‹ Psycho-physiologie du génie et du talentChapitre 1 sur 25 · BOULEVARD S A I N T - G E R M A I N · texte numérisé non relu

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PSYCIIO-PHYSIOLOGIE

Pour toute âme bien née, le philistin est la bête noire. Celui qui se sent la moindre génialité, à peine assez pour justifier le port de longs cheveux et le mépris du despotisme du chapeau tuyau-de-poèle, celui-là exerce ses biceps en frappant sur la tête du philislin, — au figuré seulement, cela va de soi, car le philistin a d'ordinaire un garçon de magasin, en supposant qu'il n'en soit pas un lui-même. Cette hostilité est de la basse ingratitude. Le philistin est utile et a même la beauté relative qui est propre à la parfaite adaptation au but. Il constitue l'arrière-fond perspectif du tableau de la civilisation, sans l'exiguïté artistique duquel les figures pleines du premier plan ne produiraient pas l'impression de la grandeur. C'est là le rùle esthétique du philistin ; mais ce rôle, qu'il joue avec autorité, est loin d'être le plus important. Lorsqu'on admire les Pyramides, ne MAX NORDAU. — Tsycliopliys. 1

se dit-on pas qu'on les doit au philistin déplorablenient méconnu? Elles ont été vraisemblablement imaginées par un talentueux ingénieur général des ponts et chaussées de l'Egypte ancienne ; mais leur exécution est le fait des enfants d'Israël, bien que ceux-ci aient dû être des natures très ordinaires, si l'on conclut à l'ensemble de leur caractère d'après leur goût bien établi pour les oignons et les pots de viande. A quoi nous servent toutes les conceptions de l'homme de génie ? Elles vivent seulement dans sa tête, pour lui, mais n'existent pas pour nous, tant que le peu intéressant philistin à bonnet de coton n'est pas venu et ne les a pas bravement réalisées, — ce philifctin qui ne dépense pas son attention empressée en des découvertes personnelles, mais qui attend, avec une charmante absence d'idées, les impulsions, les suggestions, les ordres de ceux qui ont la vocation. Celui qui se sent apte à créer se regarde en général, à juste raison, comme trop bon pour traduire. C'est l'affaire des esprits d'élite, de penser et de vouloir ; c'est l'affaire de la foule médiocre, de transporter la pensée et la volonté dans les formes du phénomène. Quereproche-t-on encore au philistin? De ne pas céder facilement à l'impulsion de l'homme de génie? Mais cela est excellent et doit le faire bénir tout particulièrement encore. Sa lourdeur, son ferme équilibre difficile à ébranler, font de lui un engin de gymnastique, une sorte de palet ou d'haltère à l'aide desquels les natures d'élite doivent essayer, mais aussi dévc-

lopper leur force. Assurément, il est dur de mettre sa masse inerte en mouvement ; mais c'est pour le génie un exercice salutaire, de s'y appliquer jusqu'à ce qu'il y parvienne. Lorsqu'une idée neuve n'est pas apte à manier le philistin, cela prouve évidemment qu'elle n'est pas assez robuste, qu'elle ne vaut rien, ou ne vaut rien encore. Si, au contraire, une conception produit sur lui de l'eiret, elle a déjà donné la première et plus importante preuve de son excellence. L'intelligence du philistin est incapable d'examiner et de juger les idées de l'élite ; mais sa force d'inertie fait de lui un appareil qui, inconsciemment, et par là même d'autant plus sûrement, opère le tri entre les idées pleinement développées et capables de vivre, et celles qui man<]uent de maturité et de valeur.

Il serait compréhensible que les philistins se plaignissent ou se moquassent les uns des autres, si Tun d'entre eux jetait à la tête de l'autre ce nom plein de mépris, comme un noir en colère traite de « nègre » un autre noir. En elTet, un philistin ne peut rien faire avec un autre ; il ne peut attendre de lui ni d'être intéressé, ni d'être amusé ; chacun voit sur le visage ténébreux de son copain le reflet de sa propre stupidité ; celui-ci bâille à celui-là des récitatifs d'ennui ; <iuaiid deux d'entre eux se trouvent réunis, ils s'effraient réciprocpieuient du sinistre nmtisme de leur esprit, et é[)rouvent l'accablante et humiliante sensation de détresse particulière à l'homme habitué à

être conduit, et que son conducteur tout à coup abandonne. Mais l'homme de talent devrait chanter les louanges du philistin. Celui-ci est sa richesse, le champ qui le nourrit. Sans doute, il est dur à cultiver, mais combien fertile ! 11 faut péniblement travailler pour le rendre productif; il faut du matin au soir creuser des sillons, enfoncer le soc, tailler, briser, tourner et retourner, ratisser, semer, enchausser, faucher ; il faut suer et geler ; mais la récolte ne manque pas, quand la semence était susceptible de germer. Assurément, si l'on jette dans les sillons du blé pourri ou des cailloux, il n'y a aucun rendement à espérer ; de même, si l'on confie des noyaux de dattes aux rives du Curisch-HafF. Mais si, traité de la sorte, le champ reste mort, ce n'est pas la faute du champ, c'est celle du rêveur qui le traite ainsi. Le jugement doit s'associer au génie, pour lui assigner le temps et le lieu favorables à la manifestation de ses pensées. S'il sait choisir raisonnablement ce temps et ce lieu, il trouvera la masse des philistins toujours prête à répondre aux semailles par la moisson. Chaque fois donc que des génies se trouvent rassemblés autour de leur table de brasserie, leur premier toast, en vertu du droit et de la morale, devrait être pour le philistin.

Quelle est en réalité la grande faute dont on accuse le philistin ? C'est qu'on n'a pas à chercher pour le trouver ; c'est qu'il se rencontre en nombre immense ; qu'il est la règle, et non l'exception. Si Ton

MAJORITE ET MINORITE h

voulait une fois ne pas tenir compte des proportions numériques dans lesquelles il est répandu, et le considérer en lui-même, on serait forcé de reconnaître, pour peu qu'on fût équitable, que c'est un gaillard tout à fait réussi. Il est généralement plus beau qu'un singe même joli, quoique pas aussi beau que l'Apollon du Belvédère, qui, d'ailleurs, serait banal, s'il formait le type moyen de l'humanité ; il est fréquemment plus adroit qu'un caniche même savant, quoique ne pouvant pas faire un clown de cirque, que, d'ailleurs, on mépriserait également pour sa lourdeur, si chaque jeune gars de village était capable de se tenir sur sa tête et de faire des cabrioles, comme il s'avance maintenant avec assurance sur ses deux jambes, et de piquer au mur des mouches à coups de fleuret, comme il construit maintenant des meules à l'aide de la fourche ; il est souvent considérablement plus intelligent qu'une huître et même que le sage éléphant, bien que ne pensant pas de façon si profonde et si pénétrante que Darwin, dont les philosophes de l'avenir n'estimeront cependant pas vraisemblablement les vues plus que nous n'estimons, nous autres, les théories physiologiques de Parménidc ou d'Aristote. Qui dit philistin, dit simplement majorité, et ceux qui méprisent celle-ci s'insurgent contre la loi théoricjue fondamentale de toutes les institutions politiques et sociales.

Sans doute, il y a beaucoup de gens à qui ce délit

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non seulement ne fait pas peur, mais qui même feignent ou éprouvent sincèrement de la prédilection pour lui. Je hais le profane vulgaire et le tien» à distance, disent-ils avec Horace ; ils proclament expressément qu'ils font partie de la minorité, et en sont fiers; ils affirment sentir autrement, penser et juger autrement que la foule, c'est-à-dire, en termes moins dédaigneux, que la majorité, et rien ne leur paraîtrait plus ofTensant que de s'entendre décocher l'épithète de « banals », ce qui pourtant ne dirait rien de plus, sinon qu'ils sont semblables à la majorité. Nous rechercherons bientôt d'où vient cette aversion pour la majorité, et si elle est justifiée; auparavant, nous voulons examiner si les êtres dédaigneux qui se refusent à être comptés parmi la masse, pensent et agissent logiquement. Ils devraient, s'ils étaient logiques, marquer dans toutes leurs manifestations vitales leur dissemblance d'avec la foule et chercher à éviter, par le déploiement de leur caractère différent, d'être confondus avec la majorité ; ils devraient afficher d'autres formes de vêtements, prendre d'autres habitudes, d'autres mœurs, d'autres idées morales, se mettre constamment au-dessus des jugements de la majorité. Le font-ils? Non. Ils font même tout le contraire. Il leur semble de bon goût de ne pas se faire remarquer, c'est-à-dire de ne pas se distinguer de la foule méprisée, et ils sont les premiers à se moquer de ceux qui, comme le malheureux Oscar Wilde ou comme le Sar Péladan,

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ne craignent pas d'altirv-r l'atlention par une mise personnelle et fantaisiste ; ils s'inclinent devant l'opinion publique, et soutirent s'ils se sentent en opposition avec elle ; ils sont les plus solides soutiens de la loi, qui n'est que le résumé des vues du peuple, c'est-à-dire de la majorité, sous forme d'inj(tnctions ; ils défendent le parlementarisme, qui repose sur la reconnaissance du droit qu'a la majorité d'imposer sa volonté à la minorité, et en beaucoup de cas ils s'enthousiasment pour le suffrage universel, qui pourtant n'est que l'apothéose de la banalité. Je n'ignore pas qu'on nage fréqueumient avec le courant non parce qu'on a réellement envie de suivre sa direction, mais parce qu'on n'est pas assez fort pour lutter contre lui. Celui qui a trouvé ce proverbe, qu'on doit hurler avec les loups, a voulu exprimer par là une dure nécessité, et non une estime particulière pour les loups. Mais un autre proverbe déclare que la voix du peuple est la voix de Dieu, et introduit par là le philistin directement dans l'Olympe. Et c'est un fait que, même chez celui qui méprise la foule, les plus importantes actions et omissions ont pour prémisse cette admission implicite, que les vues des gens du carrefour sont, dans leurs grandes lignes, justes et estimables.

Quelques hommes, en si petit nombre qu'on pourrait les compter sur les cinq doigts de la main, ont eu, il est vrai, le courage d'être logiques. L'historien allemand Treitschke vante le despotisme éclairé, ce

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système sommaire de gouvernement qui compte la majorité pour rien et reconnaît à la minorité, réduite jusqu'à l'unité, le droit de penser et de décider pour tout le peuple. Garlyle prêche le culte des héros et exige la soumission, sans conditions, de la masse à l'individu puissant. Montesquieu se livre à la plaisanterie de déclarer le jury acceptable à une seule condition : c'est que l'opinion de la minorité, et non de la majorité, constitue le verdict, car, parmi douzejure's, il y aura sûrement plus d'imbéciles que de sages, et, en conséquence, le jugement de la minorité sera vraisemblablement celui des sages, et le jugement de la majorité celui des imbéciles. C'est là une façon très incisive d'exprimer l'idée que la sagesse se trouve chez le petit nombre, tandis que la foule est sotte et bornée. Cependant Montesquieu perd de vue que la minorité, comprenant en elle tout ce qui est autre que la masse moyenne, ne renferme pas seulement ceux qui s'élèvent au-dessus du niveau commun, mais ceux aussi qui restent audessous, c'est-à-dire, à côté des génies, aussi les crétins, et, à côté des originalités saines, aussi les monstruosités morbides. Les membres de l'Académie sont une minorité presque imperceptible dans la nation, mais les pensionnaires de l'asile d'aliénés national en sont une aussi, et Montesquieu court risque de souhaiter à un savant et à deux idiots la victoire sur neuf médiocres Pierre ou Paul, ce qui serait absurde, comme dirait Euclide. Je soupçonne

même que Carlyle et Treitsehke ne méprisent pas autant la majorité qu'ils en ont l'air, et comme peutêtre ils le croient eux-mêmes. Despotisme éclairé ! Culte des héros! Hum ! Examinons la chose. Est-ce que despotisme éclairé ne veut pas dire qu'un génie régnant amène la masse à entrer dans ses vues et dans ses desseins, à accepter ses opinions, à partager ses avis, c'est-à-dire à rétablir, en dernière analyse, l'accord entre lui et elle ? Et le culte des héros, n'est-ce pas le désir de voir le héros, c'est-à-dire le phénomène d'exception, apprécié, célébré, reconnu par Pierre et Paul? Cela m'apparaît donc comme une constante préoccupation delà foule, qui s'accorde mal avec le prétendu mépris affiché pour elle. Le dépréciatcur du philistin, qu'a-t-il à se soucier de l'opinion de celui-ci ? Que lui signifient son assentiment et son admiration? La manière de voir de Treitsehke aurait pour conséquence logique qu'un Frédéric le Grand, un Joseph II, devraient abdiquer et laisser le trône à quelque brave homme moyen de leur famille, des génies de leur envergure étant trop supérieurs pour s'occuper de la racaille; ils n'ont aucun intérêt rationnel à convertir des imbéciles à leurs vues éclairées, et leurs perles ne sont pas là pour être jetées aux pourceaux. D'après les idées de Cailyle, un Michel-Ange se déshonore en exposant le Moise sous les yeux des badauds stu[)ides de la rue, et un Goethe en fai>anl imprimer son Faust à l'usage des demoiselles de la bourgeoisie; les

applaudissements du troupeau humain, au lieu de leur paraître désirables, seraient au contraire de nature à les inquiéter, et ils devraient s'écrier, comme cet orateur véritablement logique : « On applaudit? Ai-je par hasard dit une sottise? » Donc, un Frédéric le Grand s'enfermerait dans un de ses châteaux et n'aurait rien de commun avec la foule vulgaire; un Gœlhe se retirerait dans une île solitaire et déclamerait ses vers seulement à ses propres oreilles, et vive la logique!

11 y a là une contradiction impossible à nier. D'une part, on prétend mépriser la foule ; de l'autre, on fait tout en vue d'elle. On dénie à la foule la capacité déjuger les actes de l'homme de génie, et le plus beau rêve de l'homme de génie est pourtant la gloire et l'immortalité, c'est-à-dire la reconnaissance de la foule. On refuse à la foule l'intelligence, et cependant le parlementarisme, le conseil des prudhommes et le jury, l'opinion publique, institutions qui sont environnées de la plus haute estime, reposent sur la prémisse que la majorité n'a pas seulement une sagesse sûre, mais qu'elle est absolument infaillible. On considère comme une dégradation d'être compté parmi la foule, et l'on est cependant fier, dans toutes les grandes circonstances, de sentir et de penser exactement comme la foule. Dans un mouvement d'un haut élan, l'antique Romain ne trouve rien de plus noble à dire de lui, que ceci : « Je suis homme, et rien d'humain ne m'est étran-

ger. » Il se serait pourtaat peut-être étonné, si 1111 dialecticien cynique d'entre ses contemporains lui eût répliqué : « Tu dis que tu es un homme comme les autres hommes. Tu te vantes donc d'être hanal? »

Eh bien! cette contradiction, je crois qu'elle peut s'expliquer. Il m'apparaîl, avec une clarté convaincante, qu'elle repose sur une base biologique. La force inconnue, qui organise la matière en êtres vivants, ne produit pas originairement des espèces, mais des individus. Je ne veux pas exposer ici les dilléreiites théories des coin iiencements de la vie, et je ne décide pas si, suivant l'idée courante, s'est formé à un moment donné, de la matière inanimée, un protoplasma vivant, ou si, comme le pense Preyer, la matière a eu de toute étei-nité pour attribut la vie, comme le mouvement, dont la gravitation nest probablement qu'une modalité. Qu'il nous suffise de savoir que le point de départ de la formation des êtres vivants produits par la matière, aujourd'hui, se trouve en d'autres êtres vivants qui les ont précédés et desquels ils descendent. La vie est, endernière analyse, la synthèse et la décomposition de combinaisons albuminoïdes sous intervention d'oxygène; ce fait peut s'accomplir dans les formes les plus diverses, et chaque fois que la nature s'apprête à former un être vivant l'pourla commodité seule je m'exprime de cette façon si impropre, si anthropomorphique), elle peut lui donner à son choix un des billions ou

trillions de formes possibles et imaginables. Si donc elle formait aussi à nouveau les êtres vivants de la matière élémentaire, il est vraisemblable que chacun serait différent de l'autre, et qu'il y aurait tout au plus entre eux la très faible ressemblance résultant de la circonstance que tous, après tout, devraient être l'expression, la forme sensible d'une même loi fondamentale chimique, l'instrument d'une seule et même fonction. Or, aujourd'hui les êtres vivants, à notre connaissance du moins, ne naissent plus de la matière élémentaire par un acte spontané de la nature, mais sont formés de cette matière par l'intermédiaire d'un organisme ancestral. La matière dont a été formé le nouvel être vivant a traversé un mécanisme existant, a été maniée par celui-ci, et a par conséquent regu de lui des impressions. C'est une des propriétés de la matière, ou plus exactement de ses combinaisons, propriété non expliquée, mais difficilement contestable, de conserver les impressions reçues, les groupements, les formes. Sur elle se fonde la mémoire chez l'individu, l'hérédité chez l'espèce. Le nouvel être vivant dont les matériaux de construction ont été manipulés par un autre être vivant, conservera donc les impressions qui lui ont été transmises par celui-ci, deviendra semblable à lui. Deux lois différentes agissent par conséquent en lui: laloi vitale primitive, qui tend à créerdes organismes autonomes, dissemblables et indépendants des autres, simplement aptes à former et à décom-

poser les corps albuminoïdes, — travail que d'ailleurs ils peuvent accomplir dans n'importe laquelle des nombreuses formes possibles, sans avoir nécessairement besoin de ressembler aune furme donnée; et la loi d'hérédité, qui s'efTorce de rendre le nouvel organisme semblable à ses parents, dont il est formé.

Chaque individu est en conséquencela résultante de Factifjn de ces deux tendances: la loi vitale primitive et l'hérédité. La première voudrait créer de nouvelles formes aptes aux fonctions vitales ; la seconde, répéter un schéma déjà existant, celui des parents. Je ne puis trop appuyer sur ceci, que, à mon avis, la liberté illimitée du choix entre toutes les formes possibles est l'élément primitif, tandis que la ressemblance avec la forme ancestrale, qui limite cette liberté, est l'élément intervenu postérieurement. Cette hypothèse seule peut faire comprendre toute la théorie darwinienne, qui, sans elle, n'est pas une explication, mais simplement une constatation de faits |)ercus.

En ellét, si, comme le croit Darwin et comme le croit avec lui toute son école de disciples et de commentateurs, l'hérédité était la loi primitive et la plus importante qui réglât le dévelop{)ement de l'individu, comment pourrait-on imaginer un écart, une suspension de celle-ci ? Le produit devrait en tout état de cause rester semblable au producteur, et si les circunstances extérieures ne le lui permettaient pas,

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il n'aurait simplement qu'à périr. Le grand phénomène de l'adaptation à des conditions de vie données, qui constitue, d'après Darwin, une des causes principales de l'origine des espèces, demeurerait une énigme absolument insoluble. Mon hypothèse, au contraire, oTre la solution de cette énigme. L'être vivant, dis-je, n'est pas plus lié à une forme qu'à une autre, il lui suffit d'avoir une forme qui lui permette Tabsorption d'oxygène et la production de matières protéiques ; celte liberté illimitée primitive le rend apte précisément à revêtir la forme qui lui est imprimée par les circonstances extérieures, de même qu'un corps libre au repos prend, de toutes les directions possibles, celle que lui imprime le plus léger choc extérieur. L'organisme ancestral lui donne-t-il sa propre forme : bien. Alors le jeune organisme prendra la forme ancestrale. Les conditions extérieures dans lesquelles il doit vivre cherchent-elles à le transformer, à le rendre dissemblable de ses parents : bien. Il perdra la formée héritée, et, obéissant à la nouvelle impulsion, revêtira celle que les conditions de vie extérieure tendent à lui imprimer. De cette façon s'explique l'adaptation qui, d'après cette hypothèse, n'est plus le contraire, mais l'analogue de l'hérédité ^

i Rudolf Virchow a, au Congrès des naturalistes allemands de 1889, dans une conférence ayant pour objet le darwinisme, développé complètement les mêmes idées. C'est là pour moi une satisfaction, bien que le grand savant ne m'ait pas cité, n'ait pas fait la moindre allusion à mes propres vues.

MAJORITÉ ET MINORITÉ ll>

La biologie, la science de la vie, conaait seulement l'individu, non l'espèce. Celui-là seul est quel- (|ue chose de véritablement existant, d'indépendant, de nettement délimité; celle-ci ofTre un caractère beaucoup plus vague, il est souvent impossible de la définir avec certitude. Baux individus ne passent jamais lun dans l'autre, ne se fondent jamais mutuellement dans quelque circonstance que ce soit, même dans les formations tératologiques à la façon des frères Siamois. C'est ce qu'on ne peut pas dire des espèces. Elles sont au contraire à l'état de transformation continue, quoique lente; leurs limites sont llottantes et effacées jusqu'à être méconnaissables; elles se développent dans de nouvelles formes et sont à telle époque géologique quelque chose de tout autre que ce qu'elles ont été à une époque antérieure et seront probablement aussi plus tard. Ce qui néanmoins rattache l'individu à l'espèce, c'est la loi de l'hérédité, c'est la propriété primitive que possède la matière de persister dans l'arrangement qu'elle a reçu un jour, et d'y renoncer seulement sous la contrainte d'une nouvelle impul>ion plus forte que son penchant à la persistance. L'économie actuelle de la nature ne connaît en apparence que la production de la vie par la vie. Théoriquement, on comprendrait très bien que la vie renaquît toujours de la matière non vivante. Si cela n'arrive pas, la raison en est peut-être que la vie se produit par l'activité des organismes ancestraux avec moins d'efforts que

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par la combinaison de la matière élémentaire; et c'est une particularité connue, s'étendant à toute la nature, — Leibnitz a été le premier à l'indiquer, mais Karl Vogt l'a, peu de temps avant sa mort, niée à l'aide d'arguments spirituels, — que celle-ci cherche à atteindre chacun de ses buts avec la plus grande économie possible, avec la moindre dépense de forces imaginable. Nous avons ainsi la chaîne logique des phénomènes vitaux : le théâtre de ceux-ci, la forme dans laquelleils deviennent visibles, c'est l'individu, non l'espèce. Si néanmoins les individus sont semblables les uns aux autres et si l'espèce a une apparence d'existence, cela tient à deux causes : en premier lieu, qu'aujourd'hui, d'après ce que nous savons, la vie procède d'une autre vie ; en second lieu, que l'on est sous l'empire de la loi de l'hérédité qui vient d'être expliquée. La descendance d'un organisme ancestral implique des ressemblances et un certain lien entre les individus; la loi vitale primitive implique la différence et l'autonomie de ceux-ci. En fait, il n'y a pas deux individus absolument semblables l'un à l'autre, et tout individu est même probablement, dans le chimisme et le mécanisme le plus intime et le plus mystérieux de ses parties constitutives fondamentales, infiniment plus différent de tout autre individu, que toute espèce de toute autre espèce. (Je me figure, comme essence ultime de l'individu, un rythme particulier de la vibration des atomes et de l'éther qui constituent

ses cellules germinatives, et je crois que ce rythme n'obéit pas chez deux individus à la même loi périodique.)

Cela explique aussi la possibilité de Tégoïsme, qu'on ne pourrait ni imaginer ni expliquer, si l'on devait considérer l'espèce comme quelque chose de réellement existant, et non seulement comme une abstraction de Tesprit humain. L'individu se sent originairement >eul existant et seul essentiel, et l'évolution supérieure seule de sa pensée lui fait comprendre qu'entre lui et les èlres qui lui sont semblables, il existe des rapports nécessaires, et que certains égards pour ceux-ci favorisent son propre, bien-être. Le sentiment de la solidarité' n'est donc pas un instinct primitif comme le sentiment particulier ouïe sentiment personnel, mais une compréhension acquise ; l'altruisme n'est pas le contraire, niais> l'approfondissement et l'élargissement de l'égoïsme,; et l'homme parvient à la notion idéale de la solidarité, comme il est parvenu à la notion matérielle de la police et du cadastre : en comprenant leur utilité pour lui.

Maintenant, tout ce raisonnement biologique, qui jusqu'ici a peut-être semblé au lecteur une digression, rentre dans la voie des présentes recherches. La loi de l'hérédité implique la banalité, la loi vitale primitive l'originalité. Les plus basses fonctions, qui sont en même temps les plus nécessaires et parlant les plus fréquentes, et que le père et l'aïeul ont cor-

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tainement aussi accomplies, tombent sous la loi de l'hérédité; les fonctions supérieures et suprêmes, par contre, dont le besoin se fait rarement sentir et que l'ancêtre n'a peut-être jamais eu ou n'a eu que très peu de fois à exercer, de sorte qu'elles n'ont pas laissé de trace assez profonde dans son organisme pour pouvoir être transmises par l'hérédité, sont accomplies de façon autonome et originale. Dans une situation où il se trouve souvent et qui pour beaucoup ou pour tous est la même, l'organisme agit d'une façon banale ; dans une situation qui s'offre à lui pour la première fois, il fera preuve d'originalité, s'il ne peut y échapper. Le plus grand génie comme le plus modeste porteur d'eau mange avec la bouche et entend avec les oreilles, et le poète français est en plein dans la vérité, quand il dit : « C'est imiter quelqu'un que de planter des choux ». Ces fonctions, les mêmes pour tous les hommes, sont accomplies de même par tous les hommes. Au contraire, on apercevra immédiatement une différence, si l'on met, par exemple, deux hommes à la tête d'une société comme celle des « Pères pèlerins », faisant voile sur la « Mayflower » vers l'Amérique, pour fonder une nouvelle société, et si on leur trace la tâche de conquérir un monde inconnu et d'édifier de fond en comble un Etat.

Un organisme seulement chargé de la quantité moyenne de force vitale, ne parvient jamais à accomplir les fonctions supérieures et suprêmes ;

il ne recherche aucune situation qui n'ait déjà été familière à ses ancêtres ; s'il se trouve, contre sa volonté, placé dans une situation nouvelle, il s'efforce avant tout d'y échapper; cela lui est-il impossible, il s'évertue à la traiter d'après les analogies accoutumées, c'est-à-dire à s'y comporter comme il a eu coutume de le faire dans d'autres situations fréquentes, à peu près semblables à la nouvelle; et si ce petit expédient ne parvient pas à le mettre de niveau avec elle, il lui laisse prendre le dessus et y succombe, à moins que ne vivent en lui des forces latentes qui n'ont pas eu, dans sa situalion ordinaire, l'occasion de se déployer, et que la nécessité éveille ; il reste donc ainsi toujours enfermé dans le cercle fatal de l'hérédité, il s'épouvante du moindre changement de ses lignes de ressemblance avec ses ancêtres et ses compagnons de médiocrité, et il termine sa vie telle qu'il l'a commencée : comme un cliché de formes qui l'ont précédé et qui existent à côté de lui. Mais un organisme dont la force vitale dépasse la moyenne, ou bien ressent directement le besoin de nouvelles situations, ou bien, s'il s'y trouve placé, se les soumet et s'y adapte, sans se tenir aux exemples donnés ou se laisser diriger par les habitudes des aïeux. Un pareil organisme grandit triomphalement au-dessus des barrières de l'hérédité, qui n'atteignent qu'à une certaine hauteur, et, dans un essor auquel ne s'élèvent jamais les individualités plus faibles, se déploie sans en-

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Iraves en formes personnelles entièrement dissemblables de toutes les autres.

J'ai donc ramené, en dernière ligne, originalité et banalité à la quantité de force vitale. Si l'on ne possède de celle-ci qu'une mesure juste suffisante pour constituer un organisme de type déterminé, on reste dans la forme transmise et l'on aide l'espèce à conserver la ph3^sionomie traditionnelle; la possède-t-on en excès, la force vitale triomphe de l'inertie qui retient la matière dans la formation héritée, elle constitue en pleine liberté, d'après sa propre impulsion, sa forme physique et son plan de développement, et l'on peut aller jusqu'à dire qu'elle devient l'origine d'une nouvelle sous-variété de l'espèce. La vie est la plus haute fonction de la matière ; sa possession inspire à tous les êtres un respect instinctif, à peu près comme la richesse pécuniaire aux natures vulgaires; or, comme l'originalité repose sur une plus grande richesse de vie, on la reconnaît comme supérieure à la banalité, qui est Taveu de maigres rentes de force vitale. Voilà pourquoi l'on méprise la banalité et l'on cherche à être original, du moins à le paraître, si on ne peut l'être en réalité. Ne pas vouloir faire partie du troupeau, c'est se donner pour un millionnaire en vitalité. Le mépris pour le philistin est une forme sous laquelle on paie son tribut d'admiration à la vie. On est beaucoup plus fier d'être ancêtre d'une race qu'héritier, composition qu'épreuve, et l'on tire

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vanité de figurer comme litre de livre et non point comme page intercalée et portant un numéro d'ordre. Cependant, comme le père le plus apte à la génération est en même temps un fils, et que chaque fondateur d'une nouvelle lignée a des ancêtres qui remontent jusqu'à l'ascidie ou au plasma primitif, même l'individu le plus original se rattache tout de même à Tespèce, la plus puissante exubérance vitale est soumise dans ses fonctions inférieures à la banalité, la contradiction entre l'isolement des natures distinguées et leur fusion occasionnelle avec la foule se dissipe, et, si le philistin le veut, il peut s'enorgueillir de ce que même un Gœthe ou un Napoléon, avec toute leur originalité, ne peuvent pleurer et rire, dormir et se raser autrement que lui.

Chez les êtres vivants difîérenciés sexuellement, la force vitale et sa puissance formative semblent être moindres — ou du moins plus inertes, moins explosives, — chez la femelle que chez le mâle. Pourquoi en est il ainsi, je l'ignore, mais le fait semble prouvé. Darwin a (dans VOrigine des Espèces) entassé plusieurs centaines de pages d'observations desquelles il résulte que, chez la plupart des espèces animales, la femelle conserve le type de l'espèce, tandis que les mâles s'en écartent individuellement, souvent d'une façon très considérable. Dans la femelle dune pré-

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domine la loi d'hérédité, dans le mâle la loi de formation particulière, que je considère comme la loi vitale primitive. Ce rapport existe aussi dans l'espèce humaine. La femme, en règle générale, est typique; l'homme, individuel; celle-là a la physionomie moyenne, celui-ci une physionomie propre. Sans doute, ceLte assertion contredit la manière de voir habituelle, mais cette manière de voir est fausse. Elle est née de ce que l'on a ordinairement puisé son idée de la femme dans les poésies et dans les romans. Les poètes, en décrivant la femme, ne sont pas partis d'une observation consciencieuse, mais ont obéi inconsciemment à des excitations sexuelles. Dans les belles-lettres, la femme n'est pas simplement une sobre image scientifique, mais la création idéale d'une imagination d'homme dans l'extase génésique; le poète ne veut pas décrire, mais faire la cour ; quand il parle de la femme, il n'est pas observateur impartial, mais brigue instinctivement ses faveurs. Gela fausse complètement l'observation, et Ton peut dire que la femme apparaît dans la poésie de tous les peuples et de tous les temps non comme elle est en réalité, mais telle qu'elle semble à un enthousiaste épris. C'est la conséquence naturelle de ce que, primitivement, la poésie a été cultivée par les hommes seuls. Si les femmes avaient inventé la lyrique et l'épopée, il est probable que l'image de la femme en littérature serait devenue impartiale, et pour cette raison assez indiflerente. Aujourd'hui que

la production des romans, au moins dans certains pays, est à peu près exclusivement un travail féminin, les auteurs du sexe faible aussi reproduisent le portrait idéal de la femme imaginé par l'homme et devenu traditionnel, simplement parce qu'ils sont incapables de s'élever au-dessus de la tradition et de penser de façon originale. « La femme estchangeante comme l'onde et diverse », enseigne un philosophe se donnant des airs profonds. « Qui peut se vanter de connaître la femme ! », s'écrie un poète lyrique en montrant le blanc des yeux et en se pourléchant les lèvres dans des réminiscences ogréables. « Toute femme est un mystère et une énigme, et aucun de ces sphinx ne ressemble à l'autre », assure un conteur qui nous dévide, à l'appui de son dire, des aunes d'histoires de brigands. Mais tout cela n'est que phrases creuses dont rient précisément les femmes intelligentes, et qui ne plaisent qu'aux sottes, qui les prennent pour des compliments personnels. La femme est inliniment moins diverse que l'homme. Celui qui en connaît une les connaît toutes, à peu d'exceptions. Sa manière de penser, de sentir, même son physi((ue, sont typiijues, et Marguerite, Juliette et Ophélie se ressemblent tellement, qu'on pourrait les tenir pour des sœurs dont le tempérament est un peu différent, et l'éducation un peu autre. Ainsi s'explique comment les femmes se trouvent si facilement à Taise dans toutes les situations sociales. Lu valet d'écurie qui est élevé, par la faveur d'une

tsarine, à la dignité de duc de Courlande, reste toute sa vie imprégné de l'odeur des chevaux. La fille d'un tambour-major, qui vient à régner, comme comtesse, sur le cœur d'un roi, ne se distingue en rien au bout de quelques mois, voire même de quelques semaines, d'une dame née pour prendre place dans l'almanach de Gotha. Il n'y a pas de parvenues féminines. Aussitôt qu'une femme s'est assimilé les formes d'un rang qui lui est nouveau, — et, avec son sens aigu des extériorités et des détails, elle les acquiert avec une prodigieuse facilité, — elle est complètement entrée dans ce rang. C'est qu'entre la princesse et la blanchisseuse la différence fondamentale est excessivement mince ; l'essentiel chez toutes deux est la féminité, c'est-à-dire la reproduction impersonnelle de la physionomie de l'espèce. Michelet condense la philosophie de la femme dans un seul mot, auquel il voudrait donner l'effet térébrant d'une épigramme : « La femme — dit-il — est une personnalité. » C'est là une des plus grosses erreurs de cet auteur ardent et généreux, mais parfois superficiel. C'est le contraire qui est vrai : la femme n'est pas une personnalité, mais une espèce.

Assurément, il est aussi des femmes que l'on peut appeler originales. Mais voulez-vous un conseil, chers lecteurs? Gardez-vous des femmes originales! L'écart du type chez la femme est, quatre-vingts fois sur cent, morbide. La femme originale se distingue de la femme moyenne, comme un phtisique d'un

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individu sain. Et dans les vingt autres cas, que je ne saurais interpréter comme morbides, l'originalité est une inversion intellectuelle du sexe. Ce qu'on entend par là, tout le monde le sait. On a le corps d'une femme, mais le caractère, les idées et les penchants d'un homme, ou réciproquement. Le jugement populaire ne fait pas fausse route, quand il qualifie rondement une femme originale de « femme hommasse ». Celteexpressionrenferme enelle l'explication du phénomène. Dès que la femme sort de l'uniformité, elle perd le principal des attributs psychologiques de son sexe. Je puis faire remarquer, à l'appui de cette assertion, que les femmes originales ne font généralement d'impression que sur les hommes à physionomie veule, tandis que les mâles à personnalité fortement accusée s'attachent de préférence aux femmes banales. C'est là un fait si fréquent, qAi'il est bien superflu de rappeler à cette occasion l'exemple de Goethe, de Henri Heine, de Byron, de Victor Hugo, etc. Conclusion : c'est que l'homne dont la force vitale n'est pas assez puissante pour créer de nouvelles formes, cherche à satisfaire inconsciemment, en s'unissant à une femme plus richement douée que lui, l'instinct fondamental de l'organisme, c'est-à-dire celui de la formation et du déploiement individuels; tandis que l'homme mieux partagé par la nature n'en a pas besoin, et se contente de sa propre originalité.

Au caractère typicpie de la femme se rattache la MAX NORPAC. — Psyclio-pliys. 2

déplorable banalité de ses incliiialions. Sans doute, un homme sortant de l'ordinaire, soit physiquement, soit intellectuellement, excite, comme tout ce qui est rare, Timagination de la femme, et exerce sur elle une puissante attraction. Mais qu'est-ce que cela prouve? Rien autre chose, sinon que la femme, comme tout organisme supérieur, est stimulée et attirée par ce qui est nouveau. Mais son instinct primordial la pousse irrésistiblement à ce qui est ordinaire, et l'homme parfaitement banal, qui ne s'écarte de la norme ni par une sottise trop évidente ni par une intelligence particulière, qui dans ses compliments se tient aux bons modèles, en conversation parle surtout du temps qu'il fait, s'enthousiasme pour les idéals cultivés dans les écoles primaires et hait la « bête noire » désignée à cet usage par les autorités, qui partage les opinions et les sentiments des notables commerçants et autres patentés aisés, se tient en outre pour la forme et la couleur de ses cravates au courant de tous les progrès, ce chefd'œuvre d'un Raphaël badigeonnant à travers un patron, tournera la tête à quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent, et aucun exemplaire d'homme supérieur dessiné à la main ne peut subsister à côté de lui. Une fois en plusieurs siècles nait une femme qui ait de l'ambition. Je prie de ne pas confondre ce sentiment élevé avec la vanité vulgaire qui cherche à se faire passer pour tel. Femmes artificieuses voulant dominer, comédiennes, précieuses, pythies de

salons cherchant à briller, s'imaginent parfois ellesmêmes qu'elles sont ambitieuses ; elles ne le sont nullement. Il s'agit pour elles d'un efTet immédiat deleur personnalité ; elles veulent procurer à leur bas égoïsme la satisfaction d'être reconnues partout comme belles, élégantes, spirituelles ; elles- veulent que beaucoup de femmes les envient, que beaucoup d'hommes tombent à leurs pieds, que dans la rue on se retourne pour les voir et qu'au théâtre on les prenne pour point de mire ; elles n'ont en vue que les faits les plus extérieurs et les plus niais accompagnant la notoriété locale. L'ambition est tout autre chose ; c'est une poussée violente d'incarner son propre « moi » dans une création, dans un exploit, qui lui assurent une existence bien au delà de la durée somatique de l'individu; c'est une lutte passionnée contre la loi universelle de la caducité des choses, le désir altier de maintenir dans sa forme particulière son propre « moi », que l'on sent avoir sa pleine raison d'être, que l'on sent puissant et nécessaire, et de contraindre la nature elle-même à le respecter. Ce qu'on nomme ambition revient aussi à la loi vitale primordiale, et en est une manifestation extrême; car cette loi ne tend pas seulement à des formations organiques autonomes, qui n'ont à ressembler qu'à elles-mêmes et à rien d'autre ; mais elle tend, de plus, à l'efTort de conserver ces formations, de leur assurer la durée, et même de les élargir en une nouvelle espèce. L'ambition repose sur

une exubérance de force vitale que la femme possède bien rarement. Aussi rêve-t-elle de conquêtes, mais non d'immortalité. Elle ne s'occupe que de la compagnie qui peut lui dire à brûle -pourpoint : « Madame, je vous aime ». Quant aux générations non encore nées du lointain avenir, dont les hommages et les bouquets ne peuvent parvenir à elle, sa coquetterie n'a pour ces générations aucun intérêt. Elle n'a pas le désir de s'écarter de l'espèce et d'en fonder une nouvelle dont elle serait l'archétype.

La prédominance de la loi d'hérédité dans l'organisme féminin explique aussi toutes les autres particularités d'esprit et de caractère chez la femme. Elle est presque toujours ennemie du progrès, et le plus ferme soutien de la réaction sous toute forme et en toute matière. Elle reste passionnément attachée au passé et à la tradition, et considère le nouveau, — à moins que ce ne soit, par exemple, une mode qui doive accroître l'effet de ses charmes, — comme une offense personnelle. Reproduisant servilement ce qu'elle a vu faire, elle transforme, dans son intelligence, la religion en superstition, des institutions rationnelles en formes extérieures, des actions pleines de sens en cérémonies vides, et les règles des rapports sociaux, originairement inspirées à l'homme par les égards pour ses semblables, en étiquette tyrannique et sotte. Elle est, à part les rares exceptions que j'ai admises, un automate intellectuel qui doit marcher

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jusqu'au point d'arrêt, tel qu'il a été remonté, et ne peut changer de lui-uiéme le mécanisme de sa marche.

Maintenant que j'ai exposé les raisons biologiques de la banalité, ma conception des limites de l'originalité s'ensuit d'elle-même. Subjectivement, le droit de celle-ci est illimité; objectivement, il est circonscrit.' Quand je suis seul, je puis être original ; quand j'entre dans la foule, mon premier devoir de citoyen est de ressembler à tous. Des idées et des actions qui nous regardent exclusivement sont chez chacun de nous alTrancliies de la tutelle de la tradition ; des actes qui empiètent sur le cercle d'existence des autres, doivent se soumettre à la règle delà tradition générale. Sans doute, en vertu de la loi vitale primordiale, je suis un individu indépendant, autonome, en quelque sorte une espèce à moi-même, ne ressemblant entièrement à aucun autre être et me développant seulement selon mes propres formules organiques; mais, en vertu de la loi de l'hérédité, je me rattache cependant par une certaine étendue de ma surface à l'espèce, aux êtres qui, par suite d'une même origine, sont semblables à moi, et cette partie de ma surface n'est pas sujette à ma libre volonté. 11 en va à cet égard pour chacun de nous comme pour les frères Siamois. Chaque tête peut peuï^er pour elle-même, gaie ou triste à son gré, intelligente ou sotte selon ses moyens ; mais les deux corps

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doivent marcher ou s'asseoir ensemble. Ces principes ont une vaste application pratique ; ils défendent le suffrage universel ; ils font une révérence à la démocratie ; ils établissent la domination de la majorité dans les affaires de l'Etat et des communes. Mon horizon intellectuel m'appartient à moi seul ; là je ne suis pas forcé de tolérer ce qui me gêne ou ne me plaît pas, et je lance hors de ma vue, de la pointe du pied, le bonnet de coton du voisin, dont la houppe se dresse prétentieusement devant moi comme une cime montagneuse boisée ; mais la rue, la ville, le pays nous appartiennent à tous à la fois ; ici tu es mon frère, digne philistin; ici j'ai à lire tes désirs dans tes yeux ; ici je ne puis rien faire qui ne t'agrée pas, et si je veux que tu me fasses un plaisir, c'est mon devoir élémentaire de te le dire dans un langage que tu comprennes et de l'appuyer de raisons que tu sois à même de saisir.

Aussi ne peut-il y avoir de politiques, de législateurs, d'hommes d'Etat originaux. Plus chacun d'eux est banal, mieux cela vaut pour lui, mieux cela vaut pour son peuple. Celui qui est appelé à créer des institutions où la masse doit vivre, celui-là doit prendre la mesure de la masse, et non du petit nombre. Le tailleur du régiment travaille d'après des types moyens et non d'après les proportions d'un tambour-major de sa connaissance, et ce qui résulte de là, quand le renard invite la cigogne à dîner et lui présente les mets dans son service de famille, on

peut le lire dans la fable suggestive de Scliiller. Le jeu naturel des forces interdit d'ailleurs de soi-même toute originalité dans le traitement des alTaires de l'humanité ou d'une nation. On n'a pas besoin d'une profondeur d'esprit ni d'un don d'observation particuliers pour remarquer que toute assemblée un peu nombreuse est irrémédiablement médiocre. Réunissez quatre cents Shakespeares, Newtons. Gœtlies, Laplaces, Pasteurs, etc., et laissez-les parler et décider sur des questions concrètes ; leurs discours se distingueront peut-être, — et encore n'est-ce pas bien sûr, — de ceux d'un conseil d'arrondissement ; leurs décisions ne s'en distingueront pas. Pourquoi ? Parce que chacun d'eux, à côté de son originalité personnelle, qui fait de lui l'individualité remarquable qu'il est, possède les propriétés' héréditaires de l'espèce qui lui sont communes non seulement avec ses collègues de l'assemblée, mais aussi avec tous les passants anonymes de la rue. On peut exprimer cela, en disant que tous les hommes normaux ont une quantité commune d'égale valeur, que nous nommerons a, et les hommes éminents une autre quantité encore, différente dans chaque individu et que nous devons désigner autrement chez chacun, soit b, c, d, etc. Quatre cents hommes sont-ils réunis, fussent-ils tous des génies, nous avons ainsi devant nous quatre cents a contre un ù, un c, un ^/, etc. Alors il ne peut arriver autrement que les quatre cents a battent brillamment le b, le c, le rf, etc., c'est-à-dire

que l'élément humain commun mette en fuite l'élément individuel, que le bonnet de nuit de coton recouvre triomphalement le bonnet de docteur. Ce qui diffère ne peut s'additionner, c'est là un principe qu'on apprend dès l'école primaire. Voilà pourquoi on peut bien imaginer un parti d'esprits prudhommesques, non un parti d'hommes de génie. On peut voter à la majorité sur le bon goût de la choucroute, non sur la valeur des différentes conceptions du monde. Si l'on votait sur celles-ci, chacune sans doute obtiendrait une voix, — celle de son auteur.

En fait donc, le philistin est maître dans le pays, et l'original le plus jaloux de son autonomie est contraint de danser en mesure, quand la valse générale a commencé. Le contenu de toutes les institutions publiques et de toute la politique n'est pas fourni par le travail intellectuel d'un John Stuart Mill ou d'un flerbert Spencer, mais par l'idée stéréotypée de l'honorable Pierre ou Paul, qui ne parvient à déchiffrer sa feuille de chou qu'en suivant du doigt chaque mot, et le plus original génie perd sa physionomie et disparaît introuvable dans la grande procession, quand, le jour du vote, la foule afflue aux urnes.

Est-ce que l'homme de génie doit pour cela renoncer à proclamer ses nouvelles idées différentes â de tout ce qui est connu jusque-là, à s'efforcer de

les réaliser, à vouloir convertir à elles le philistin? Nullement. Il ne le doit pas, il ne le peut même pas. Nous avons vu en effet que toute originalité est animée de l'instinct incoercible de s'imposer à la généralité et de former celle-ci d'après elle. Mais ce à quoi l'homme de génie doit renoncer, c'est à présenter ses idées comme des ordres et à attendre que l'armée des philistins s'y range comme un régiment bien dressé. Il doit prêcher, non commander. C'est là une énorme différence : celle qui existe entre un missionnaire et un colonel. J'ai dit plus haut que le philistin est le champ cultivable de l'homme de génie. L'image me semble si juste, que j'y reviens. Le penseur original doit se livrer au gros travail agricole, comme l'éducateur d'enfants doit pratiquer un délicat jardinage. Celui-ci greffe sur des sauvageons des branches mûres nées sur de vieux arbres améliorés par la culture ; celui-là jette à larges brassées de la semence de blé, et, après avoir consciencieusement fumé et hersé le terrain, doit attendre patiemment, après des mois de croissance silencieuse, l'apparition de la moisson. Le tout est une question de temps. L'homme ordinaire veut avoir par héritage ses idées, et non les acquérir par son propre travail. On n'a donc qu'à inculquer à une génération ce que l'on veut voir devenir le patrimoine commun de la génération suivante. Des représentations et des associations d'idées que le père, le grand-père ont déjà eues dans la tête et qui se sont frécjuemment

répétées depuis de longues générations, sont devenues une partie constitutive de l'organisme, ont été organisées, et il ne coûte pas plus d'effort à l'individu pour les penser, que pour marcher, manger, dormir, c'est-à-dire pour exercer n'importe quelle autre fonction devenue organique. De nouvelles représentations et associations d'idées, au contraire, qui se présentent pour la première fois devant l'homme, dérangent tout le travail de la machine à penser, rendent nécessaires, pour être admises, de nouveaux arrangements, réclament de l'attention ainsi que l'intervention de la volonté et de la conscience. C'est comme dans le tissage mécanique. Lorsqu'on tisse un ancien dessin en vue duquel la machine est agencée et l'ouvrier exercé, tout va sans obstacle et comme en dormant ; l'ouvrier peut s'abandonner à ses rêveries, tandis que le tissu s'allonge mètre par mètre. Mais lorsqu'il s'agit d'établir un nouveau dessin, il faut arranger pour cela le métier, manipuler la chaîne, donner une autre marche à la navette, le contremaître doit intervenir et prêter lui-même la main, l'ouvrier doit secouer sa paisible somnolence et faire attention : bref, le travail ne s'accomplit plus tout seul, mais exige le secours de la main et de la tête. Les hommes ordinaires sont organisés pour le travail régulier de la pensée, et ne peuvent en accomplir un autre. Ils ne sont ni assez forts ni assez habiles pour faire produire à leur métier un nouveau dessin. Or, les natures supérieures ont pour fonction non

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seulement d'inventer de nouveaux dessins, mais de modifier de fond en comble les métiers de la grande fabrique que l'on nomme Thumanité, de façon qu'ils puissent tisser le nouveau dessin comme ils ont précédemment tissé l'ancien. La foule se défend contre les nouvelles idées, non parce qu'elle ne veut pas les penser, mais parce qu'elle ne peut pas les penser. Gela exige un effort, et tous les efforts sont douloureux ; or, on écarte de soi la douleur.

Ce fait semble contredit par l'observation que la masse, au contraire, est avide de nouveauté, et que tout ce qui ofTre ce caractère fait chez elle son chemin. Cette contradiction toutefois n'est qu'apparente, comme un rapide raisonnement le démontrera facilement.

Seules les modifications dans notre système nerveux parviennent au sentiment et à la conscience. Si rien ne se passe en lui, le < moi » sentant et pensant n'éprouve non plus rien. Le service des nouvelles dans notre organisme n'est pas établi de façon qu'au centre du « moi » se tienne un surveillant en chef vigilant qui expédie à tout moment des messagers dans les antichambres et dans les cours extérieures, pour s'informer s'il n'y a rien de nouveau ; ce surveillant en chef reste au contraire immobile à sa table dans le cabinet le plus intime, où lui arrivent tous les renseignements du dehors. N'en recoit-il pas, il demeure tranquille, sommeille même, et ne donne pas signe de vie. Mais

si du dehors arrivent ces nouvelles : « On frappe à la porte de droite », ou : « On vient de lancer une pierre contre la fenêtre du premier étage », ou : « Le poste de garde dans l'avant-cour reçoit une fourniture de vivres », etc., le surveillant en chef se réveille et conflrme au moins immédiatement que la nouvelle est parvenue et qu'il en a pris connaissance, ou il répond par un ordre prescrivant ce qu'il y a lieu de faire à cette occasion. Si l'on pouvait s'imaginer le monde arrêté dans une complète immobilité, nos nerfs resteraient dans l'état où ils sont, rien n'agirait sur eux, rien ne les exciterait, rien ne produirait en eux une modification capable d'arriver à la connaissance de la conscience. Nos yeux ne verraient point, nos oreilles n'entendraient point. Les avant-postes à la limite extérieure de notre personnalité seraient posés, mais ils n'auraient rien à observer ni à annoncer. Alors nous ne penserions pas non plus, et notre conscience serait plongée comme dans un sommeil sans rêves. Sentir est donc percevoir que, en un district quelconque du système nerveux, un état existant passe en un autre état. Le court laps de temps presque immesurable de la cessation d'un état et du commencement d'un autre, est en réalité tout le contenu de notre monde d'aperception. Il résulte de là que, pour penser, pour devenir conscient de son « moi », l'homme doit être excité ; mais l'excitation n'est amenée que par un changement, c'est-à-dire par quelque chose de nou-

veau. Et comme la conscience de son propre « moi » est la prémisse nécessaire de toutes les sensations agréables, qu'elle constitue déjà par elle-même un sentiment de plaisir, peut-être même le plus puissant de tous, le nouveau, le changement qui, par l'excitation des nerfs, devient la source de la conscience, est ressenti comme quelque chose d'agréable et avidement recherché. Pour que le changement, toutefois, soit ressenti comme agréable, il ne doit être ni brusque ni violent. Le nouveau, qui excite les nerfs, ne doit différer de l'ancien qui l'a précédé, que très faiblement, seulement d'un degré, d'une nuance. Il doit être le voisin de l'ancien et apparaître comme une continuation de celui-ci. Mettons cela en relief par une image familière. Mwe, nouvelle forme d'habit deviendra facilement à la mode, si elle ne touche pas aux grandes lignes de Thabit, au caractère général de ce vêtement espièglement léger et pourtant si plein de dignité, et ne s'écarte de ce qui existait que dans des détails insignifiants, comme, par exemple, des pans plus courts ou plus arrondis, des revers plus larges ou plus étroits, unis ou doublés de soie ; par contre, il serait difficile à un tailleur forte tête et exempt de préjugés, de faire accepter un vêtement de gala qui romprait radicalement avec la mode, jusqu'ici en vigueur, et représenterait, par exemple, une toge romaine ou un modèle encore {)lus inconnu. Quelque chose de complètement difi'érent de ce qui précédait provoque des MAX NOUDAf. — Tsyclio-pliys. 3

sensations désagréables qui peuvent s'élever jusqu'à l'aversion et à l'effroi le plus violent. Lombroso, le grand psychologue italien, a trouvé pour cet état un mot heureux : cette aversion et cet effroi, il les nomme « misonéisme », hostilité contre le nouveau, et démontre son existence chez l'être humain non cultivé, chez l'enfant, même chez l'animal. Pour m'en tenir à ma comparaison du métier à tisser, il importe peu à la machine, comme à l'ouvrier qui la mène, que les fils aient une autre couleur, pourvu que le dessin reste le même. Un changement de la couleur du tissu n'implique ni une modification du métier ni une plus grande attention de la part de l'ouvrier. Ce n'est que si le dessin doit être changé, que se présenteront les complications décrites plus haut. Ainsi s'explique que, sans doute, le nouveau peut plaire à la foule, mais que néanmoins elle repousse avec une vraie fureur, souvent avec des efforts désespérés, le réellement nouveau, celui qui diffère spécifiquement de ses idées habituelles.

J'incline fortement à croire que les tribus sauvages ne disparaissent devant la civilisation envahissante, que parce que l'énorme transformation de toutes choses autour d'elles exige de leur esprit trop d'idées nouvelles et de fonctions individuelles. De lui-même, sans être en rien aidé par les procédés de pensée hérités, chaque sauvage doit recevoir les impressions nouvelles, les classer, les lier, les réunir en apercep-

lions et en idées, et y répondre par des déterminations et des actes individuels complètement étrangers à son organisme et pour lesquels son cerveau et ses nerfs ne sont pas arrangés. C'est là un travail dont riiomme civilisé peut à* peine se faire une juste idée. Car même l'homme civilisé le plus original, le plus différent des individus de son espèce , ne se trouve qu'assez rarement exposé à recevoir des impressions tout à fait nouvelles et à créer des combinaisons également toutes nouvelles de conceptions et de résolutions. Et le sauvage doit fournir soudainement et continuellement, dans la plus grande mesure, cette activité qui est la plus haute de l'organisme humain ! Rien d'étonnant si bientôt elle l'épuisé complètement et s'il s'écroule sous elle. S'il existait une civilisation qui dilTéràt aussi inconcévablement de la nôtre que celle-ci diffère de celle d'un Papou de la Nouvelle-Guinée, et si cette civilisation venait à fondre sur nous sans préparation, les plus grands philosophes et les plus grands hommes d'Etat de l'humanité blanche de notre temps s'étioleraient et dis{)araitraient devant elle, comme les sauvages devant notre civilisation.

De ces considérations résulte ma manière do voir du rapport de l'homme de génie au philistin, manière de voir opposée à celle de Carlyle. Le voyant de Chelsea fait apparaître son héros, comme un capitaine (look, au milieu de la troupe des hommes

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ordinaires, qu'il contraint, en leur montrant de bons fusils et des canons, à la soumission, à la reconnaissance de sa supériorité et à l'admiration de son art et de sa science plus élevés. Moi, je ne considère pas la vie de l'homme d'élite comme un voyage de découvertes dans les mers du Sud et comme un débarquement chez des anthropophages nus. Je ne puis lui reconnaître le droit d'exiger du troupeau typique, qui a hérité de ses idées toutes faites, la même activité intellectuelle originale et indépendante de l'habilude organisée, que lui rend facile à lui, l'individu non typique, une plus grande quantité de force organique. Si la grandeur solitaire ne suffit pas à son ardent désir d'agir sur d'autres, s'il ne veut pas, comme le malheureux Louis II de Bavière, s'asseoir seul au théâtre en contemplant toute sa vie le spectacle que ses idées représentent devant lui seul, s'il est animé de l'instinct, inséparable dune force vitale puissante, d'assurer la durée à sa forme et d'imprimer celle-ci à d'autres organismes, il doit mettre au service de son originalité une dame de compagnie, qui se nomme la patience. Il doit inculquer à la foule les nouvelles idées peu à peu, comme une langue étrangère ou un exercice de corps compliqué, par l'exemple, par une démonstration systématique et par de fréquentes répétitions. En un mot, il s'agit de rompre l'homme ordinaire au joug d'une nouvelle habitude qu'il peut porter comme les anciennes, sans davantage penser ou se donner de la

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peine, tout aussi outomatiquemenl, en sommeillant à demi et en ruminant, et cela exclut les actions brusques.

Le lecteur aura remarqué que j'oppose toujours ici entre elles de nouvelles et de vieilles idées, non de meilleures et de plus mauvaises, de plus hautes et de plus basses, en un mot que j'évite d'employer des épithètes impliquant louange ou blâme et témoignant de prédilection pour les unes, d'aversion pour les autres. Dans la lutte silencieuse ou bruyante de la minorité originale contre la pluralité typique, il ne s'agit, en effet, que de remplacer les anciennes conceptions héritées par do nouvelles ; ces conceptions nouvelles n'ont nullement besoin d'être meilleures, leur marque essentielle est uniquement d'être nouvelles, d'être autres que les conceptions traditionnelles. On qualifie habituellement la foule de stupide ; c'est lui faire tort. Considérée en soi, elle n'est nullement stupide. mais simplement pas ^ussi intelligente que les individualités les plus intelligentes de l'époque. Elle représente simplement le degré de développement intellectuel occupé hier encore par les meilleurs. Les meilleurs d'aujourd'hui sont évidemment plus avancés, mais demain la foule sera aussi loin, et pour avoir le droit de l'appeler arriérée et d'en médire, les génies de demain devront être aussi supérieurs à ceux d'aujourd'hui, que ceux-ci à la populace actuelle. Originalité et médiocrité n'(^nt

donc pas une signification absolue, mais seulement une signification relative. L'exception s'efl'orce de devenir règle, l'originalité' de devenir type. Les natures puissantes ont la valeur de modèles librement inventés, qui sont fidèlement reproduits parles hommes ordinaires. La forme de chapeau imaginée hier par un hardi inventeur et qui fit sensation sur la promenade de la capitale, s'étale pompeusement demain, à la foire du village, sur la tête de toutes les filles de ferme, et n'attire même plus l'attention des valets enrubannés. D'où provient cette difl*érence d'effet? La forme est-elle devenue autre? Non : elle a seulement cessé d'être rare. La banalité est l'originalité usée, l'originalité est « la première » de la banalité. Nous haussons aujourd'hui les épaules quand nous surprenons un poète lyrique à comparer aux étoiles les yeux de la bien-aimée, et nous admirons Lenau disant par une audacieuse métaphore : « Le long de ses chansons bigarrées, l'alouette grimpe joyeusement en l'air. » Et pourtant la première comparaison est belle, beaucoup plus belle que celle-ci. En comparant aux étoiles les yeux de la bien-aimée, l'amant donne d'abord une transcription formant tableau ; il applique en outre, à reproduire l'image de ces yeux, une méthode d'amplification de nature à flatter l'amour-propre de celle qu'il chante, et donnant une bonne idée de sa propre exaltation ; il rattache enfin l'aspect de la bien-aimée aux plus beaux phénomènes de l'univers et enlève en quelque

sorte celie-ci à sa pauvre contingence individuelle, pour l'agrandir jusqu'à l'infinité de la nature même. Comment pourrait se soutenir, à cùté de cela, Timage de Lenau, qui nous suggère tout au plus l'idée d'une échelle, fût-elle bariolée, sur laquelle une alouette grimpe comme fait une rainette dans son verre, chose curieuse à voir, sans doute, mais ni particulièrement belle, ni surtout sublime! La comparaison des yeux avec les étoiles a produit une profonde impression sur les contemporains, quand un génie poétique de l'antiquité la plus reculée la trouva pour la première fois. Elle est devenue banale. Pourquoi? Parce qu'elle est excellente. L'image saisissante de Lenau ne partagera pas ce sort; elle n'est pas assez profonde pour cela.

C'est là que j'ai voulu en venir : la banalité d'aujourd'hui n'est pas seulement l'originalité d'hier, elle est même la fine fleur de cette originalité, le meilleur et le plus précieux de celle-ci, cette partie d'elle qui méritait de durer, non seulement parce qu'elle était neuve, mais que de plus elle était vraie et bonne. Salut à la banalité! Elle est la collection de toutes les choses les plus excellentes que l'esprit humain ait produites jusqu'au temps présent.

Ce qu'on nomme l'opinion publique, c'est-à-dire la manière de voir de la foule, ne peut évidemment pas faire loi pour les meilleurs esprits d'une époque

donnée. Elle mérite néanmoins d'intéresser même ces meilleurs esprits, en ce qu'elle est le fruit de tout le développement antérieur de l'humanité. Les cris confus d'une assemblée populaire sont faits des voix des grands penseurs qui parlent, de leur tombeau souvent dix fois séculaire, par le gosier enroué d'un savetier politique alcoolisé, et celui qui prend la peine d'analyser ce bruit jusqu'à ses éléments constitutifs, pourra ramener à quelque auteur considérable chaque mot d'ordre désormais dépourvu de sens, ainsi que chaque phrase creuse. Le lieu commun du discours du philistin a commencé sa carrière comme boutade surprenante et brillante, et chaque sympathie ou aversion instinctive, chaque préjugé, chaque acte inconscient de l'homme ordinaire, ont été primitivement le résultat du dur et austère travail intellectuel d'un homme exceptionnel. La majorité signifie en dernière analyse le passé, la minorité peut signifier l'avenir, si son originalité fait ses preuves. Aristote, le père de notre savoir actuel dans la plupart des domaines de la connaissance, ne pourrait aujourd'hui réussir nulle part à l'examen du baccalauréat, excepté pour la langue grecque, que d'ailleurs il n'avait peut-être pas non plus approfondie comme un philologue de nos jours; la théorie de Harvey sur la circulation du sang, qui apparut à ses contemporains comme une révolte inouïe et sacrilège contre la vérité reconnue jusque-là, est maintenant enseignée sans le moindre bruit dans les écoles pri-

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maires, elle génie qui aujourd'hui s'isole dédaigneusement de la foule et s'enorgueillit de n'avoir rien de commun avec elle, de penser et de sentir autrement qu'elle et de n'en être pas compris, ce génie serait peut-être étonné, s'il pouvait revenir dans mille ans sur la terre, d'entendre les petits gamins exprimer ses idées les plus personnelles et les plus étourdissantes aussi couramment et aussi naturellement qu'ils souhaitent le bonjour.

Ce que je ne puis comprendre, dans ces conditions, c'est que les conservateurs et les réactionnaires, les défenseurs de l'état de choses existant et les adversaires des innovations, soient ennemis de la démocratie. S'ils avaient le sens de leui- véritable intérêt, ils seraient démocrates enragés, conseilleraient au tsar d'introduire en Russie le suffrage universel, substitueraient au parlement le référendum suisse, et attribueraient aux résolutions des assemblées populaires une importance incomparablement plus grande (|u'à celle d'un conseil des ministres. La foule est toujours conservatrice, pai'ce qu'elle agit en vertu d'instincts génériques héréditaires, et non en vertu de nouveaux procédés de pensée individuels, et ne peut en conséquence se retrouver à l'aise que dans des conditions héréditaires, et non dans de nouvelles. Elle peut suivre une volonté individuelle puissante, qui l'arrache à l'ornière de l'habitude; mais de sa propre initiative, par un désir de libre vagabondage,

elle n'abandonnera jamais le chemin battu par les géne'rations antérieures. Les révolutions sont toujours le fait de la minorité, dont l'originalité ne peut s'accommoder des conditions traditionnelles non calculées en vue d'elles et non adaptées à elles. La majorité ne suit qu'à son corps défendant, à moins qu'elle n'ait été depuis plusieurs générations peu à peu dressée à sentir que l'état de choses existant avait fait son temps et n'avait plus sa raison d'être. Les seuls vrais novateurs que connaît l'histoire ont été les despotes éclairés pour lesquels s'enthousiasment les historiens conservateurs. Au contraire, les révolutions faites par la masse retombèrent irrésistiblement dans le lieu commun. En tête d'un livre d'histoire réactionnaire on devrait placer non le portrait de Frédéric le Grand ou de Joseph II, mais celui d'un démocrate de 1848 coiiîé du chapeau expressif de l'époque, et les réactionnaires, s'ils étaient intelligents et sincères, devraient avouer que la barricade est un soutien de l'édifice politique et social.

Si je prononce d'ailleurs le mot de « lieu commun » en rapport avec la politique, ce mot a dans ma bouche la valeur d'un témoignage d'estime. La politique a pour but de procurer à la foule les conditions d'existence les plus favorables; elle doit donc se régler sur les besoins de la foule. Celle-ci pense et sent automatiquement, c'est-à-dire d'après des formules héritées et des habitudes organisées; elle

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réclame donc ajuste litre qu'on ne lui impose pas d'accomplir un travail d'esprit nouveau, individuel, presque toujours au-dessus de ses forces. Qui dit politique dit donc régime de majorité, lieu commun, tradition. Le grincheux pour lequel ces expressions sont trop impartiales peut les remplacer, sil y tient, par tyrannie de la médiocrité et ornière de la routine. L'individualité puissante à développement original ne trouve pas de son goût de s'accommoder des conditions typiques qui, pour la foule typique, sont précisément les bonnes. C'est tant pis pour cette individualité. Elle n'a pas pour cela le droit de revêtir de ses longs pantalons les courtes jambes des gens ordinaires. Chaque organisation qui plait à la majorité, est bonne, non examinée en soi, mais dans les circonstances données. Il ne peut en être autrement. Supposons que la foule se trompe, qu'elle réclame une sottise et crée les lois lés plus absurdes : eh bien ! qu'on se hâte, au nom du ciel, de lui permettre sa sottise et d'introduire ces lois absurdes. La foule s'apercevra bientôt que sa situation est plus mauvaise qu'auparavant; des esprits plus intelligents et voyant plus loin lui montreront la cause de ses maux, et elle exigera bien assez vite les changements nécessaires. Se trouvet-elle au contraire, Cfjntre toute attente, à l'aise dans sa sottise et heureuse avec ses lois absurdes, elle a complètement le droit de complimenter hors du temple à l'aide de tessons, selon l'usage antique, ou, à la façon moderne moins élégante, de dénoncer

à la police comme coupable de lèse-majesté ou perturbateur du repos public, le sage qui veut lui persuader malgré tout qu'il est déraisonnable de sa part de se sentir heureuse. Quand une foule est stupide, il faut tout d'abord la laisser être stupide. Il est très beau et très noble, de la part de l'homme plus intelligent, de l'amener peu à peu à un plus haut degré' d'intellectualité ; mais avant tout elle a droit à des institutions et à des lois calculées en vue du bétail bovin, et non en vue de rusés gens de chicane ou de spéculateurs à la Bourse. A la minorité intelligente forcée de vivre sous ces lois ou sous ces institutions, je ne puis qu'exprimer ma compassion cordiale. Figurons-nous donc une fois une ville qui serait complètement ou presque exclusivement habitée par des aveugles. En théorie, cela est admissible. Un homme doué de la vue demanderait alors qu'on éclairât les rues. Cette demande en soi serait certainement excellente. Il n'aurait pas de peine à trouver les raisons les plus convaincantes pour la nécessité des lanternes, à dépeindre avec l'éloquence la plus entraînante la splendeur d'une nuit éclairée à l'électricité. Et cependant la population aveugle rejetterait cette proposition à l'unanimité, et je serais curieux de connaître l'homme raisonnable qui ne donnerait pas raison à celle-ci, et tort au défenseur de la lumière. Il faut à Abdère un conseil municipal d'Abdéritains, et il n'y a pas place là pour les hôtes des banquets platoniciens. Si cependant ils habitent la

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ville et ne veulent pas la quitter, il leur reste le droit incontestable de fonder une parlotte et de s'y égayer entre eux sur le compte de leurs concitoyens.

Je crois que le [)liilistia jteut être content de la place que je lui ai assignée dans le monde. Je reconnais en lui un phénomène monumental, à savoir un monument du passé, souvent mal conservé, il est vrai, le nez mutilé, portant la trace de réparations maladroites, blanchi au lait de chaux par un imbécile de maitre badigeonneur. Sa physionomie est une chromolithographie d'après un tableau de haute valeur artistique. Il est ihéritier du génie, qui lui lègue constamment ses biens les plus précieux. Je vois en esprit, sur son bonnet de nuit, le turban vert qui le caractérise comme descendant du Prophète. Le génie, il est vrai, ne le laissera pas pénétrer dans son monde intérieur. Celui-ci appartient à lui seul. La majorité, là, n'a rien à voir. Comment il pense et sent, cela le regarde seul. Mais, dès qu'il sort de son monde intérieur, dès qu'il ne se contente pas d'exercer de l'inlluence seulement par son exemple et d'agir seulement pour soi, il lui faut dépouiller le costume spécial de l'originalité et porter l'unilormc de la banalité. Alors il n'est plus qu'un philistin honoraire parmi les philistins. En Angleterre, un

bO PSYCllO-PllYSIOLOGIE DU GENIE ET DU TALENT

prince ou un lord qui veut jouer un rôle dans l'administration de la Cité, doit se faire admettre dans une corporation. Il doit devenir de nom ou tailleur, ou tondeur de draps, ou quelque chose d'analogue. C'est là exactement ce que je veux dire.

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