‹ Psyché: poëmeChapitre 21 sur 52 · BARTHÉLÉMY TISSEUR · texte numérisé non relu

BARTHÉLÉMY TISSEUR

Né à Lyon le S4 août 1819, Mort & NeuchAtel (Suisse) le 88 janyier 1843.

Peut-être ne m'auriez-vous pas permis d'inscrire votre nom sur ce livre ; peut-êlre votre amitié , qui s'entourait d'une sorte de pudeur exquise, se fût alarmée de ce témoignage public. Vous mettiez d'ailleurs, à rester inconnu, autant de persistance que les hommes en mettent d'ordinaire à poursuivre les jouissances de la vanité. Mais maintenant, 6 mon ami, vous n'êtes plus ici-bas le maître de votre nom ; c'est à nous qu'appartient désormais le soin de cette part de vous-même ; c'est noire devoir et notre consolation de l'environner aux yeux de tous de la respectueuse tendresse que vous nous inspiriez.

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Vous le savez, mon ami, je conlenais à peine devant vous le besoin de révéler les merveilleuses profondeurs de votre âme , où Dieu m'accorda de lire plus avant que personne , et qui ne tarissait pas pour moi de douce affection et de graves enseignements. Aujourd'hui, ces poé3ies aniipées de votre souffle vont se produire dans un monde où vous n'êtes plus ; à tous ceux qyi l^pr Jergpj; ficcjiçij, jç yeux qu'elles rendent témoignage de l'abondance de vie que mon esprit a reçue du vôtre. PendanÇ ces années fraternelles de notre jeunesse^ togrmeçlé jle la soif commune, j'ai puisé à bien des sources de savoir; j'ai ouvert bien des livres, j'ai interrogé bien des hommes , et jamais je n'obtins des paroles si fécondes que les vôtres sur les choses de l'âme et sur celles de Dieu.

Vous possédiez quelque chose de mieux que toutes les sciences acquises par Fétude froide et bornée ; ce rayon qui illumine tout homme venant en ce monde, vous le portiez en vous plus large et plus ardent, plus pur de toutes les ombres qu'y mêlent chez nous les égarements de la volonté. Vous regardiez tout à cette lumière, et vous jugiez plus sagement, avec votre instinct rapide , que tout autre avec le lent appareil de la réflexion. Votre cœur riche de l'élément divin retrouvait et reconnaissait partout la divinité. Vous aviez le don de sentir sans hésitation ce que chaque objet renferme en soi de l'éternel et de l'absolu. De là chez vous cette indulgence qui nous étonnait, pour

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des choses dont nous né connaissions que la strrface, mais au fond desqoelles vous aviez, dëconverl une seule étincelle de Filial ; de là aussi votre sèvéf ité pour tant d'œuvres sanctionnées par la foule , mails qui manquaient du principe vivifiant. C'était vous qui rameniez notre pensée à ce qui est immuable daris la morale et dans Fart ; vous nous défendiesi de toute concession aux caprices éphémères. Le présent ne pouvait vous enchaîner ; vous regardiez l'avenir, car c'est dans l'avenir qu'est le royaume de l'amionr. Vous saviez choisir , pour me parler, tine langue si bien appropriée à mon esprit , que je croyais avoir entendu déjà au dedans de moi-même chacune de vos paroles murmurées par ces voix profondes qui ne trompent jamais* Dieu vous avait fait mon maître, et vous vous étiez fait mon frère : un frère aîné, mon guide dans la voie difficile où nous marchions tous les deux. J'avançais à la lueur de votre inaltérable raison ; je comprenais de loin vos moindres signes. Votre intelligence s'était si bien confondue avec la mienne, que nous semblions avoir le même regard et le même sentiment. Les impressions de tous deux étaient semblables; les vôtres plus complètes sans doute, et suivies d'un jugement plus pénétrant; mais, sans aller aussi avant, mon esprit s'élançait dans la même direction. Quand vous m'expliquiez ce que nous voyions ensemble, vos idées me paraissaient n'être que ma pensée éclairée et agrandie. Aussi je cherche en vain dans mon cœur une croyance, une

admiratiot), un espoir» qui n'aient été les vôtres ; je n'y trouve que mes faiblesses qui soient bien à moi.

Si j'ai puisé quelques gouttes aux sources de la vraie sagesse , c'est que vous m'avez aidé à soulever la pierre qui recouvre les puits sacrés. Nous nous sommes rencontrés dans les mêmes solitudes, conduits par les mêmes aspirations ; notre amitié s'est fortifiée dans des combats semblables et dans une commune tristesse ; elle s'est nourrie du môme aliment, la sainte, Téternelle poésie ; avec vous, c'est la poésie que Dieu retire de moi.

Cette œuvre que je vous oflre, épanouie dans mes larmes, elle est née sous votre sourire, elle a reçu le baptême de vos conseils ; c'est votre esprit que j'interroge en l'achevant, car il portait en lui la règle du beau. Une parole de vous suffisait pour condamner ou pour absoudre mes actions et mes pensées. Seule au monde avec vous et sans autre écho que votre cœur, ma poésie aurait vécu aussi heureuse d'elle-même qu'avec les suffrages de tout un peuple. En vous , le rayon impersonnel et surhumain avait dissipé tout égoïsme de l'intelligence et du cœur; et comme votre esprit s'abdiquait par l'amour en Dieu et dans les hommes , ce n'était plus un seul esprit , mais c'était l'esprit universel et divin qui parlait en vous. Avec vous j'avais deux consciences; j'ai perdu la plus vigilante et la plus infaillible.

Celte force qui centuplait la mienne, elle m'est re- . tirée à l'heure même où j'aborde les luttes les plus

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sérieuses de la vie. E^ vous! pour la première fois» vous aviez senti la sainte joie de Tartiste msdtre enfin de son temps et de son œuvre ; vous grandissiez par la liberté ; nous fixions sur vous les yeux avec orgueil, nous tous qui avions rêvé près de vous une si noble existence de travail et d'amitié, et voilà que vous êtes arraché violemment à tous nos projets d'avenir. Ame altérée de Dieu , cette mort vient combler votre soif infinie , mais à nous elle ôte ici-bas nos plus chères espérances de poésie et de vertu. Peut-être avonsnous mérité cette épreuve; mais elle est affreuse» elle ébranlerait notre foi dans rétemelle bonté i Ne craignez pas cependant» 6 mon ami ; nous avons appris de vous la patience et le respect aux décrets d'en haut ; nous vous avons vu souffrir. Nous avons vu votre inaltérable douceur aux prises avec ces misères qui aigrissent et rapetissent les cœurs faibles » avec ces tentations qui induisent à la révolte les natures énergiques » avec ces déceptions qui inspirent à tous les caractères la haine et l'ironie; et jamais ne se sont démenties voire mansuétude envers les hommes et votre confiance en Dieu.

Esprit éminent, fait pour marcher de pair avec les plus grands esprits, nous vous avons vu» obscur et méconnu, porter avec joie votre obscurité, à notre époque d'ambitions révoltées, toujours prêtes à accuser ia terre entière de leur impuissance et de leurs avortements. Nous avons vu la médiocrité insolente fouler aux pieds votre modestie pleine de candeur et

d'abnégation, sans vous arracher même ramertttffifô d*un soTirire. Cœur généreux et dévoué, longtemps enchaîné dans une sphère où Fégolsme des sentiments n'a d'égal que la stérilité des idées ; où tout ee qui perçait de votre haute pensée vous attira plus d'une fois la dérision ; où vos saintes préoccupations du beau et du vrai, si elles venaient à se trahir, étaient taxées de démence; jamais vous n'avez rendu le mépris pour l'ironie et la haine pour le dédain. Car vous aviez cette vraie bonté qui n'existe qu'avec des conceptions étendues et des passions réprimées. Que vous importait à vous, amoureux de l'iniihi, le jugement des âmes vulgaires? Entre vous et leur dédain, vous aviez votre conscience, vos amis et Dieu. Aussi comme vous étiez calme et doux pour chacun ! comme vous saviez apprécier dans les autres la moindre intention de vertu ! comme vous pardonniez vite les faiblesses de la volonté et l'impuissance de l'esprit, quand vous aperceviez quelques nobles seutiments dans le cœur! Si bien que de toutes vos richesses intérieures, votre mansuétude et votre universelle sympathie sont encore à mes yeux le miracle de votre grande âme.

J'ai marché à côté de vous durant les années les plus tristes de votre vie si abreuvée de tristesse, et je n'ai jamais entendu sortir de votre bouche une parole malveillante, un jugement sévère, môme c<fntre les plus méchants. Quand mon esprit facile h s'indigner , car il ne voyait pas aussi profondément que

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