LA COUPE
Amis, le temps brumeux fait les songeurs moroses! Tout exhale l'ennui, ce soir, même ces roses; Des yeux les plus aimés le sourire a pâli ; Nos pensers de ce ciel ont pris la morne teinte... Mais venez ! Dans le vin cherchons la verve éteinte. Et la joie, et l'espoir, compagnons de l'oubli.
Une âme est dans le vint un dieu d'humeur charmante Remplit de son esprit cette pourpre écumanfe;
Lui-même a teint la grappe avec son doigt vermeil; Au feu de ses rayons toute ombre s'évapore ; Le yin^ c'est sa lumière et sa chaleur; Tamphore Cache en ses flancs obscurs des gouttes de soleil.
Toi^ par qui^ d'une lèvre où le rire étincelle^ La chanson radieuse à plus grands flots ruisselle; Toi^ dont ma coupe pleine atteste le pouvoir^ Je t'ai vu^ le carquois sonnant sur tes épaules. Descendre, ô dieu joyeux, sur nos coteaux des Gaules, Et tes cheveux flotter, et les rubis pleuvoir !
Gomme sous le baiser frémit un sein d'amante> Sous tes yeux prhitaniers la terre au loin fermente; Les féconds éléments s'y combinent entie eux; La flamme du silex, les pleurs de la ix)6ée Se mêlent dans le cep; et la sève embrasée A gonflé les bourgeons d'un esprit généreux.
Bientôt la jeune vigne au viefl orme s'enlace;
Le pampre offre aux amours, sous son ombre, une place.
Près du Faune enivré la Nymphe y vient le soir;
L'été voluptueux brunit l'ardente grappe ;
Puis, buvant à deux mains le doux sang qui s'échappe.
L'automne au front pourpré danse autour du pressoir.
Nous, maintenant, tirons du sommeil et des ombres Ce soleil enfoui, trésor pour les jours sombres. Sève de feu qui vient réchauffer nos hivers.
Dans le cœur le plus morne, à briller toute prête. Peut-être, avec ce vin, d'une veine secrète, La gaîté va jaillir, sur l'heure, et les beaux vers.
Partout où la sema la nature en largesse, Cueillons la joie, amis, germe de la sagesse ; D'une fleur au jardin et d'une étoile aux cieux,
Du chant sacré d'un maître, ou des yeux d'une belle. De toute chose, enfin, ou divine, ou mortelle... De ce cristal bleuâtre où rougit le vin vieux !
A table! avant d'ouvrir la solennelle amphore.
Que d'habits éclatants Tamitié se décore;
Dans le plaisir des yeux naît le charme du cœur.
Le Tîn vaut mieux quand l'urne est de fleurs couronnée.
Qu'en nos festins, surtout, daigne la Muse ornée
Des plus aimables dieux nous amener le chœur.
 nos graves discours que le rire entrecoupe, Qu'Aphrodite et Pallas vident la même coupe; Le sage admet aussi les amours enjoués.
Amenons au banquet, charmantes entre mille> Daphné, Glycère aux yeux d'émeraude, et Camille, Mais que leurs noirs cheveux restent toujours noués.
Glycère chantera quelque folle élégie;
Du toit joyeux, pourtant, chassons'bien loin Torgte,
Poètes I nous avons la Ménade en horreur.
Des soupers effrénés les Muses sont absentes ;
Amis, ne fal^oiid pas fuir les Grâces décenteâ;
Car, après sa gaité, le vin a sa fureur»
Dans l'excès de la coupe où ùôus trouvons la verve. L'esprit s'appesantît, le corps même s'énefve ; Un stupide sommeil gonfle la lèvre en feu.
Des hautes voluptés, nous que la soif altère. Fils de la Muse, au vin rendons lin culte austère, Buvons4e chastement sous le regard d'un dieu.
Le poète aime mieux l'extase que l'ivresse;
Un sévère échanson à sa table se dresse.
Il invite parfois l'amour à s'y placer;
Mais c'est pour nous dicter ses chansons hnmortelles;
Amis^ qu'en nos banquets les ivresses soient telles Qu'Ëlvire ou Béatrix pourraient nous les verser.
Venez! la table est prêle où l'amitié s'épanche; De verdoyants rameaux parons la nappe blanche^ C'est l'autel de la joie et du rire innocent; C'est là; dans l'abandon des longues causeries. Qu'entre les luths d'ébène et les coupes fleuries Le feu sacré nous touche et que l'esprit descend.
vin! source d*amour, nous dirons tes louanges! Nous sommes ouvriers pour les grandes vendanges. Nous conduisons la bêche autour des ceps divins ; Prends-nous à ta journée, ô ma France féconde ! Toi qui, pour le salut ou la gaité du monde,
Fais couler tour à tour ton sang et tes bons vins.
A l'œuvre, tous à l'œuvre et préparons la fête, Bra^ d'acier du soldat, bouche d'or du poète. A l'œuvre les marteaux, les socs, les avirons I De froment et de miel que les pains se pétrissent; Et vous, sculpteurs, à qui les métaux obéissent. Ciselez dans l'or pur la coupe où nous boirons.
Gravez sur ses contoms lés exploits de Tépée; Des géants paternels chantez-nous l'épop^.
Dites leur sang versé, leurs travaux, leurs douleurs ; Tracez-nous le tableau de l'héroïsme antique; Faites-nous voir, aux flancs de Tume pacifique. L'âge des grands combats déroulés sous des fleurs.
A ceux donc qui sont morts, soldats ou capitaines. Pour un bonheur promis à des races lointaines. Ce calice doit rendre un hommage éternel; Qu'il iasse, amis, le tour de la cité des hommes. Et qu'enchaînés de cœur, comme ici nous le sonomes. Tous boivent à la ronde un nectar fraternel!