nus;
Au bord pour m'adorer les cygnes sont venus;
Le vent courbe les fleurs quand je passe près d'elles,
Et, douces, devant moi se couchent les gazellesi »
Mais, par toutes ses voix, le monde adolescent Lui disait de- garder son bonheur innocent.