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DU GÉ.ME ET DU TALENT

11 convient de faire précéder les considérations formant la trame de ce chapitre, d'une définition aussi nette que possible des concepts qui en font l'objet. Qu'est-ce qu'un talent? Qu'est-ce qu'un génie? La réponse à ces questions consiste habituellement dans un vague radotage, où dominent les substantifs admiratifs et les adjectifs laudatifs. Gela ne saurait nous suffire. Il nous faut nondes fieursde rhétorique complimenteuses, mais une sobre explication. Or. je crois que nous nous rapprochons beaucoup de la vérité, en disant : un talent est un être qui accomplit des activités généralement ou fréquemment pratiquées, mieux que la majorité de ceux qui ont cherché à acquérir la même aptitude ; un génie est un homme qui imagine des activités nouvelles non encore pratiquées jusqu'à lui, ou pratique des activités connues d'après une méthode entièrement propre et personnelle. Je

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définis à dessein le talent comme un être, et le génie , au contraire, comme un homme. Le talent, en effet, ne me semble nullement limité à l'humanité ; il existe, à n'en pas douter, aussi dans le règne animal. Un caniche auquel on peut enseigner des tours plus compliqués qu'à d'autres chiens, est un talent; de même, un rouge-gorge ou une fauvette qui chante mieux que ses congénères ; peut-être même un brochet plus adroit à la chasse, ou unver luisant plus lumineux. Ungénie, au contraire, entantque manifestation individuelle, n'est imaginable que chez l'homme. D'après notre définition, il consiste en ce qu'un individu suit de nouvelles voies jamais frayées avant lui. C'est là ce que ne fait aucun animal individuel, autant qu'a pu le déterminer l'observation humaine. Des espèces peuvent le faire ; elles peuvent donc être douées collectivement de génie. L'ensemble des êtres vivants le fait certainement. L'évolution des organismes, de l'être unicellulaire jusqu'à l'homme, le démontre. On peut donc dire : le monde organique dans son ensemble est un génie, évolution et génialité sont synonymes, et la théorie de la descendance n'est autre chose que la compréhension et la proclamation de l'opération d'un génie dans le monde organique. Il existe certainement aussi chez l'animal individuel une certaine liberté de développement, une tendance à s'écarter du type de race hérité, car il faut bien que les modifications que nous observons dans la structure et la manière d'être des espèces après de

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longs laps de temps, se soient accomplies dans les individus. Mais, chez l'animal individuel, l'écart de l'ancien et la tendance au nouveau sont si faibles, que nous devons les négliger, parce que nous ne pouvons les percevoir. Une abeille qui, au lieu d'une alvéole hexagonale, en construirait une octogonale ou quadrangulaire ; une hirondelle qui trouverait une nouvelle forme pour son nid, un bœuf qui se ferait plutôt tuer que de se laisser atteler au joug, seraient des génies. Le monde, toutefois, n'a pas encore vu des phénomènes de ce genre, tandis qu'il a vu des hommes capables d'accomplir des écarts équivalents d'activités héritées.

Il existe donc, entre le talent et le génie, non une différence quantitative, mais une différence qualitative. Il ne m'échappe pas à ce sujet que l'on peut, en dernière ligne, en poussant l'analyse jusqu'au fond des choses, ramener cependant toute diiïérence à une question de plus ou de moins. Un seul exemple suffira. Pour devenir professeur d'histoire, on a besoin d'une certaine mesure de mémoire, de volonté et de jugement. Ces qualités réunies ne donnent toutefois qu'une médiocrité qui se tire d'affaire, tout au plus un talent estimable. Mais existent-elles à un degré de vigueur extraordinaire, leur possesseur peut devenir un grand homme d'État, un dompteur d'hommes, il donnera peut-être une face nouvelle à l'histoire des peuples, et on doit le qualilierde génie. La différence, cela est vrai, reposa uniquement sur la

grandeur différente des mêmes qualités; elle est toutefois si importante, que les deux phénomènes, différents seulement au point de vue quantitatif, font l'impression d'être différents dans leur essence même et de n'avoir aucun lien de parenté. Ainsi le Mont- Blanc et un grain de quartz ne diffèrent l'un de l'autre que quantitativement. Au fond, ils sont une seule et même chose. Le grain de quartz n'aurait qu'à être assez grand, et il serait le Mont-Blanc; celui-ci n'aurait qu'à se rétrécir jusqu'à une dimension presque imperceptible, et il serait le grain de sable. Nous trouvons néanmoins que la seule différence de grandeur suffit pour faire de deux choses, identiques dans leur essence, des phénomènes aussi radicalement différents que le Mont-Blanc et le grain de sable.

Dans le précédent chapitre, Majorité et Minorité^ j'ai déjà cherché à montrer que chaque organisme ne possède pas la faculté de répondre par des réactions du système nerveux et musculaire, c'est-à-dire par des idées et des actes personnels et neufs, aux impressions venant du dehors. Seul peut le faire un organisme particulièrement accompli, particulièrement riche en force vitale. Le génie, dont je crois reconnaître la qualité essentielle dans le pouvoir d'élaborer à sa façon propre les aperceptions du

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monde exlérieur, a conséqiiemnient pour prémisse un développement organique supérieur; le clavier de son esprit possède en quelque sorte une octave de plus. Nulle application, nul exercice ne peuvent donner cette étendue plus grande ; celle-ci doit résulter de la construction de Tinstrument. Gœthe dit comme en badinant et de Tair le plus innocent du monde : « Plongez seulement en pleine vie humaine. » L'amuseur, dans la bouche duquel il met ce vers, est un espiègle pince-sans-rire. L'avis semble une naïveté, et n'est en fait que l'orgueilleuse vantardise d'un esprit hautement sûr de lui-même. « Plongez seulement en pleine vie humaine ! » En vérité I La recette est garantie, mais c'est un génie qui doit la suivre. L'homme ordinaire et même l'homme doué ne sait nullement comment il doit s'y prendre pour faire ce plongeon, et, quand il le tente, il en revient les mains vides. C'est que l'homme moyen, et je range aussi le talent dans celte espèce, ne voit nullement le monde, mais seulement son reflet dans les yeux du génie. Il voit la « pleine vie humaine » non plastiquement en relief devant lui, mais seulement comme des ombres chinoises projetées sur la muraille par la lanterne magique du génie. Il aura beau essayer de saisir de la main ces ombres multicolores et mobiles, il n'attrapera rien. Le phénomène du monde constitue une matière première dont l'homme moyen ne peut rien faire, dont le génie seul peut former quelque chose que celui-là parvient

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ensuite aussi à comprendre. Si l'homme moyen voit les choses et les événements en groupes délimités, c'est parce que le génie a établi les groupes; si le monde et la vie s'offrent à lui sous la forme de tableaux synoptiques, c'est parce que le génie les a résumés et encadrés. Il sent, juge et agit comme le génie a senti, jugé et agi devant lui pour la première fois. Quant aux phénomènes que le génie n'a pas élaborés organiquement, il passe devant eux sans les apercevoir, sans en rien ressentir, sans les juger.

Je ne puis rendre plus clair ce rapport, qu'en empruntant une comparaison au monde organique. Les matières dont chaque être vivant a besoin pour sa nourriture, notamment le carbone et l'azote, existent partout sur la terre en quantité pratiquement illimitée; mais les animaux ne peuvent rien en faire, ils ne peuvent les employer sous la forme où la nature les leur offre primitivement. Dans une atmosphère chargée d'acide carbonique, sur un sol surabondamment riche en nitrates, un animal devrait périr misérablement. La plante seule, et, parmi les plantes, seulement la plante à chlorophylle, est en état d'élaborer ces matières premières en nourriture. Ce n'est que quand la plante a élaboré dans son propre organisme le carbone et l'azote, que ceux-ci deviennent capables de servir de nourriture à l'animal. Il en est absolument de même du génie et du non génie, le talent inclus. Le non génie ne peut

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digérer la nature, se l'assimiler, la transformer en parties constitutives de sa propre conscience. Il voit les phénomènes, mais il ne s'en fait aucune image ; il entend, mais il ne saisit ni n'interprète point. Le génie, au contraire, a en soi quelque chose de particulier, en quelque sorte une chlorophylle qui le rend capable de former, à l'aide des phénomènes, des représentations mentales achevées, que l'esprit humain ordinaire peut ensuite recevoir dans sa conscience. Darwin donne, dans le premier chapitre de son Voyage d'un naturaliste autour du Monde, un surprenant tableau de la vie sur les rochers absolument nus de Saint-Paul, au milieu de l'Océan atlantique. Deux espèces d'oiseaux s'y trouvent, la buse et une sorte d'hirondelle de mer, le grand pygargue. Sur les oiseaux vivent en parasites une mouche, une tique et un ptérophore ; de leurs excréments se nourrissent une espèce de stercoraire et un pou des bois ; de nombreuses espèces d'araignées tendent des pièges aux mouches et aux mites, et l'on peut ajouter, ce que Darwin ne dit pas, qu'autour de ces animaux supérieurs grouille sûrement tout un monde d'êtres microscopiques, d'infusoires, microcoques et bactéries. Il suflit donc qu'un seul oiseau vienne à Saint-Paul, pour transformer immédiatement la roche aride en un milieu nourricier adapté à une série assez vaste de créatures qui, sans cet oiseau, ne pourraient subsister un ?.eul jour en cet endroit.

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Un fait absolument semblable est, par exemple, celui de la naissance d'une littérature chez un peuple. Un génie transforme , avec les organes digestifs intellectuels que lui seul possède, les impressions des sens en une œuvre d'art compréhensible, digestible pour les autres humains. Immédiatement il donne naissance à tout un essaim d'êtres parasitaires. D'abord viennent les imitateurs qui répètent et varient plus ou moins adroitement la première œuvre. Ce sont en quelque sorte les mouches et les tiques qui se nourrissent du sang des hirondelles de mer. Puis se fondent des écoles critiques et esthétiques, qui n'ont plus rien à faire avec la nature nue et s'occupent seulement des résultats de la digestion de cette nature par le génie et ses imitateurs. Ce sont en quelque sorte les araignées qui traquent les mouches, et les stercoraires qui se nourrissent des fientes. Enfin, apparaissent les historiens de la littérature, qui racontent, en faisant beaucoup d'embarras, comment tout s'est passé. Pour ceux-ci je ne trouve pas immédiatement l'organisme correspondant du rocher de Saint-Paul, car je ne voudrais pourtant pas les assimiler aux microbes. Nous avons donc déjà une grande littérature nationale avec des œuvres de second rang, des systèmes esthétiques, d'ingénieux travaux critiques, des histoires littéraires et des monographies sur des chapitres isolés de celle-ci, des commentaires savants de tous ces livres et toute une corporation de professeurs qui en vivent^

en se livrant sur eux, d'un bout de l'année à l'autre, à de belles dissertations ; et toute celte bibliothèque avec son appendice vivant d'érudits, a son point de départ et sa raison d'être uniquement dans les créations de quelque naïf génie, qui n'était ni érudit ni professeur, et qui a produit son chef-d'œuvre comme le pommier porte des pommes, parce que sa disposition organique le poussait à le produire ; et tous les autres petits bonshommes qui vinrent après lui n'auraient pas su, mis face à face avec la nature nue, dire même : Bé ; ils n'auraient même jamais fait leur apparition, pas plus que ne l'aurait faite, sans l'oiseau qui lui rend possible son existence, le petit monde animal du rocher de Saint-Paul,

Le génie repose donc sur un développement organique primitivement supérieur, le talent sur un plein déploiement, acquis par l'application de l'exercice, des dispositions naturelles que, au sein d'une race donnée, possède la majorité des individus sains et normaux. Si maintenant je viens à affirmer que le génie a une base physiologique, structurelle, on est fonde à me demander quel est le tissu dont le développement plus riclie produit le génie. La question a l'air assez intimidant. La réponse ne serait cependant peut-être pas si difficile, si le génie ou le talent étaient des phénomènes simples. On pourrait alors arriver par une méthode très simple à la solution de la difficulté. Vuici un cas, où existe une étonnante mémoire; en vuici un autre, caraclérisé par une

extraordinaire volonté. Évidemment, dans ces deux cas, les centres cérébraux qui président à la mémoire ou à la volonté doivent être particulièrement développés. Quels sont ces centres, c'est ce qu'on ne sait pas encore exactement ; mais on les découvrira avec le temps, et l'on est déjà sur la trace de quelquesuns. De cette façon, l'analyse et l'explication des phénomènes intellectuels exceptionnels seraient des jeux d'enfant. Oui, mais malheureusement les choses ne sont pas aussi simples. Génie et talent sont des phénomènes excessivement complexes; ce n'est que rarement qu'ils s'expliquent par le relief extraordinaire d'une seule faculté intellectuelle fondamentale, bien que le plus souvent une telle faculté prédomine et puisse être constatée par une enquête exacte ; presque toujours plusieurs facultés fondamentales participent, quoique en inégale mesure, à la production du phénomène total du génie ou du talent, et les diverses proportions où elles entrent dans la combinaison s'expriment en des résultats finaux si divers, qu'il est souvent excessivement difficile de conclure de ceux-ci à leurs causes organiques. Tout Fart de l'analyse psychologique du génie comme du talent consistera donc à dissoudre en ses parties constitutives simples ce qui se présente comme un ensemble tout d'une pièce, et à remonter à la source de celles-ci dans l'organisme.

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Tout homme cultivé sait aujourd'hui que notre système nerveux central, c'est-à-dire le cerveau et le cervelet, la moelle allongée, la moelle épinière, les nerfs sensoriels et moteurs, n'est pas un organe unique à fonction simple, comme, par exemple, le cœur ou le rein, mais un ensemble de nombreux organes, à la vérité apparentés par leur nature, mais néanmoins présidant à des fonctions toutes différentes. Il en est de même de l'appareil digestif. Le trajet entier des intestins, depuis la porte d'entrée jusqu'à celle de sortie, avec tous leurs appendices, forme un unique appareil dont les parties concourent ensemble au but de faire servir les matières nutritives introduites, par une modification mécani(|ue et chimique convenable de ces dernières, à la construction et à la conservation de l'organisme. Mais combien différentes sont les parties isolées de ce grand appareil! Les glandes salivaires de la bouche n'ont rien de commun avec le pancréas et le foie; l'estomac est autrement constitué tiue l'intestin grêle; les glandes à pepsine diffèrent sous tout rapport des villosités intestinales. Ici est sécrété un suc qui transforme l'amidon en sucre; là, un autre suc qui rend soluble rall)uminc insoluble. Ce tissu s'occupe seulement de faire avancer le bol alimentaire; cet autre MAX NOUDAL*. — Psyclio-pliys. 4

est chargé au contraire de lui fermer temporairement la route et de le forcer à s'arrêter; cet autre encore est préposé exclusivement à l'absorption. De même, le système nerveux central remplit dans sa totalité la grande tâche générale d'établir des rapports entre le « moi » et le « non moi », ou, pour employer une expression moins philosophique, entre le monde extérieur et l'individu, de transtbrmer des impressions en conscience et de faire réagir la conscience sur le monde; mais ce travail se divise en nombreux actes particuliers très dissemblables les uns des autres, actes accomplis par des parties tout à fait distinctes du cerveau et de la moelle épinière.

Je vais expliquer ceci par un seul exemple. Prenons l'acte de voir. Pour le profane,, il semble tout simple de saisir un journal et de lire ce qu'il contient. Qu'on ne puisse le faire quand on est aveugle, c'est ce qu'il comprendra immédiatement. Au contraire, il sera peut-être très étonné si on lui dit qu'un œil qui voit ne suffit pas pour accomplir l'action de lire, qu'il y faut la coopération d'une série d'autres organes situés dans le cerveau, et que la lecture n'est pas possible, si même un seul de ces organes ne travaille pas correctement. Le globe oculaire représente un appareil à la façon de la chambre noire, sur l'arrière-fond de laquelle tombe une image réduite et aussi nette que possible du monde extérieur. Cet arrière-fond est formé par une expansion du nerf optique dont les éléments subissent.

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SOUS rinfliience des rayons lumineux, une altération chimique analogue à celle d'une plaque sensible dans l'acte de photographier. La notion de cette altération, de sa qualité et quantité, c'est-à-dire l'image projetée sur le fond de l'œil, est conduite au cerveau. L'impression est ressentie à un endroit du cerveau situé très vraisemblablement dans la partie postérieure de la capsule interne. L'interprétation de l'impression enfin a lieu à un autre endroit du cerveau, que, d'après les recherches de Kussmaul, deWestphal et d'autres, on peut placer avec assez de certitude dans le lobe occipital gauche inférieur de celui-cL L'œil reflète donc le monde extérieur; le reflet est conduit par le nerf optique à la capsule interne ; la capsule interne transforme le reflet en une impression sensorielle, c'est-à-dire en une perception ; celle-ci est transmise à 1 écorce grise, et élaborée par elle en une aperception consciente. Si l'œil est incapable de fonctionner, le monde extérieur ne se reflète pas à une place utile, et le rapport entre le « moi > et le € non moi » est, sur cette voie, celle du sens visuel, complètement rompu. Si le nerf optique est malade, le monde se reflète bien à la place congrue, mais l'image n'arrive pas là où seulement elle est perçue. Si la partie postérieure de la capsule interne n'est pas en ordre, l'image arrive bien au cerveau, mais il n'y a là, pour ainsi dire, personne pour la recevoir; c'est comme si, un iil télégraphique existant, l'appareil récepteur faisait cependant défaut au

bureau du télégraphe. L'image alors n'est pas perçue. Si enfin l'écorce grise du lobe occipital gauche inférieur est désorganisée, l'image est bien perçue, mais non comprise, non interprétée. On voit, mais on ne sait pas ce qu'on voit. C'est, pour poursuivre la comparaison avec le télégraphe, comme si, l'appareil récepteur étant là et la dépêche reçue au bureau , celle-ci ne pouvait être remise au destinataire. C'est ainsi que chaque activité intellectuelle particulière, chaque acte de volonté, chaque sentiment, chaque représentation, si simples et si nus qu'ils apparaissent, sont en réalité quelque chose de très compliqué, à la production desquels participent de nombreuses parties, c'est-à-dire des organes, essentiellement différents du système nerveux central.

Ces organes particuliers placés à l'intérieur de la moelle épinière et du cerveau sont nommés centres, et on les a rangés hiérarchiquement. On parle de centres inférieurs et de centres supérieurs. La fonction qu'ils accomplissent détermine naturellement leur place sur l'échelle de la dignité. Mais, dans l'évaluation de la valeur de ces fonctions, on a moins considéré leur importance pour le maintien de la vie, que leur part à la production de l'essence spécifiquement humaine. Il y a des facultés que l'homme seul possède : par exemple, le don de l'abstraction ou le langage; d'autres qu'il partage avec les animaux : la mémoire, la volonté; d'autres encore qu'il a en commun avec tous les êtres vivants : la nutri-

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lion. (Bien entendu, disuns-le incidemment, même la plus humaine de toutes les facultés, c'est-à-dire précisément l'abstraction ou le langage cité en exemple, n'est pas exclusivement humaine en ce sens qu'elle apparaît pleinement développée chez l'homme, mais n'est pas indiquée même par la moindre trace chez les animaux inférieurs à lui; d'après les travaux de Romanes, il n'est guère douteux que la vie intellectuelle humaine n'est qu'un plus haut développement de la vie intellectuelle animale, et que la nature, ici comme partout, ne connaît que des lignes d'évolution ininterrompues, mais ni sauts ni solutions de contiimité. Ce n'est toutefois pas ici le lieu d'insister sur ce point). La dignité d'une fonction, par conséquent aussi du centre qui y préside, est en rapport inverse de sa fréquence dans le monde organique et de son importance pour la conservation de la vie. Sans les faits plus ou moins simples et compliqués de la nutrilion, c'est-à-dire sans digestion, respiration ni circulation du sang, l'organisme ne p(jurrait subsister un moment ; mais les centres de digestion dans les ganglions du sympathique, les centres médullaires et cardiaques pour laclivité des muscles thoraciques et du cœur, sont les plus inférieurs de tous. Les mouvements des membres, et notamment la combinaison précise de ces mouvements, (jui seule rend possibles la marche, la préhension, etc., sont certainement très importants pour l'individu, mais on peut cependant vivre sans eux ; les centres des mouvements

musculaires et de leur accord exact (l'expression technique est coordination) dans la moelle épinière et vraisemblablement dans les pédoncules cérébraux, peut-être aussi dans le cervelet, sont déjà supérieurs. Mémoire, jugement, imagination enfin, sont pour l'organisme total non une nécessité vitale, mais un luxe agréable ; l'individu peut très bien végéter sans eux des années et des dizaines d'années ; mais leurs centres dans l'écorce grise sont les plus hauts. Cette hiérarchie n'est nullement arbitraire, mais bien fondée. Plus une fonction est générale et nécessaire, plus son instrument est simple et grossier; dans la mesure où la fonction devient plus spéciale et plus différenciée, l'instrument doit devenir aussi plus fin, plus compliqué, et conséquemmentplus délicat. Une charrue est une nécessité plus grande et est employée par un plus grand nombre de gens, qu'un chronomètre; celui-ci est plus nécessaire et plus répandu qu'un instrument de précision pour la comparaison exacte d'un mètre avec le mètre-étalon de Paris. Mais la charrue est beaucoup plus grossière et plus simple que le chronomètre, et celui-ci est beaucoup plus grossier et plus simple que l'instrument de précision. Il n'est pas facile de détruire une charrue ; une montre demande déjà à être traitée un peu plus délicatement, mais résiste encore à maint choc; quant à l'instrument de précision, il est dérangé rien que par l'ébranlement que cause au sol une voiture passant au loin. Il n'en va pas autrement des

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centres nerveux. Plus le travail réclamé deux est individuel, spécial et exclusif, et plus ils sont compliqués, fins, et conséquemment délicats. La nutrition est un acte comparativement grossier. A la rigueur, on n'aurait pas besoin à cet effet d'organes particuliers, de même que, par exemple, on pourrait creuser un sillon sans charrue, avec un bâton ou une pierre ou même avec la main, seulement avec moins de facilité et de commodité. Chaque gouttelette la plus simple de protoplasma a la faculté de se nourrir, au sens le plus large, par la susception de matières solides, liquides et gazeuses, c'est-à-dire de digérer et de respirer. Si nous avons besoin à cet effet d'instruments hautement compliqués, tels que les systèmes de la circulation du sang, de la respiration et de la digestion, c'est parce que notre organisme doit accomplir des actes plus compliqués qu'une gouttelette de protoplasma, et ne saurait se dispenser de la division du travail. C'est ainsi, par exemple, qu'un minisire d'Etat n'a pas le temps de cuire luimême son diner et de faire ses habits, travail auquel peut très bien se livrer, au contraire, le lazzarone napolitain. Néanmoins, la nutrition, même dans notre organisme complexe et fonctionnant avec une très large division de travail, est une besogne subalterne et simple, et les centres qui y président son! si grossiers, qu'ils résistent le plus longtemps aux inlluences destructives, et, de fait, meurent les derniers. Les centres moteurs aussi sont encore assez subalternes,

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et pour cette raison proportionnellement résistants. On demande très peu à ces centres, qui se trouvent dans la moelle épinière. Quand les nerfs sensitifs leur transmettent la perception qu'une force extérieure agit sur une partie quelconque du corps, qu'elle se manifeste sous forme d'un simple contact ou d'une douleur, ils doivent inciter des groupes musculaires déterminés à se contracter, empêcher d'autres de le faire, et amener de cette façon un mouvement efficace soustrayant le corps à l'effet de la force extérieure. On nomme cela un mouvement réflexe. Il a lieu sans commandement de la conscience, même à l'insu de celle-ci. Une grenouille à laquelle on a enlevé le cerveau, peut l'accomplir. Les centres moteurs médullaires sont très bornés, pour ne pas dire stupides. Ils ne peuvent discerner la cause déterminante des perceptions qui leur sont transmises. Ils ne peuvent répondre aux excitations extérieures que par les mesures motrices les plus simples. Si le corps peut rester exposé sans danger à la force extérieure, un centre supérieur doit leur ordonner de se tenir tranquille. Si, au contraire, le simple recul ne suffit pas, si le corps doit, par exemple, courir ou bondir, pour échapper à une action extérieure, un centre supérieur doit de nouveau leur ordonner de mettre en mouvement les groupes musculaires dont l'ensemble produit la course ou le bond. Les centres cérébraux, entin, qui produisent la volonté et la conscience avec tout son contenu, sont les plus hauts, car

leur activité est la plus variée et la plus complexe: elle est la plus exclusivement humaine, et a besoin, pour être accomplie convenablement, d'un si précis engrenage de tant de parties délicates, que de très petites influences suffisent à déranger l'appareil ultra-sensible, de même que de très petites incitations le mettent aussi en activité. Plus un centre est haut, plus tardivement il parvient à la maturité, plus longuement l'organisme travaille à l'achever, plus rapidement il s'use. La hiérarchie des centres n'est donc pas arbitraire, elle n'est pas déterminée d'après des appréciations individuelles sur la plus ou moins grande importance de leurs fonctions, mais établie par la nature elle-même. Un gourmet aurait beau dire : « Avis contre avis : je place le centre de nutrition au-dessus du centre de la mémoire ou du jugement ». Il faudrait lui répondre que ses penchants personnels l'induisent en erreur, que le centre de nutrition ne saurait être le plus haut, car il est répandu dans tout le règne animal, apparaît au premier instant de la vie individuelle, dure jusqu'à la déchéance extrême de l'organisme et opère un travail constamment uniforme, jamais modifié individuellement, tandis que les centres de mémoire et de jugement n'apparaissent que chez les animaux supérieurs, ne se manifestent dans la vie individuelle qu'à un certain niveau de développement, deviennent obtus et incapables de fonctionner, en règle générale, avant la mort naturelle de l'organisme, et four-

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nissent un travail qui doit pouvoir suivre toutes les modifications des circonstances extérieures.

La nouvelle biologie darwinienne, déjà pressentie d'ailleurs par Yirchow, conçoit même le plus haut organisme animal, celui de l'homme, seulement comme une colonie de simples êtres vivants avec division de travail poussée très loin, et avec modification, causée par elle, des citoyens individuels de cette colonie. Originairement, chaque cellule dont nous sommes formés est un organisme en soi, qui peut tout ce qui est nécessaire à un organisme voulant exister; la cellule peut donc se nourrir, se reproduire par division, selon le type le plus simple, et se mouvoir par contraction de son protoplasma. Mais en s'unissant par d'innombrables millions pour former un organisme animal ou humain, les cellules se partagent ces diff'érentes occupations, chacune ne peut plus accomplir qu'un travail déterminé, désapprend les autres travaux et devrait périr, si les autres cellules ne faisaient pas pour elle ce que celle-là ne peut plus faire. Le globule rouge peut absorber de l'oxygène et le porter à tous les tissus, mais ne peut plus se mouvoir et se reproduire. La fibre musculaire peut se mouvoir et entraîner avec elle les autres parties du corps, mais elle ne pourrait tirer à elle, de la nature, des matières nutritives non préparées et se reproduire, etc.

En dépit de toute l'égalité primitive des parties réunies, ou, pour nous en tenir à notre expression

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antérieure, des citoyens réunis de la colonie, une hiérarchie très sévère s'est cependant formée chez elle. L'organisme est une société composée de prolétaires, de bourgeois et de classes dirigeantes. 11 renferme des éléments qui représentent les degrés de développement les plus divers de la vie animale. Les corpuscules du sang et les cellules lymphatiques ne sont pas d'un ordre plus haut que les bactéries, avec lesquelles ils ont souvent à se battre et par lesquelles ils sont même parfois vaincus, quoiqu'en règle générale ils se montrent les plus forts. La moelle épinière n'est pas d'un ordre plus haut que, par exemple, celle d'une grenouille; le centre de sensation n'est pas plus élevé que celui d'un homme de la race la plus inférieure, un boschiman, par exemple ; seuls les centres les plus nobles de la pensée et du jugement élèvent Torganisme vague au-dessus de tous les autres êtres vivants et font de celui-ci non un être vivant en général, non un animal vertébré, non un homme sans plus, mais un homme déterminé, un individu qui se dislingue de tous les autres et domine tous les autres, quand ces centres sont particulièrement développés.

La hiérarchie dans l'organisme n'exclut d'ailleurs pas une certaine indépendance de chaque classe. Je pourrais dire : il règne entre elles un constant conflit de princi()es démocratiques et aristocratiques. Les centres inférieurs ne se laissent pas volontiers commander par les supérieurs ; les supérieurs essaient en

vain de se soustraire à la tyrannie des centres inférieurs. Les centres cérébraux ne peuvent pas empêcher les centres de nutrition d'accomplir leur travail ; ils ne peuvent les déterminer à accomplir ce travail de telle ou telle façon, plus rapidement ou plus lentement ; les opérations des corpuscules du sang, des glandes lymphatiques, etc., échappent complètement à l'action de la conscience et de la volonté ; ce n'est qu'indirectement que les centres cérébraux peuvent faire la preuve qu'ils sont tout de même plus puissants ; il est en leur pouvoir de refuser aux centres inférieurs les conditions dans lesquelles seules ils peuvent exercer leur activité, en empêchant, par exemple, l'introduction d'aliments dans l'estomac, d'air dans le poumon, et en rendant ainsi impossible aux glandes digestives et aux globules du sang d'accomplir leur devoir. Réciproquement, les centres inférieurs tiennent aussi les centres élevés dans une forte dépendance, car ceux-ci ne peuvent fournir l'optimum de leur travail que quand ceux-là remplissent régulièrement et complètement leur devoir. Des tendances démocratiques n'existent pas seulement dans les basses classes de la colonie qui forme l'organisme ; le droit public entier de celle-ci est démocratique, ou, du moins, il n'est pas monarchique. Nous n'avons pas un centre unique qui gouverne avec toute-puissance, comme un roi absolu, tous les centres de l'organisme, mais plusieurs centres, ayant des droits égaux et occupant dans la colonie orga-

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nique absolument le même rang. Trois de ces centres au moins peuvent prétendre à être envisagés comme le triumvirat qui exerce dans lorganisme des droits souverains ; ce sont les centres de la conscience, de la mémoire et de la volonté. C'est une simple hypothèse, bien entendu, que d'attribuer à ces trois activités des centres déterminés ; jusqu'à présent, cela n'est pas prouvé, et une analyse plus approfondie pourrait peut-être démontrer que la conscience, la mémoire et la volonté, ne sont pas simples, mais complexes et réductibles à des éléments fondamentaux. Elles s'influencent les unes les autres, mais sont indépendantes les unes des autres. Pour que leur activité soit avantageuse et utile à l'organisme, elles doivent concorder ; mais cette harmonie manque parfois dans les cas de maladies du cerveau et même en pleine santé intellectuelle apparente. On perd quelquefois la mémoire, mais on conserve la conscience. De même, en conservant la conscience, on peut perdre la volonté. Volonlé et mémoire subsistent d'autre part avec la perte de conscience, par exemple dans le somnambulisme ou dans certaines formes de l'hypnotisme. Et même quand les trois centres travaillent normalement, ils suivent néanmoins habituellement chacun leurs propres voies, qui peuvent évidemment être parallèles, mais qui sont loin de toujours l'être. Nous savons que in mémoire est complètement indépendante de la volonlé. Elle nous apporte dans la conscience des

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représentations que nous n'avons ni cherchées ni réclamées, et nous en refuse opiniâtrement d'autres que nous nous efforçons violemment de nous rappeler. De même, la volonté est indépendante de la conscience et de tout son contenu. Nous avons beau nous persuader, en déployant toutes les forces de notre jugement, d'accomplir un acte déterminé ; nous ne l'accomplissons pas tout de même. La conscience est pleinement convaincue, mais la volonté n'en tient pas compte. Ou bien, nous nous prouvons par les raisons les plus irréfutables que nous devons nous abstenir d'un acte déterminé. La volonté écoute, laisse dire, et fait finalement ce contre quoi la conscience s'insurge. Les centres supérieurs restent donc indépendants les uns vis-à-vis des autres, s'accordent une fois, entrent en conflit une autre fois, et se disputent véritablement, pendant toute la vie, l'influence prépondérante dans l'organisme.

Nous l'avons déjà vu dans le chapitre précédent : c'est dans un développement très riche et très parfait seulement que les centres les plus hauts sont en état de former de nouvelles combinaisons, c'est-à-dire de répondre aux impressions extérieures par des pensées et des actes non usités jusque-là et pour lesquels il n'y a aucun exemple ; alors que ces mêmes centres, dans un développement moins haut, ne travaillent que d'une façon traditionnelle et héritée, c'est-à-dire fonctionnent exactement comme euxmêmes ont précédemment fonctionné en semblables

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occasions, et comme, avant eux, ont fonctionné les parents. Chaque activité que l'on exerce à plusieurs reprises, est organisée ; c'est-à-dire que le rapport dans lequel les neurones doivent entrer les uns avec les autres, pour produire cette activité, devient fixe et arrêté, et cette dernière s'efTectue automatiquement.

En dépit de tout ce que Herbert Spencer peut alléguer contre les comparaisons et les images destinées à expliquer les faits psychologiques, celles-ci n'en restent pas moins un bon moyen pour rendre clair même aux profanes ce sujet si difficile. Je n'hésite donc jias à apporter un exemple grossier. et par là même plus aisément saisissable, pour expliquer ce qu'on entend par activité non organisée et activité organisée des centres cérébraux. L'activilé organisée est, comparée à l'activité non organisée, ce qu'est le jeu d'une boite à musique par rapport au jeu d'un artiste. Le morceau pour lequel la boîte est conslruile, celle-ci, si on la remonte, l'égrène exactement ; quant à un autre morceau, elle ne peut naturellement le jouer. L'artiste, au contraire, jouera chaque morceau dont on lui présenlera les notes, et, sil est bien doué, il jtourra aussi inventer des morceaux nouveaux et n<' pas seulement jouer d'après des notes étrangères. Dans la foule moyenne, les centres cérébraux sont comme les boites à musique ; ils jouent seulement les morceaux (ju'on a introduits et organisés en eux. Mais quel méca-

nicieii a disposé leur mécanisme en vue des morceaux de musique déterminés ? C'est la série des ancêtres qui ont joué toujours de la même façon ces morceaux de musique, jusqu'à ce que l'instrument, résonnant primitivement sous des doigts jouant librement, devint automatique. Chez les hommes exceptionnels, au contraire, les centres cérébraux sont comme les artistes ; ils peuvent jouer des morceaux qu'ils n'ont pas entendus précédemment; leur répertoire ne consiste pas en quelques morceaux toujours de nouveau rabâchés, mais change continuellement et sans limitation de nombre.

Reste une dernière question. Pourquoi des activités exercées fréquemment finissent-elles par s'organiser? Ou, pour nous en tenir à l'exemple choisi : pourquoi un morceau, librement joué à diverses reprises, est-il finalement appliqué au barillet à musique? Ma réponse ne peut être qu'une hypothèse, mais qui concorde avec tout ce que nous savons des lois de la nature. Cela se produit par l'effet de la loi universelle, formulée pour la première fois par Leibniz, en vertu de laquelle tout se fait dans la nature avec la moindre dépense possible de force. Quand la volonté ou la conscience ont à former de nouvelles combinaisons, cela exige une grande dépense de force nerveuse. Chaque temps du travail doit être spécialement commandé et surveillé. Mais cette dépense est économisée, quand il est possible d'accomplir automatiquement des activités fréquem-

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ment répétées. Alors il suffit d'une unique impulsion, donnée par une simple impression sensorielle ou par un ordre de la volonté ou de la conscience, pour mettre la mécanique en mouvement, et le travail est accompli du commencement à la fin, sans que les centres suprêmes aient à le surveiller, à intervenir et à donner des ordres détaillés. C'est là sans doute le motif pour lequel des activités fréquemment exercées ne sont plus librement accomplies par les centres suprêmes, mais s'effectuent automatiquement, c'est-à-dire organiquement. Cette tendance à l'économie de travail et de force par la plus large transformation possible d'activité libre en activité automatique, est si forte, qu'elle tend à prévaloir continuellement non seulement dans l'espèce, mais aussi dans l'individu. Il n'est pas besoin d'une longue série de générations, pour organiser une fonction dans les centres qui la fournissent; cela arrive en très peu de temps, en beaucoup moins de temps que la durée d'une seule vie humaine. Même le plus puissant organisme, c'est-à-dire, d'après mon explication précédente, le plus original, vuit son originalité devenir automatique, et s'il continue à être original, comparé aux autres organismes, il ne l'est plus, comparé à lui-même. Il devient en quelque sorte la boîte à musique qui joue mécaniquement ses propres compositions à lui. Ainsi s'explique que le génie le plus personnel finit par devenir maniéré, et il n'avait pas si grand tort. \e brave philistin (pii.

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devaat un beau tableau, faisait la remarque que, pour produire une chose pareille, il fallait probablement beaucoup d'habitude.

Les fonctions automatiques des centres suprêmes n'arrivent pas à notre conscience sous la forme d'idées, mais sous celle d'émotions. Seules les activités qui, du début jusqu'à la fin, s'effectuent dans la conscience, c'est-à-dire qui commencent par une impression sensorielle, qui se transforment en une perception, éprouvent une interprétation sur leur cause, sont casées dans la mémoire et mènent à un jugement dont l'accomplissement est ordonné expressément à la volonté, seules ces activités sont ressenties par le « moi » pensant comme des idées claires à contours nets. Les activités, au contraire, qui s'effectuent sans intervention directe de la conscience, qui consistent par conséquent en ce qu'un centre parcourt mécaniquement, sur une incitation, un cycle d'actes organisés, comme une boîte à musique joue son morceau, ces activités sont seulement ressenties comme mouvements d'âme obscurs et vagues, ou, pour employer l'expression technique, comme émotions.

Il faut s'en tenir sévèrement à cette distinction. Elle forme la prémisse de tout ce que j'ai encore à dire dans cet essai. Que l'on n'oublie jamais que ce que nous nommons la conscience n'embrasse pas l'organisme entier, mais seulement un organe de celui-ci, un centre cérébral; qu'elle est, en un mot.

non la conscience, mais une conscience. Chaque centre a sa propre conscience, mais le centre suprême, celui qui est le substratum de notre « moi » pensant, de notre personnalité intellectuelle, n'en a aucune connaissance ou n'en a qu'une connaissance obscure. Notre « moi >, c'est-à-dire le centre cérébral suprême, n'apprend rien ou rien de précis des faits qui se passent dans les centres de la moelle épinière et du système sympathique. Et cependant il est indubitable que ces centres-là ont aussi leur conscience, étroite et subordonnée, il est vrai, qu'ils savent en tout cas par quelle activité, par quels ordres aux tissus qui leur sont subordonnés, ils doivent répondre aux excitations. Il faut se représenter la conscience comme un œil intime qui regarde, par une espèce de microscope, les centres et leur activité. Le champ visuel de ce microscope est relativement petit ; ce qui est en dehors de lui, l'œil qui observe ne le voit naturellement pas; il ne voit pas davantage les commencements ni les fins d'images qui dépassent l'étroit champ visuel. La conscience perçoit les derniers résultats de l'activité d'autres centres; mais non leurs débuts et leur développement. Quand la mémoire pousse une représentation dans le champ visuel de la (.'onscience, celle-ci la voit ; mais comment celte représentation a été amenée et où elle glisse ensuite, c'est ce que la conscience ne voit pas. Les choses vont de même pour la volonté. La conscience voit l'effet dune acli-

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vite du centre de volonté, c'est-à-dire un mouvement musculaire ou une série de mouvements efficaces et complexes. Mais comment naît l'impulsion d'innervation, c'est-à-dire la force qui, à travers les voies nerveuses, incite les muscles à la contraction, la conscience ne l'apprend pas. La façon dont la conscience ressent sa propre activité et celle des autres centres, en tant qu'ils apparaissent dans son champ visuel étroit, est complètement différente. Les actes propres qu'elle commence et achève, dont elle prépare elle-même toutes les parties, ne laissent en elle aucune incertitude et aucun état de vague inassouvissement. Ce sont, comme je l'ai dit plus haut, des idées, c'est-à-dire des clartés; au contraire, les actes seulement imparfaitement perçus des autres centres, sur lesquels la conscience n'a pas d'influence directe, dont elle ne distingue pas nettement les phases successives, dont le début, le développement et le terme lui échappent, éveillent dans la conscience une sorte de malaise et de tension, je dirais volontiers un effort visuel, la sensation qu'éprouve un œil qui voudrait voir distinctement quelque chose de distant, de petit ou de faiblement éclairé, et ne le peut; c'est une constatation de sa limitation propre, une constatation de faiblesse et d'imperfection, une curiosité et un trouble, un vif désir de savoir davantage. Cette sensation est précisément l'émotion qui arrive à notre conscience comme pressentiment, aspiration, excitation indistincte et désir vaguement contourné.

Les- émotions agréables n'échappent pas, comme on pourrait le croire, à cette définition. En effet, une analyse attentive décèle dans le sentiment de plaisir les mêmes éléments de désir vague, d'inquiétude chercheuse et de trouble de la compréhension, que dans l'émotion triste, conséquence d'une dépression organique. Le travail d'idéation nette et claire, cette activité du centre suprême de la conscience que, pour la brièveté, je nommerai cogitation, par •contraste avec l'émotion, est accompli par les individus plus parfaitement outillés qui possèdent la faculté de former de nouvelles combinaisons. La foule moyenne dont les centres, travaillant automatiquement, ne contiennent conséquemment que des combinaisons organisées, reste limitée à l'émotion. La grande majorité des hommes n'a jamais dans la conscience, pendant sa vie entière, une seule idée claire, pleinement illuminée: leur conscience ne parvient jamais à voir que des images demiobscures et vagues; ils ne seraient pas capables d'exprimer nettement, en un moment donné, ce qui se passe dans leur esprit ; toute tentative de ce genre aboutirait bientôt k un radotage indistinct et à des lieux communs insignifiants et sans relief; ils vivent exclusivement d'émotions. L'émotion est donc ce qui ♦'st hérité, la cogitation ce qui est acquis. L'émotion est l'activité de T espèce, la cogitation l'activité de l'individu.

Malgré son caractère vague, bien qu'elle laisse

la conscience insuffisamment satisfaite et même inquiète, l'émotion est subjectivement plus agre'able que la cogitation, et cela pour trois raisons. Premièrement, elle est plus facile, c'est-à-dire qu'elle se produit avec une moindre dépense de force nerveuse, puisque le travail automatique des centres est plus commode que le travail conscient et libre, et que la commodité est ressentie comme un agrément, l'efTort comme une peine ou une douleur. Secondement, précisément l'impuissance de la conscience à voir clair dans les processus se passant dans l'intimité des centres qui travaillent automatiquement, c'est-àdire dans les émotions, implique en soi, à côté d'un élément d'angoisse, aussi un élément de charme et d'intérêt ; la conscience cherche à deviner ce qu'elle ne sait pas, elle cherche à prêter une forme à ce qu'elle ne peut voir nettement ; cette activité de la conscience n'est autre chose que la fantaisie, qui, par conséquent, est excitée par l'émotion; or, la fantaisie est, l'observation nous le prouve, une activité agréable de la conscience. Troisièmement, — et cet argument se trouve déjà dans Darwin, — les activités les plus importantes de l'organisme sont naturellement aussi les plus fréquemment exercées; donc les fonctions organisées, devenues automatiques par suite de leur fréquente répétition , seront aussi , en règle générale, les plus importantes pour la conservation de l'individu et de l'espèce ; comme ces fonctions ne parviennent à la conscience que sous la

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forme d'émotions, l'organisme attribuera aux émotions, comme étant l'expression des activités organiques les plus essentielles et les plus importantes pour lui, la plus grande valeur, c'est-à-dire, pour parler subjectivement, qu'il les sentira le plus profondément et le plus puissamment.

A la cogitation s'applique le contraire de ces trois arguments. Elle ne peut pas être ressentie comme plus agréable, parce que, premièrement, elle est trop pénible et trop incommode pour l'organisme moyen; que, secondement, elle n'excite pas ce jeu plaisant de la conscience que l'on nomme fantaisie; que, troisièmement, elle ne parait pas, à première vue, importante et essentielle pour l'organisme, car il a jusqu'alors, c'est un fait d'expérience, existé sans elle ; et elle aura encore à prouver son importance ou son utilité, en trouvant fréquemment, une fois exercée avec avantage pour l'organisme , l'occasion de se répéter; seulement, dans ce cas, elle sera rapidement organisée, et, de cogitation, se transformera en émotion.

Ces prémisses éclaircissent une foule de phénomènes obscurs. Le romantisme qui préfère le vieux au nouveau, qui trouve le moyen âge plus « poétique » que notre temps, qui s'éprend d'enthousiasme pour une ruine et traite d'ignoble une construction appropriée au but et en bon état, ce romantisme a sa racine dans ce que les représentations vieilles et héritées excitent des aclivilés automatiques des cen-

très, et sont conséquemment ressenties comme émotion, tandis que les représentations nouvelles non encore organisées doivent être pensées avec un effort de la conscience, c'est-à-dire provoquent la cogitation. L'antique patache éveillait chez la génération qui se servait encore d'elle, de l'émotion; le chemin de fer, de la cogitation. Les contemporains de la grande transformation des moyens de transport trouvaient en conséquence la patache poétique, le chemin de fer prosaïque et désagréable. La poésie entière et son effet reposent sur cette différence fondamentale entre l'émotion et la cogitation. La poésie a pour contenu les rapports, états et passions généralement humains, c'est-à-dire des activités souvent exercées, devenues automatiques, organisées; la poésie procède en conséquence de l'émotion et éveille l'émotion. Même dans son langage elle se rattache à d'anciennes représentations, non fortuitement, mais nécessairement , parce qu'il est naturel que les représentations héritées se présentent aussi sous le costume dans lequel on les a héritées des aïeux , -dans le champ visuel de la conscience. Voilà pourquoi aujourd'hui encore la poésie parle d'esprits, d'elfes et de dieux; voilà pourquoi elle anthropomorphise la nature et les mouvements de l'âme ; voilà pourquoi elle arme ses héros de flèches et de massues, et non de fusils Lebel ; pourquoi elle promène ses voyageurs sur un vaillant destrier, et non dans un coupé-lit, ou sur une bécane; pourquoi elle

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conserve la conception cosmique de l'enfance de notre civilisation. Elle n'aurait que faire de représentations et de formes modernes; elle ne se retrouve pas dans' notre conception actuelle du monde. Cela est trop neuf pour elle; cela ne s'est pas encore organisé; cela n'est pas encore automatique; en un mot, ce n'est pas encore émotionnel, mais cogitationnel. Aussi, toute tentative pour donner à la poésie un contenu moderne, ne promet-elle rien. Quand des rimeurs se proposent de créer une soi-disant poésie d'idées, d'introduire la science dans leurs vers, ils prouvent simplement qu'ils n'ont pas la moindre idée de l'essence de la poésie. La poésie est émotion; vouloir faire d'elle une cogitation, ce serait vouloir transformer un rêve en une veille lucide, sans qu'il cessât pourtant d'être un rêve. Mais le passage de la cogitation en émotion s'effectuera ensuite; ce n'est qu'une question de temps. Ce qui aujourd'hui est nouveau, sera vieux dans mille ans; ce qui aujourd'hui est individuel, sera ensuite inné chez l'espèce, héréditaire et organisé. Alors une gare paraîtra tout aussi poétique qu'aujourd'hui un castel en ruines, un canon Krupp qu'une lance de tournoi, la mention d'une machine électro-dynamique ou d'un hacille, tout autant qu'une allusion à l'oiseau bleu ou aux sanglots du rossignol. Car il ne faut pas oublier que tout le vieil attirail de la poésie a été autrefois aussi neuf, par conséquent cogitationnel, que le sont aujourd'hui les chemins de fer, l'arlilloric. les

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sciences exactes; alors on a certainement trouvé l'armure des *^chevaliers et le château sourcilleusement dressé sur la cime de la montagne, aussi prosaïques qu'aujourd'hui une tunique militaire et une caserne, et tenu alors pour poétique seulement ce qui était archaïque. Ce n'est pas là une simple supposition ; nous avons à ce sujet des points de repère certains. Presque chez tous les anciens peuples se rattachaient aux instruments de pierre des idées religieuses, mystiques, c'est-à-dire émotionnelles, alors que ceux-ci étaient depuis des siècles déjà en possession d'outils de métal. L'instrument de pierre était, pour les barbares de l'âge de bronze et de l'âge de fer primitif, ce que le bibelot moyen âge est pour les natures rêveuses de notre temps.

11 y a des sexes, des âges, des peuples, des époques, où l'activité automatique l'emporte sur l'activité combinante libre des centres suprêmes, l'émotion sur la cogitation. La femme, dont les centres suprêmes ne parviennent presque jamais au plus vigoureux développement qu'ils atteignent beaucoup plus fréquemment chez l'homme, est bien plus émotionnelle que celui-ci. L'enfant, dont les centres ne sont pas encore complètement développés, le vieillard chez lequel ils déclinent déjà, n'ont presque que des émotions, et pas de cogitation. Dans la maladie, dans la convalescence, alors que l'organisme, par conséquent tout le système nerveux central aussi, est encore affai^ bli, celui-ci ne produit que des émotions. Les mala-

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(lies cérébrales s'anaoncent précocement par la facilité avec laquelle l'individu change d'humeur, devient pleurard et rieur, c'est-à-dire par son émotivité. Les Chinois, les néo-Latins modernes sont des peuples émotionnels; ils se laissent diriger par des états demi-conscients, c'est-à-dire par l'activité automatique héritée de leurs centres, et ne produisent que peu d'individus chez lesquels les centres suprêmes sont assez vigoureux pour enrayer, pour « inhiber » l'automatisme et former des combinaisons libres, c'est-à-dire pour penser personnellement, être cogilationnels. Le moyen âge a été une longue époque de caractère purement émotionnel. La tradition était toute-puissante. L'individu disparaissait complètement dans la parenté, la corporation et TEtat. Pendant près de cinq siècles, il n'y eut pas un centre cérébral capable de cogitation. Aussi toute cette époque fut-elle, on doit le comprendre, sentimentalement religieuse et mystique, épithètcs qui ne signifient rien d'autre que cet estompement avec lequel, comme nous l'avons vu plus haut, l'activité automatique des centres parvient à la conscience de l'iiKlividu.

Je me suis livré jusqu'ici à des explications étendues, mais le lecteur, (jui n'e>t pas psychologue de profession, les trouvera indispensables. A présent

seulement il peut comprendre ce que j'ai voulu dire, en supposant que le génie et le talent doivent être rapporte's au degré de développement de centres déterminés. Dans quelle partie du cerveau faut-il chercher chacun des centres dont le développement particulier se manifeste par un talent particulier? C'est ce que nous ignorons dans la plupart des cas. Mais il n'est pas inadmissible, et il est même vraisemblable, que les recherches réunies de la médecine clinique, de l'anatomie pathologique et de la pathologie expérimentale, peut-être aussi l'étude du cerveau d'hommes éminents, entreprise systématiquement dans ces tout derniers temps seulement, fixeront le siège des centres particuliers.

Celui pour lequel les activités intellectuelles sont des fonctions d'une âme, c'est-à-dire d'un hôte immatériel de notre corps, trouvera l'explication du phénomène d'un génie et même d'un talent, ou ridiculement facile, ou tout à fait impossible. Il ne saurait se tirer d'affaire en disant que Pierre a plus d'àme que Paul, car là où il n'y a pas de matière, il n'y a pas d'étendue non plus, laquelle est un attribut de la seule matière, ni d'intensité, qui est un attribut de la seule énergie, fonction de la matière; par conséquent, il ne peut y être question d'aucun « plus » ni d'aucun « moins », mais seulement de l'unité. Il ne peut pas dire davantage que les différentes âmes sont différentes dans leur essence, et qu'il s'agit donc non d'un « plus » ou d'un « moins »,

mais d'un « autrement constitué » ; car une difTérence d'essence de l'immatériel est aussi inimaginable à l'intelligence humaine qu'une différence d'essence de la matière, que notre conception du monde suppose comme une, immuable, et toujours semblable à elle-même. 11 ne reste donc plus que cette explication qui n'en est pas une, à savoir que la grâce de Dieu accorde à telle âme une plus riche activité qu'à telle autre. Celui qui au contraire admel, avec la science moderne, que les activités intellectuelles sont des fonctions d'organes déterminés, c'est-à-dire des centres cérébraux, celui-là peut comprendre sans difficulté aucune qu'un organe mieux développé travailleramieux qu'un organe moins bien développé. Pourquoi tel ou tel centre est-il mieux développé chez un individu que chez un autre, cela, sans doute, n'est pas expliqué par cette hypothèse. Mais cet importun « pourquoi? », qui s'enquiert de la cause dernière des phénomènes, est partout et toujours évité par la science exacte.

Si je ne dis rien sur les causes qui produisent le génie, parce que ces causes sont encore inconnues, je toucherai ici quelques mots des relations entre le génie et la folie. On a voulu assimiler ces deux termes. Pour un grand nombre d'aliénistes, « le génie est une névrose y>. Mon illustre maître Lombroso pre'cise : le génie est une forme de l'épilepsie, donc toujours pathologique, toujours dégénéralif. Je crois que c'est là une erreur ayant son point de

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départ surtout dans une application traditionnelle, mais inexacte, du mot « génie ». On appelle ainsi, avec une facilité déplorable, un imbécile extatique quelconque jouant au prophète ou à l'artiste, et éblouissant par son extravagance absurde cette portion la plus écœurante de l'armée des philistins : les snobs esthétisants. Chez les peuples barbares, on regarde les fous et les idiots comme des personnages surnaturels et on les entoure d'une sorte de respect religieux. C'est par un reste de cette superstition primitive qu'on applique à des esprits malades, dont la condition pathologique se manifeste par une activité soi-disant « artistique », ce mot de « génie » qui doit servir aussi à désigner les inventeurs de vérités nouvelles et les initiateurs faisant avancer la connaissance humaine. Les pseudo-génies « artistiques », je les abandonne aux aliénistes. Ils sont en effet généralement pathologiques et dégénérés. Mais les génies qui sont réellement tels, que l'on n'appelle pas ainsi abusivement, ne sont certainement ni malades ni dégénérés.

Le génie est évolutif. 11 est la première apparition, dans un individu, de fonctions nouvelles, et sans doute aussi de tissus nouveaux ou modifiés du cerveau, destinées peut-être à devenir ensuite typiques pour l'espèce entière. Or, où y a-t-il un exemple qu'une néoplasie pathologique soit évolutive?

J'admets que le génie authentique, lui aussi, est exposé assez fréquemment à des troubles cérébraux.

Mais cela ne prouve nullement que le génie est a priori une psychose ; cela prouve uniquement qu'une néo-formation évolutive, une dilTérenciation supérieure, se présentant pour la première fois comme acquisition individuelle, est plus délicate et moins résistante qu'un organe rudement et solidement charpenté, consolidé par l'hérédité et par une longue sélection. Nous savons que beaucoup d'athlètes souffrent et meurent d'hypertrophie et de dégénérescence graisseuse du cœur ; c'est la maladie professionnelle des champions du sport et des gymnasiarques. Pourtant, ne me rirait-on pas au nez, si je disais : « L'athlétisme est une cardiopathie »? Or, ce mot aurait juste la même valeur que le fameux axiome : « Le génie est une névrose ».

Après cette petite digression nécessaire, nous n'avons pas à nous arrêter longuement sur le talent. Il n'a pas de substratum anatomique. Il ne repose pas sur un développement particulier des centres. 11 ne se distingue ni dans l'essence, ni même dans les proporlions, des gens en qui on ne reconnaît pas de talent particulier. Je ne suis pas très éloigné d'exprimer de fa(;on plus absolue encore cette idée, et de dire : Il n'existe même pas de talent. Il ne faut tout au moins entendre par ce mot rien de spécin(|ue. Ce qui existe, c'est l'application et l'occasion, c'est-à-dire l'occasion de l'exercice et du développement. Tout homme normal, — désignation qui exclut par conséquent maladie, arrêt de développe-

ment et intériorité au type moyen actuel de l'iiumanité blanche, — a en lui tout ce qui est nécessaire pour accomplir chaque activité en une façon que l'on désigne habituellement de « talentueuse ». îl ne doit pour cela que se livrer exclusivement ou principalement à cette activité. De tout enfant moyen parfaitement sain, on peut faire tout ce que l'on veut, quand on l'y dresse rationnellement, suffisamment longtemps et assez sévèrement. Avec l'entraînement approprié, il ne serait pas difficile de former des régiments, même des armées de tout ce que l'on voudrait, artistes, écrivains, orateurs, savants, sans sélection préalable, au hasard ou suivant le caprice, comme on incorpore des recrues dans l'armée, et chaque homme de ces armées devrait absolument être reconnu comme un talent. Sur cette prémisse tacite repose tout notre système d'éducation. L'école suppose que tous les écoliers sont également doués et peuvent atteindre les mêmes buts scolaires; elle a en conséquence pour tous les mêmes méthodes pédagogiques, les mêmes devoirs, la même matière d'enseignement. S'il y a cependant en réalité de bons et de mauvais élèves, cela dépend uniquement, en tant qu'on peut faire abstraction des cas de développement imparfait, c'est-à-dire non typiques et pathologiques, de l'application plus ou moins grande des sujets, ou de leur possibilité de se consacrer plus ou moins exclusivement aux tâches de l'école. Il est vrai que ces armées de savants, d'orateurs, de poètes, de

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peintres, etc., ne créeront jamais quelque chose de nouveau ; elles n'élargiront jamais la frontière de leur spécialité, ne reculeront jamais ses buts ; mais ce qui a été fait avant eux, ils le répéteront très adroitement, très facilement, très irréprochablement, et celui qui peut cela, on le dit un talent. Il y a assez d'exemples de gens qui, en fait, ont dû être reconnus comme des talents dans les domaines les plus variés. Je me contenterai de rappeler les talents universels de la Renaissance, et, comme exemple individuel, de nommer entre autres un Urbino Baldi, qui était à la fuis philologue, peintre, mathématicien, médecin, poète, savait seize langues, enseigna la médecine à l'Université de Padoue, et lit très bien en tout ordre de choses. Aux siècles précédents, de tels talents universels n'étaient pas rares, et aujourd'hui encore on pourrait en cultiver autant qu'on veut, si le domaine du savoir ne s'était pas si considérablement accru. II faut de nos jours beaucoup plus de temps pour imiter habilement ce qui a déjà été accompli auparavant. C'est là une question d'années, non de disposition. Si les hommes vivaient deux cents ans, le même homme pourrait aujourd'hui, comme au temps de la Renaissance, acquérir à fond nombre de facultés variées, et arriver dans chacune d'elles à riiabileté (jui forait de lui un talent dans cette spécialité.

Mais que ferai-jc des soi-disant vocations prononcées pour telle uu telle carrière? Un enfant veut de

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bonne heure devenir soldat, un autre musicien, ou naturaliste, ou ingénieur. Gela indique pourtant qu'il y a en lui quelque chose qui manque complètement à d'autres ou ne leur appartient pas dans cette mesure. Sans doute : voilà ce qu'on dit. Toutefois, je crois que dans tous ces cas de la prétendue vocation d'un enfant pour une carrière, on table sur des observations inexactes. Le plus souvent, un enfant s'éprendra d'une vocation déterminée, par suite d'une circonstance extérieure, par l'exemple de son entourage, par les conversations tenues devant lui, par des livres tombés fortuitement entre ses mains ou des spectacles qu'il aura vus; et lorsque toutes les vocations sont encore indifférentes à un enfant, il suffit d'une très faible impulsion pour attirer l'attention sur l'une plutôt que sur les autres. Et dans le petit nombre de cas qui ne sont pas explicables de cette façon, la soi-disant inclination pour une vocation déterminée n'est nullement telle; elle n'est qu'une aversion prononcée contre d'autres vocations, aversion qui repose sur le sentiment d'inaptitude à certaines activités, laquelle, à son tour, est déterminée par le développement défectueux de certains centres nerveux. Mais ici nous sommes déjà parvenus sur le terrain pathologique, nous avons devant nous des individus qui, dans une direction quelconque, restent en arrière du type normal ; or, mon axiome que le talent n'est qu'un développement dû à un exercice suffisant, ne doit être appliqué qu'à des individus du

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tvpe normal pleinement et complètement développés. Regardez attentivement, et vous verrez que chaque fois qu'un adolescent s'échappe du collège ou du comptoir pour devenir artiste ou soldat, ce n'est pas par une vocation irrésistible pour le métier d'artiste ou de soldat qu'il a agi, comme il se le figure plus tard lui-même, mais par horreur des mathématiques ou de la sévère discipline d'une maison d'affaires, et en s'imaginant vaguement que l'autre carrière sera plus facile et plus agréable que la première. Ce transfuge n'a pas quelque chose de plus que les autres, une faculté déterminée pour l'art ou pour le métier militaire , mais il a quelque chose de moins que les autres, la faculté de se soumettre à la contrainte de l'étude régulière ou de la discipline commerciale.

Après tout ce que nous avons dit. la question de l'héà'édité du talent se résout d'elle-même. Puisque je ne crois pas au talent comme à quelque chose de préformé dans l'organisme, je ne puis non plus croire à son hérédité. Ce qu'on allègue comme faits d'observation à ce sujet ne peut m'impressionner, pas plus (jue le livre tant vanté de Galton, que, par un emploi curieusement inexact du substantif, il a intitulé Grnie héréditaire. Si dans une famille un observe une succession de soi-disant talents d'une même direction, cela ne prouve absolument rien. Qu'y a-t-il de plus naturel (jue l'enfant soit incité de Ijonne heure, par l'exemple de son père ou de son

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oncle, à donner à sa pensée une direction déterminée? Le fils du médecin est entouré depuis son enfance de représentations de nature médicale et scientifique ; s'il n'a pas l'esprit obtus, il doit nécessairement s'occuper de ces représentations ; elles le pousseront à choisir la carrière paternelle ou une carrière apparentée, et s'il est un homme normal, il fera évidemment bien dans la profession choisie, c'est-à-dire deviendra un talent. A-t-il pour cela hérité un talent déterminé de son père ? Non. Son aptitude à apprendre parfaitement toutes les activités humaines a seulement été dirigée, par l'exemple du père, sur l'étude de l'activité paternelle. Fils d'un général, ce même garçon serait devenu un talent militaire; fils d'un peintre, un artiste talentueux; dans tous les cas, une médiocrité convenable, mais s'élevant difficilement plus haut. L'apparition de plusieurs talents de la même espèce dans une famille, bien loin de montrer l'hérédité du talent, prouve directement le contraire ; elle prouve que dans chaque carrière où il est poussé par tradition de famille, un enfant normalement développé peut parvenir au rang de talent par le seul effet de l'exemple, sans qu'il soit nécessaire pour cela d'une formation organique particulière. Une épreuve décisive pourrait résoudre définitivement la question ; mais elle n'a jamais été faite, que je sache. Ce serait qu'un enfant ramassé sur le pavé et élevé à l'hospice, choisît par inclination irrépressible, malgré une

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école qui ne favoriserait spécialement aucune carrière, une vocation déterminée, y obtint des résultats convenables, quoique non extraordinaires, découvrît plus tard son origine, et trouvât qu'il sort d'une famille ayant déjà produit des talents dans cette même profession. Cette preuve devrait être plusieurs fois fournie, afin qu'on pût exclure l'effet d'un hasard. Seulement alors il serait prouvé qu'un talent déterminé est héréditaire. Mais, je le répète, il n'est pas à ma connaissance que cette épreuve décisive ait jamais été faite, et je doute fort qu'elle le soit jamais.

11 en va tout autrement avec le génie. Celui-ci n'est pas un synonyme d'adresse acquise par un exercice suffisant. Ce n'est pas un type normal qui s'est bien développé par suite de conditions favorables. Le génie est une formation extraordinaire qui s'écarte des formations normales. Il repose sur le développement particulier d'un centre nerveux, parfois aussi, possiblement, de plusieurs centres ou même de tous. Il accomplit en conséquence d'une façon extraordinairement parfaite toutes les activités auxquelles président les centres exceptionnellement développés chez lui, beaucoup plus parfaitement que des hommes du type moyen, eussent-ils amené par l'exercice leurs centres correspondants au plus haut degré de perfection qui leur soit accessible. Au point de vue purement pliysiologicjue, on devrait en réalité parler de géni».' dans tous les cas oii un centre quel- MAX Noni)\i . — Psyclio-pliy^. 6

conque, voire même un tissu quelconque, est de'veloppé d'une façon extraordinaire, dépassant de beaucoup la mesure normale. Un homme excessivement robuste, qui serait capable d'accomplir sans relâche les plus durs travaux, de rester exposé à toutes les injures du temps, d'être privé de sommeil, insuffisamment nourri, mal habillé, et, malgré tout cela, de n'être nullement atteint dans sa santé, un homme de ce tempérament pourrait être nommé un génie de vitalité, car ses centres les plus inférieurs, ceux qui président aux plus simples fonctions de l'organisme, aux plus intimes travaux mécaniques et chimiques de la cellule vivante, devraient être chez lui extraordinairement parfaits. Il devrait avoir notamment des phagocytes d'une activité merveilleuse. Milon de Grotone était, dans ce sens, un génie musculaire. Le tissu musculaire avait chez lui un développement qui n'a été atteint chez aucun autre homme connu des anciens. Aussi put-il faire des choses qui n'avaient jamais été faites avant lui, qui ne paraissaient pas possibles aux hommes normaux, et qui ne leur étaient pas non plus possibles. Il fendait des arbres avec les mains. C'était une méthode de bûcheron dont personne ne s'était avisé avant lui, et qu'on ne put reproduire, en dépit de tout exercice. C'est à peine si on a pu la tenter sur. des arbres beaucoup plus minces et beaucoup plus faibles. Il y a eu assurément des talents musculaires qui sont arrivés, par un exercice continu, à accomplir sur déjeunes troncs

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la prouesse que le génie musculaire seul a pu accomplir du premier coup, sans modèle ni exercice, sur de vieux arbres. Il pourrait y avoir un homme en possession d'une ouïe si parfaite, quil percevrait avec la plus grande netteté, en se promenant dans la rue, ce qu'on dirait ou même chuchoterait dans les chambres les plus reculées des maisons. Ce serait un génie de l'ouïe. Il apprendrait sans peine, le plus naturellement du monde, bien des choses et pénétrerait des secrets que l'homme normal ne soupçonnerait même pas qu'on peut deviner. Mais nous ne qualifions pas de génie les perfections de ce genre, parce qu'elles ne sont pas exclusivement humaines. Chaque être vivant possède les centres les plus bas des processus vitaux et les phagocytes, et si l'homme robuste esquissé plus haut était taxé de génie de la vitalité, la grenouille légendaire qui vit une longue suite de siècles incluse dans une pierre, ou un chat qui reste enfermé six semaines sans nourriture dans une rigole en fer sous des décombres d'incendie et ne meurt pas, auraient droit à pareille qualification. De même, Milon de Crotone, avec sa force musculaire, se range tout aa plus dans la même série qu'un éléphant particulièrement fort ou même seulement qu'une puce exceptionnelle, qui peut sauter beaucoup plus loin que toutes ses pareilles ; et un génie de l'ouïe ne s'élève pas au-dessus des animaux, chez lesquels tel ou tel sens est développé jusqu'à une perfection incompréhensible puur nous, comme le

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sens de la vue chez les rapaces diurnes, et le sens de l'odorat chez les chiens. Certains animaux ont des facultés présupposant un sens propre qui manque à l'homme. Le gymnote peut distribuer des coups électriques; le pigeon voyageur retrouve à travers des continents entiers la route de son colombier ; certaines guêpes carnivores ont une connaissance si exacte de Tanalomie des arthropodes, qu'elles percent par des piqûres, dirigées avec une sûreté infaillible, les ganglions nerveux de tous les anneaux du corps d'une chenille, à l'exception des ganglions céphaliques, de sorte que la chenille est complètement paralysée, mais ne meurt pas, et peut, vivante, servir de nourriture à la progéniture de la guêpe, mais non lui nuire par ses mouvements dans le nid étroit. Toutes ces facultés manquent à l'homme. Et il aura de la peine à les acquérir, parce qu'il n'en a pas besoin. Il y supplée surabondamment par une faculté plus haute et plus vaste, celle du jugement. Il se crée des sources d'électricité plus puissantes que celles du gymnote. Il trouve, à l'aide de la boussole et de la carte, sa route aussi sûrement que le pigeon voyageur. Il apprend l'anatomie jusqu'à ce qu'il y soit encore plus expert que la guêpe du genre sphex. Mais on pourrait admettre en théorie qu'il existerait exceptionnellement un homme possédant l'organe électrique du gymnote, ou l'hypothétique organe d'orientation du pigeon voyageur, ou l'organe qui supplée chez la guêpe sphex à un manuel d'ana-

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tomie et de physiologie, ou un organe qui lui permettrait de percevoir les mouvements qui s'efTectuent dans les centres cérébraux étrangers travaillant, comme nous percevons avec les yeux et les oreilles des mouvements d'autre espèce, par exemple de lire des pensées. Un tel homme accomplirait des choses que nous ne pourrions nommer que merveilleuses. A part les gens d'une très haute culture, tout le monde le tiendrait pour un sorcier. Mais on le qualifierait difficilement de ge'nie. Il nous faut réserver ce nom pour les êtres chez lesquels est exceptionnellement développé non quelque centre infra-humain ou extrahumain, mais un centre purement et exclusivement humain, un de ces centres suprêmes que l'homme seul, parmi tous les êtres, possède complètement organisés.

Cette limitation de son sens exclut Tabus du mot, dont se rend habituellement coupable même la parole attentive. Je citerai quelques cas, en choisissant des morts, pour ne pas choquer inutilement les vivants. On qualifie de génie, surtout dans les pays germaniques, un Liszt, un Makart. un Dawison. Cela n'est pas plus juste que si, d'après mon exemple précédent, on qualifiait de génie un homme extraordinairementmusclé. Dans les trois cas, il s'agit d'un<> perfection particulière de centres très bas. Pour le

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prouver, il suffit d'analyser et de rapporter à ses derniers éléments le phénomène, évidemment très complexe, d'un pianiste, d'un peintre et d'un tragédien.

Prenons d'abord le jeu du piano. Il est produit par des mouvements des doigts, des mains et des bras (nous pouvons négliger les mouvements des pieds pédalant, relativement peu importants), et par des impulsions cérébrales qui rendent ces mouvements plus énergiques ou plus mous, plus lents ou plus rapides, plus égaux ou plus irréguliers. Il y a donc lieu de considérer ici en série descendante : un centre qui émet des impulsions motrices différemment fortes et d'un différent caractère, changeant avec une rapidité très grande ; des nerfs qui sont assez impressionnables pour transmettre ces impulsions avec la plus grande rapidité et précision, de sorte qu'ils n'éprouvent pas le moindre changement ni dans la quantité de leur énergie ni dans leur caractère ; enfin, des muscles des membres supérieurs qui graduent si exactement leurs contractions, que les mouvements restent toujours parfaitement proportionnels aux impulsions. Nous savons que le travail de la combinaison adaptée au but de mouvements musculaires, la coordination, a des centres déterminés, et nous pouvons supposer que les impulsions musicales naissent dans un centre de perception dont l'activité automatique est excitée par des impressions, surtout de l'ouïe, mais aussi

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d'autres sens et centres cérébraux, si ces impressions apparaissent toujours ou souvent associées à celles de l'ouïe. Des impressions de ce genre, non acoustiques mais habituellement associées à celles-ci, sont en première ligne les impressions sexuelles. L'homme primitif, comme aujourd'hui encore toute une série d'animaux, a très vraisemblablement accompagné sa vie amoureuse de manifestations sonores (cris rythmiques, chants), ce qui a laissé dans nos centres cérébraux une association organisée des activités du centre génésique et du centre de la perception musicale. L'un de ces centres est-il excité, l'autre entre en même temps en activité. Les sensations amoureuses éveillent donc des impulsions musicales, l'activité du centre des perceptions musicales provoque le travail du centre génésique. Mais c'est loin d'être l'unique lien de cette espèce. Chaque phénomène du monde extérieur implique en soi des excitations non pour un seul sens, mais pour tous les sens. Prenons le phénomène d'une matinée de printemps ensoleillée. Le sens principal auquel s'adresse ce phénomène est évidemment la vue, parce que la partie la plus essentielle de ce phénomène est la lumière solaire et reffet particulier de celle-ci sur le paysage. Mais, en outre, l'odorat reçoit l'impression de parfum d'herbes et de fleurs, de vapeur d'eau et d'ozone; le toucher, l'impression de fraîcheur et d'un certain degré d'humidité ; et l'ouïe, celle de certaines voix de quadrupèdes et d'oiseaux, de bruis-

sèment de feuillages et d'autres bruits. Chaque phénomène composé consiste ainsi dans les impressions de plusieurs sens ou de tous les sens ; ces impressions diverses, dont les unes sont plus fortes, les autres plus faibles, sont conservées par la mémoire comme tableau d'ensemble, et une impression quelconque d'un seul sens éveille aussi dans les autres centres sensoriels et de perception les impressions qui habituellement sont reçues simultanément avec celle-ci. C'est ainsi que l'odeur caractéristique de la matinée d'été à la campagne ou dans la forêt éveillera en nous le phénomène entier d'une matinée d'été, par conséquent aussi les autres impressions sensorielles dont elle se compose : l'impression tactile de fraîcheur et d'humidité, l'impression auditive du cri du coq, du chant de l'alouette, de l'aboiement du chien et du son des cloches, etc. Quelque légère excitation d'un sens quelconque peut donc, comme les autres centres, exciter aussi le centre de perception acoustique à une activité qui sera de nature différente, suivant la nature de cette excitation sensorielle. L'enchaînement de l'activité des différents centres s'effectue complètement en dehors de la conscience, tout à fait automatiquement. La conscience ne peut pas toujours non plus distinguer quelle impression sensorielle a excité l'activité d'un autre centre, parce qu'elle n'est pas habituée à analyser les phénomènes et à établir quelle part a chaque sens à leur production ; mais elle tient habituellement pour la seule

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essentielle une seule impression sensorielle, et néglige complètement les autres, plus faibles et plus subordonnées,

Pour ne pas trop m'écarler de mon sujet proprement dit, je me contenterai d'un seul exemple. Une partie du phénomène constitué par un tableau à l'huile est formée aussi par une impression de l'odorat, celle de la couleur ou du vernis ; mais cette impression est si faible et si inessentielle à côté de l'impression visuelle, que nous nous en apercevons difficilement; nous la négligeons complètement, et ne réfléchissons pas que le centre de l'odorat a aussi une part à l'élaboration de la représentation « tableau à l'huile » dans notre conscience. Cependant il suflil que le centre de l'odorat reçoive une fois une impression sensorielle semblable, c'est-à-dire celle du vernis ou de la couleur, pour exciter aussi les autres centres au travail que par habitude ils accomplissent ensemble, chaque fois qu'ils élaborent la représentation « tableau à l'huile » ; dans notre conscience apparaîtra donc soudainement la représentation d'un tableau, sans que nous puissions nous expliquer par quelle association ce tableau a surgi subitement dans notre mémoire. C'est là une des formes les plus essentielles des associations d'idées; ainsi s'expliquent les dispositions d'esprit qui se glissent en nous, nous ne savons comment ; peut-être aussi la plupart des rêves dans lesquels les centres sensoriels, avec une activité faible ou suspendue du centre

de la conscience, élaborent automatiquement de très faibles impressions extérieures en des représentalions dont ces impressions forment une partie constitutive.

Pour être un éminent pianiste, un individu doit donc remplir ces conditions : il faut qu'il possède un système nerveux très impressionnable, par conséquent fonctionnant bien ; son centre de sensation acoustique doit être facilement excité par les impressions extérieures, non seulement par celles de l'ouïe, mais, en vertu du mécanisme expliqué tout à l'heure, par celles aussi des autres sens, à émettre des impulsions, et son centre de coordination doit être particulièrement parfait, de façon à pouvoir combiner, tout en les changeant avec la plus grande rapidité, jes mouvements les plus délicats, les plus précis et les plus compliqués des muscles de la main.

Le rang du pianiste est déterminé par la prédominance de l'un ou de l'autre centre. Si c'est son centre de coordination qui est principalement développé, il sera un brillant technicien qui surmontera toutes les difficultés en se jouant, mais produira l'impression de la froideur et du manque d'âme. Si, au contraire, à côté du centre de coordination, le centre de la perception acoustique est également développé d'une façon éminente, le jeu ne sera plus seulement techniquement adroit, mais reflétera aussi des impulsions sensitives changeantes et variées, c'est-à-dire sera animé et plein d'âme. Un centre de perception acous-

PSYCUO-PUVSIOLOGIE DU GÉNIE ET DU TALENT lU7

tique extrêmement développé sera capable démeltre des impulsions plus puissantes que les impulsions habiluclles et connues, et de combiner celles-ci dune façon nouvelle, originale ; il forme le substratum psycho-physique d'un génie compositeur; c'est la marque d'un Beethoven. Un centre de perception acoustique tout aussi développé, auquel s'associe un centre de coordination bien développé, donne une personnalité qui est un génie comme compositeur et en même temps éminent comme pianiste; par exemple, un Mozart. Si le premier centre est encore d'une rare perfection, mais que cependant le second prédomine, alors il s'ensuit un de ces compositeurs dont la musique ne produit ses pleins effets que quand elle est jouée par eux-mêmes ou tout à fait fidèlement selon leur manière individuelle, c'est-à-dire suivant la nature originale de leur centre de coordination ; ainsi, par exemple, un Chopin. Enfin, un centre de coordination extrêmement bien développé, avec un centre de perception acoustique un peu, mais pas beaucoup au-dessus de la moyenne, donne un merveilleux pianiste et un remarquable assimilateur musical, mais un compositeur à peine moyen, tel que Liszt, que Ton nomme abusivement un génie. Ce génie reposerait, comme nous l'a montré une analyse détaillée, sur un extraordinaire développement du centre de coordination, c'est-à-dire serait un génie de coordination. Mais ce centre est bas, non exclusivement humain, et son développement exceptionnel

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ne donne pas droit à la désignation de «génie », qui doit être réservée pour la perfection de centres spécifiquement humains.

Une coordination parfaite nous est présentée par certains animaux aussi, notamment par les singes, dont les tours de gymnastique et d'équilibre ne peuvent être imités que par bien peu d'hommes. Chez l'homme lui-même, le fonctionnement remarquable d'activités relativement basses présuppose également des centres de coordination très parfaits. On doit, par exemple, pour être un excellent patineur, posséder un centre de coordination des membres inférieurs exquisément développé. Cette même perfection, associée à un centre de perception acoustique bien développé, donnera un éminent danseur ; au contraire, elle formera le subslratum psycho-physique d'un excellent cavalier, si, au lieu d'être associée à un centre remarquable de perception acoustique, 'elle est associée aux centres bien développés de la volonté, cette partie essentielle du courage, et du jugement. Un haut développement du centre de coordination des membres supérieurs donne également toute une gamme de facultés différentes, selon le genre des centres supérieurs, qui sont simultanément bien développés et lui envoient leurs impulsions. La combinaison du centre de coordination et du centre de perception acoustique donne, comme nous l'avons vu, le pianiste; la combinaison du premier et des centres de volonté et de jugement don-

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nera un excellent escrimeur. Ainsi existe un curieux parallèle entre le danseur et le pianiste, d'une part, entre le cavalier et Tescrimeur, de l'autre. Il n'est donc pas plus juste de parler d'un pianiste « génial » , que de donner le titre de génie à un danseur, à un cavalier ou à un escrimeur.

La matière que je traite là est immense. Elle permettrait les développements les plus étendus non en chapitres, mais en épais volumes. On pourrait presque combiner à l'infini les différents centres et voir quelle faculté particulière en résulte. Nous laissons cette besogne au lecteur qui y aura été incité par les exemples fournis.

Je veux encore toucher, sans l'épuiser, une autre question. Que devient un homme qui a les dispositions organiques d'un Liszt, s'il naît avant l'invention du piano ou de tout autre instrument mis en action par des mouvements manuels ? Alors ne s'effectue simplement pas la combinaison caractéristique des deux centres, dont l'un est extraordinairement développé, et l'autre Test suffisamment. Chacun alors travaille isolément, et nous voyons, au lieu d'un Liszt, un être qui se distingue par une grande habileté du doigté dans tous les travaux manuels, par exemple par sa dextérité à faire des nœuds ou des tresses, peutêtre aussi par des tours de prestidigitation remarquables, et offre à cùté de cela des dispositions musicales qui peuvent se manifester simplement par l'amour du chant des autres, peut-être aussi par des essais per- M.\x NonDAf. — Psycho-pliys. 7

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sonnels de chanter ou de siffler. Même l'activité du centre le plus noble, qui entre en considération chez un pianiste et dont le développement suprême donne réellement un génie, quelque chose comme un Beethoven, celle du centre de perception acoustique, est encore purement automatique, purement émotionnelle, et reste inférieure à toute activité cogitationnelle. Celle du centre moins noble, le centre de coordination, n'est plus du tout une activité intellectuelle, exclusivement humaine, mais une activité qui est propre aussi à un très grand nombre d'organismes en dehors de l'humanité, et l'est même à un haut degré de perfection.

YI

Appliquons maintenant cette méthode d'analyse au phénomène d'un peintre, par exemple d'un Makart. Une œuvre d'art picturale, un tableau, est de nouveau quelque chose de très compliqué, dont les éléments simples peuvent participer dans les proportions les plus diverses à la production du phénomène entier. Ce que l'on considère dans un tableau, c'est d'abord l'efl'et coloristique, puis la forme, et finalement le contenu intellectuel, qu'on le nomme sujet (anecdote), ou composition. Notre centre de perception lumineuse est ainsi construit , qu'il ressent comme agréables les impressions de certaines couleurs et leurs combinaisons, et celles d'autres cou-

leurs comme désagréables. Sur quoi repose celte différence de sensation subjective, c'est ce que je ne puis expliquer avec certitude. Helmholtz et Briicke ont publié sur cette question de belles recherches et rendu au moins très vraisemblable ce fait, que l'effet subjectif de la combinaison des couleurs comme des sons dépend des rapports du nombre, de l'étendue et de la forme des vibrations ou ondulations, qui probablement provoquent dans nos organes sensoriels les modifications ressenties par nous comme couleurs ou sons. D'après ces grands physiologistes, il y aurait donc, dans l'acte de sentir agréablement ou désagréablement des couleurs et des sons, la constatation inconsciente de rapports arithmétiques et géométriques simples ou compliqués des mouvements de Téther ou de la matière. Que cela soit ou non, c'est un fait empirique : il y a des couleurs et des combinaisons de couleurs agréables et désagréables. Un centre de perception optique particulièrement bien développé permettra à un homme, d'abord de sentir d'une manière particulièrement intense les impressions colorées, c'est-à-dire d'éprouver un plaisir particulier à des couleurs bien accordées, et un déplaisir particulier à des couleurs discordantes ; ensuite, de trouver lui-même les couleurs et les combinaisons de couleurs qui produisent une sensation de plaisir particulièrement forte. Le centre qui entre ici en considération, est, comme tous les centres sensoriels, de la classe des centres cérébraux' inférieurs. Ce

n'est pas un centre essentiellement humain, mais un centre re'pandu à travers toute la série animale jusqu'à un échelon placé très bas. Nous pouvons supposer que beaucoup d'oiseaux, et même des papillons, des scarabées et des mollusques eux-mêmes le possèdent, sans quoi la splendide coloration de ces animaux serait absolument incompréhensible; en eiïet, depuis Darwin, on admet assez généralement que les belles couleurs des animaux ont été obtenues par la sélection sexuelle, c'est-à-dire par le fait que l'individu qui en était orné a été favorisé par les individus du sexe opposé, ce qui ne se comprendrait pas, si l'on ne supposait pas chez ces individus le sentiment de l'effet des couleurs, le plaisir de contempler les belles couleurs. Par son simple sentiment des couleurs, c'est-à-dire par le plaisir qu'il ressent à la vue des belles couleurs, l'homme ne devient encore que l'égal de la pie, de l'œil de paon ou de l'actinie. Le développement du centre de perception lumineuse suffit seulement à une manifestation artistique : à la production d'ornements agréablement polychromes de surfaces, c'est-à-dire de tapis, de tapisseries et de décorations murales aux couleurs bien accordées entre elles. Les tableaux proprement dits, nés sous l'impulsion de ce centre, produisent peut-être le même effet que de jolis tapis orientaux, mais occuperont cependant, comme œuvres d'art, un rang moins élevé que ceux-ci, parce qu'ils sont loin d'être aussi parfaits en leur genre que de beaux tapis.

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Le second élément à considérer dans une peinture, est la forme. Le tableau cherche en elTet à nous donner l'illusion d'une apparition de la forme des choses. Les moyens dont se sert la peinture pour amener celte illusion, sont le dessin et la couleur. Il est bien entendu que je ne m'attache à cette distinction que pour la commodité ; car ce que nous nommons dessin n'est au fond également qu'un effet de couleurs; le dessin aussi nous donne l'illusion des objets par un contraste de degrés d'intensité lumineuse ou coloristiqup, habituellement de noir et de blanc.) Dans la nature, nous voyons les objets selon leur situation dans l'espace, c'est-à-dire selon leur distance de nous et les uns des autres, selon leur position audessus ou au-dessous de nous, ou à cùté de nous, en forme, en dimensions et en éclairage diffe'rents. La même boule nous semble grande quand elle est près de nous, petite quand elle en est éloignée; à tel moment, quand elle est convenablement e'clairée, nous en voyons une pleine moitié; dans d'autres cas, seulement un croissant plus ou moins large; qu'elle soit globuleuse, nous ne le reconnaissons pas directement, mais simplement parce que la partie la plus en relief, la plus proche de nous, est éclairée autrement, montre une autre coloration que les parties situées dans un plan plus reculé. Quoique l'image que produit cette boule sur notre rétine soit autre dans chaque position, nous la ramenons néanmoins à une seule et même cause ; nous reconnaissons,

dans ce que nous voyons, toujours la même boule, que nous la voyions grosse de près, petite de loin, que nous en voyions Thémisphère ou un croissant, que nous la voyions éclairée par devant, plus lumineuse au milieu et plus obscure vers les bords, ou, éclairée par derrière, plus obscure au milieu et plus claire vers les bords. Ce qui nous a enseigné à interpréter les images, c'est-à-dire les impressions de la rétine, c'est l'expérience que nous avons acquise par la collaboration des autres sens et du jugement. En réalité, nous ne voyons que des images planes dont toutes les parties sont situées sur un même plan et ont différentes grandeurs, différentes couleurs et différents degrés de luminosité. Qu'à ces différences de couleur, de dimension, d'éclairage, répondent des différences de distance, que les objets nous apparaissant sur le même plan soient situés en réalité sur différents plans, nous ne le savons que par l'expérience. Pour savoir qu'une image plane de forme circulaire, autrement éclairée au milieu que sur les bords, est une boule, il nous faut avoir palpé une fois un tel objet, il nous faut nous rappeler les mouvements qu'a dû exécuter notre main pour circonscrire la surface de cet objet; le sens musculaire doit venir en aide à notre sens visuel et compléter les indications de celui-ci. Il nous faut de même, pour savoir qu'une maison qui nous paraît petite et vague est en réalité spacieuse, mais éloignée, avoir fait irne fois la route vers un sem-

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Ijlable objet petit et vague, et nous rappeler à quels mouvements ont dû se livrer nos jambes pour que, finalement, l'objet petit et vague devînt un objet spacieux et nettement contourné. Or, la peinture imite les objets non comme ils sont véritablement, mais comme ils se reflètent habituellement sur notre re'tine, par conséquent dans leurs conditions apparentes de dimension, de couleur et de luminosité ; et lorsque celles-ci sont exactement reproduites, nous nous abandonnons à notre habitude acquise et interprétons cette image plane comme nous interprétons habituellement les images planes de notre rétine; c'est-à-dire que nous voyons dans une petite tache vaguement indiquée , malgré son exiguïté , une grande maison; quoiqu'elle se trouve là, sur la toile, à une largeur de main de notre ceil, nous y voyons une maison éloignée ; bien qu'elle soit placée sur la même tuile avec beaucoup d'autres objets, une maison qui est située sur un tout autre plan beaucoup plus reculé que, par exemple, les arbres ou d'autres objets du premier plan. Le travail d'interprétation ne s'accomplit naturellement pas dans l'œil, mais dans les centres supérieurs, ceux de la mémoire et du jugement, et l'impression visuelle ne fait que l'exciter. Ainsi, pour provoquer une image dans notre conscience, le peintre n'a réellement besoin que de nous mettre sous les yeux un seul signe, soit le contour, soit reflet lumineux de l'objet en question. La mémoire ajoute automatiquement les autres signes,

parce qu'elle est habituée à toujours voir apparaître ce signe avec d'autres. De cette façon, nous croyons souvent voir avec nos yeux sur un tableau des choses qui ne sont pas sur la toile, que notre œil, par conséquent, ne peut pas voir, que nos centres cérébraux ajoutent, et à l'aide desquelles ils complètent d'euxmêmes les indications que le peintre a introduites dans son tableau.

Un exemple seulement à l'appui de ceci. Nous croyons voir sur un tableau tous les poils d'une barbe, les feuilles individuelles d'un arbre. Or, le peintre n'a peint ni poils ni feuilles, mais un certain effet de lumière sur une surface irrégulière brune ou verte; seulement, comme nous avons observé souvent cet effet de lumière sur des barbes et des cimes d'arbres et fait l'expérience qu'il présuppose des poils ou des feuilles, notre mémoire les rapporte sur le tableau aussi à des poils ou à des feuilles qui n'y sont nullement, et nous voyons dans nos centres cérébraux quelque chose que nos yeux ne voient pas du tout. L'art du peintre consiste à trouver les signes des objets et à les reproduire tels que notre rétine les ressent habituellement dans la réalité. Celui-ci peut reproduire tous les signes ou seulement quelques-uns, mais les essentiels. Le simple contour ne rappelle qu'un seul signe, la limitation des objets, et exige donc l'aide très étendue des centres cérébraux, s'il doit éveiller à lui seul une représentation des objets. Le contour perspectif nous donne déjà une

l'SYCllO-PUYSIOLOGIE DU GÉMI-: KT DU TALKNT 117

représentatioQ des rapports des objets dans lespace, car nous retrouvons en lui les diiïérences de dimension apparentes que nous observons dans la nature. Le dessin ombré ajoute aux objets un signe de plus, la difTérence d'éclairage qui nous facilite dans la nature l'appréciation de la dimension et des distances, et par là la connaissance de la nature de l'objet. La couleur enfin nous fournit le dernier signe, que le sens visuel peut percevoir, et le tableau exact par le contour, la perspective, l'éclairage et la couleur, produit sur l'œil absolument la même impression que les objets eux-mêmes, de telle sorte qu'il est impossible aux centres supérieurs de distinguer une impression de l'autre, et de ne pas reconnaître les objets mêmes dans l'imitation peinte des objets, alors que tous leurs signes optiques sont reproduits. Le travail du peintre est une analyse très aiguë de ses représentations, dans lesquelles il doit distinguer la part des centres supérieurs de celles des impressions visuelles. Pour nous en tenir à l'exemple donné : quand il voit un feuillage, il doit analyser cette aperception et remarquer qu'il voit avec les yeux non des feuilles, mais seulement une surface verte irrégulière éclaiiée d'une façon particulière, que sa mémoire seule transforme en l'image de feuilles individuelles; il ne doit donc pas reproduire des feuilles qu'il se représente sans les voir réellement, mais seulement la surface verte éclairée de façon particulière que son œil perçoit véritablement.

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Le profane n'a pas idée combien ce que voit réellement notre œil est différent de ce que nous nous représentons, quand nous recevons une impression visuelle déterminée. Mais le peintre doit s'abstraire complètement de l'aperception et s'en tenir simplement à l'impression sensorielle qui évoque l'aperception. Cette analyse s'effectue inconsciemment. Elle repose sur une aptitude à innerver, en partant des centres de perception lumineux, les muscles qui sont mis en mouvement quand on dessine et qu'on peint, sans qu'ait lieu une intervention des centres supérieurs de la mémoire et du jugement. La main peut, de cette façon, seulement dessiner et peindre ce que le centre de sensation lumineuse éprouve, c'est-à-dire voit réellement, et non ce que les centres supérieurs y ajoutent en complétant ou en modifiant. La liaison directe des centres de sensation lumineuse avec les centres moteurs, qui est le substratum organique du don de la peinture et du dessin, n'exclut pas complètement l'intervention de centres plus élevés. Ceux-ci font un choix parmi les éléments de l'impression que le centre de sensation lumineuse reçoit d'un objet, et n'en retiennent que quelques-uns, les essentiels, qui ensuite sont reproduits au moyen des mouvements musculaires, tandis que les éléments non essentiels restent plus ou moins négligés. Le sentiment encore inconscient dans beaucoup de cas qu'un signe, un contour, un effet de lumière sont plus aptes à éveiller une repré-

sentatioii d'un objet déterminé quiin autre signe, élève l'activité du peintre de la fonction des sens et des muscles à celle de l'intelligence, et fait qu'un tableau est quelque chose d'autre qu'une photographie. Néanmoins, cette activité est encore assez subalterne ; elle ne procède que pour une bien faii)le partie des centres suprêmes, et ne s'adresse pas aux centres suprêmes. Son résultat est une œuvre d'art dont Tunique mérite est la vérité; mais une vérité sans intérêt, et qui ne nous suggère rien. Un individu qui possède la faculté de reproduire ses impressions visuelles directement, sans mélange des compléments fournis par la mémoire et par le jugement, pourra dessiner, et, s'il a en outre le sens de la couleur, peindre aussi une excellente nature morte. Il deviendra un classique de l'asperge et des huîtres, et triomphera dans la reproduction de chaudrons en cuivre et de verres à boire le vin du Rhin. Il fera bien ce que le Sar Péladan appelle, d'une expression espairnole, les « bodegones » .^peintures de comestibles), mais il ne s'élèvera pas plus haut.

Ht maintenant nous arrivons au troisième élément dont il faut tenir compte dans un tableau, à son contenu intellectuel, c'est-à-dire à ce qu'il représente, à son sujet, à son idée. Ce même don d'analyse qui rend possible au peintre de séparer le véritable phénomène optique des objets de leur image psychi(iue et de saisir et reproduire les éléments les plus essentiels de ce phénomène, lui per-

met, quand il est supérieurement développé, de fixer et d'imiter aussi le véritable aspect optique de faits complexes, d'événements humains. Aussi peu nous voyons réellement la convexité d'une boule, aussi peu nous voyons un mouvement ou un état d'âme. Dans ce cas-là nous voyons réellement un cercle plan caractéristiquement éclairé, dans celui-ci une série d'images successives ou une certaine position des muscles visuels, des membres et du corps. Mais l'expérience nous a enseigné que le cercle plan, quand il est éclairé d'une certaine manière, représente une boule, et nous savons également par expérience qu'une série d'images identiques qui apparaissent successivement sur notre rétine, et qui, pour être toujours vues nettement, exigent des mouvements de nos muscles oculaires et cervicaux, signifient mouvement de l'objet vu, et que les sourcils froncés et les poings fermés indiquent la colère chez un homme. Le peintre saisit donc le signe optique caractéristique, par exemple, de la colère, de la joie, du chagrin, et, en le reproduisant fidèlement, éveille en nous l'idée qu'il a représenté l'état d'âme correspondant, en réalité non représenlable.

Ces considérations indiquent les limites de l'art du peintre. Cet art est d'abord purement historique ; cela signifie qu'il peut seulement représenter des faits que nous avons déjà vus de cette façon ou d'une façon semblable, dont les signes optiques nous sont connus. Si le peintre voulait représenter des

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faits qui nous sont complètement inconnus, nous nous trouverions en face d'un phénomène optique que nous ne pourrions interpréter; la rétine recevrait des impressions, mais la mémoire et le jugement n'y ajouteraient rien, et le tableau produirait seulement un effet sensoriel et nullement une aperception, que le peintre ne peut donner avec les moN'ens de son art, qu'il ne peut que suggérer, et que notre propre esprit doit élaborer sur la base de l'occasion fournie par le peintre. La peinture ensuite n'est pas capable de représenter des processus intellectuels très différenciés, mais elle doit s'en tenir à de larges et compréhensives généralités. Elle ne peut exprimer cette idée particulière : « Je suis mécontent de la façon dont j'ai passé mes dernières dix années, et notamment de la carrière que j'ai choisie », et elle peut tout au plus exprimer en général ce sentiment : « Je suis mécontent. » Pourquoi? Parce que le mécontentement en général a un signe visible, un certain air et une certaine attitude, tandis que le mécontentement d'une carrière ou d'une période de la vie ne se distingue du mécontentement en général par aucun signe optique particulier n'appartenant qu'à lui seul. Ces limites de la j^einture ont pour conséquence qu'elle est un art purement émotionnel et ne peut être un art cogitationnel. Ce qui est complètement nouveau, purement personnel, ce qui ne se rattache à rien de connu, lui est inaccessible. Le génie du peintre consistera à trouver premièrement,

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même pour des faits très compliqués, des signes optiques qui ne sont propres qu'à ceux-ci et à nuls autres, mais qui échappent à toute autre analyse qu'à la plus aiguë et la plus pénétrante ; secondement, à reproduire avec la plus grande fidélité les signes qu'il a perçus ; et troisièmement, à choisir des faits considérables pour objet de sa représentation. Le talent seul, et à plus forte raison l'incapacité, ne pourraient jamais, au moins sur les deux premiers points, égaler le génie, car ils sont impuissants à réduire le phénomène même à ses signes optiques essentiels, et à reproduire caractéristiquement ces signes; tout ce qu'ils peuvent, c'est imiter l'analyse picturale des phénomènes qui leur est offerte par le génie.

Nous tenons maintenant les éléments simples dont la réunion donne un génie pictural : sens de la couleur, aptitude à distinguer dans un phénomène ce qui est vu véritablement par l'œil de ce qui y est ajouté par l'activité intellectuelle ; enfin, pouvoir de ramener des faits complexes aux signes optiques n'appartenant qu'à eux seuls, et permettant aussitôt de les interpréter exactement. Les deux premières aptitudes sont subalternes et automatiques ; leur possession ne saurait donner lieu à la qualification de « génie ». La troisième, au contraire, présuppose déjà l'intervention de centres élevés et implique une activité neuve, originale : la faculté de trouver des signes optiques caractéristiques non encore envisagés

jusque-là comme tels. Ces trois aptitudes n'ont pas nécessairement besoin d'être réunies et développées dans la même mesure. Selon la prédominance de l'une ou des autres, la physionomie du génie pictural deviendra autre aussi. L'aptitude analyti((ue, la vérité et le sens de la couleur dans une perfection à peu près égale, donnent un Raphaël; avec cela on crée une Madone Sixline reproduisant les signes essentiels du phénomène qui, chez l'homme (beaucoup moins chez la femme et nullement chez l'individu non adulte), éveille les plus puissantes émotions; c'est-à-dire, du féminin parfaitement beau et pur, qui excite ses centres sexuels, etdu divin, qui parle à son sens hérité du mystique ; une Madone qui donne en outre, par le dessin et la couleur, l'impression de la vérité, et agit agréablement sur les sens par l'elTet de son harmonie colorislique. Un Murillo et unYelasquezont une tonalité chromatique aussi agréable et une plus grande vérité optique, mais ils n'éveillent pas toujours les mêmes émotions, parce que le contenu de leurs œuvres les plus importantes n'en appelle pas à deux sentiments aussi puissants que la sexualité et le mysticisme, mais ou à ce dernier seul ou à la simple curiosité, à l'intérêt plus ou moins superficiel pour un événement humain. (Je ne pense pas ici aux Madones de Murillo, parce que je ne les tiens pas pour ses meilleures créations, mais à ses grands tableaux épiques de la Garidad de Séville.) Charme des couleurs, suffisante vérité et

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appel non aux émotions profondément humaines, mais à des émotions plus étroites et plus spéciales, patriotiques et nationales, donnent un Paul Véronèse ; vérité et contenu élevé sans charme particulier des couleurs, un Cornélius ou un Feuerbach. S'il manque au peintre le don suprême, celui de reproduire des phénomènes ou des faits considérables dans leurs signes optiques essentiels, mais si la vérité optique et le sens des couleurs existent à un degré éminent, nous avons un Leibl, un Meissonier, un Hondekoeter, artistes qui font des choses surprenantes et agréables, mais peuvent difficilement éveiller des émotions un peu profondes, et qu'on ne sera plus endroit de qualifier de « génies ». La forte prédominance de l'aptitude à voir et à imiter d'une façon optiquement vraie, avec un développement faible ou absent de la puissance analytique suprême et du sens des couleurs, donne un Courbet, dont les tableaux ne sont ni agréables au sens de la couleur ni considérables par le contenu, mais sont si optiquement vrais, qu'ils produisent exactement sur nous les mêmes sensations que les choses représentées dans la réalité même. Avec ce peintre, nous voilà déjà presque arrivés à la photographie, sauf cette petite différence que celle-ci reproduit impassiblement tous les signes optiques des choses, sauf leur couleur, tandis que, chez un Courbet, un centre supérieur arrête encore le tableau dans sa route inconsciente de la rétine à la main qui peint, supprime

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quelques éléments non essentiels et ne laisse passer que les caractéristiques. Le sens seul de la couleur enfin donne unMakart, qui s'entend àjuxtaposer des couleurs agréables comme le fait aussi le coq de bruyère d'Australie devant son ingénieuse tonnelle de feuillage, mais ne voit ni ne reproduit les choses d'une façon optiquement vraie, et n'est pas capable de reproduire dans leurs signes visibles essentiels des faits ou des phénomènes importants, de telle sorte qu'on les saisisse et qu'on reçoive d'eux les émotions que pourraient donner les faits ou les phénomènes mêmes. Il ne sera permis de qualifier un Makart de génie, que si l'on applique également cette qualification au chlamydodera. au ptilonorhynque, ou à d'autres oiseaux australiens constructeurs de tonnelles multicolores.

Avec le comédien, nous pouvons en finir beaucoup plus vile. Son aptitude particulière repose sur le développement, obtenu par une culture spéciale, de qualités organiques qui appartiennent aux qualités les plus générales non seulement des hommes, mais aussi des animaux supérieurs, à savoir du pouvoir d'imitation et de l'action réciproque des représentations mentales sur les mouvements, et des mouvements sur les représentations. Inutile de m'arréter au pouvoir d'imitation. Chacun sait ce que c'est, et

j'en ai montré, précédemment, les conditions organiques. (Voir le chapitre Suggestion, dans les Paradoxes sociologiques.) L'action réciproque des repre'sentations et des mouvements, au contraire, exige un mot d'explication. Toutes les impressions extérieures qui sont transmises par les nerfs sensoriels aux centres spinaux ou cérébraux provoquent en ceux-ci un travail qui se manifeste finalement sous forme d'impulsion motrice. Remarquons incidemment ici que, même quand l'impression extérieure provoque en apparence seulement un travail d'idéation consciente — cogitation, — ou un travail automatique inconscient des centres supérieurs — émotion, — mais nul mouvement perceptible, il se produit toujours aussi une impulsion motrice, très faible, il est vrai, que les personnes particulièrement impressionnables, telles que les « liseurs de pensées » bien connus, peuvent encore percevoir dans certains cas. Prenons des exemples simples, et, par là même, clairs. Les nerfs sensitifs d'un bout de doigt imprudemment approché d'un poêle brûlant communiquent à la moelle épinière et au cerveau une impression qui est ressentie dans le centre médullaire, subalterne, généralement comme un danger ; dans le centre cérébral, supérieur, de façon plus déterminée, comme une douleur et comme une douleur de brûlure. Le centre médullaire y répond sous forme d'une impulsion motrice aux muscles brachiaux, qui occasionne un brusque retrait de la main, et le centre

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cérébral y répond également sous forme d'une impulsion motrice aux muscles faciaux, respiratoires et laryngiens, qui a pour conséquence une douloureuse contraction de la figure et l'émission d'un cri. La sensation ou Taperception d'une douleur causée par la brûlure a ainsi provoqué des impulsions motrices déterminées. En sens inverse, ces mêmes mouvements, c'est-à-dire le brusque retrait de la main, la contraction caractéristique des muscles du visage et rémission d'un cri par la violente contraction des muscles intercostaux et du diaphragme associée à une attitude particulière des muscles du larynx, éveillent dans les centres cérébraux supérieurs non pas la sensation, il est vrai, mais la représentation d'une soudaine douleur à la main. Tout le monde peut faire l'expérience suivante. Constatez d'abord par quels mouvements l'état d'àme d'un deuil profond se manifeste chez vous : par exemple, par l'abaissement de la tète, par un certain jeu de physionomie, par une tonalité déterminée de la voix, par des sanglots, etc. ; imitez maintenant exactement tous ces mouvements musculaires, et vous remarquerez très vite, peut-être à votre étonnement, que vous tomberez dans une profonde tristesse. Vous remarquerez même ensuite que se manifestent en môme temps d'autres phénomènes accompagnateurs de cette disposition d'esprit, qui ne peuvent être provoqués à volonté, parce qu'ils ne sont pas produits par des mouvements des muscles striés, tels que les

sécrétions lacrymales et les associations d'idées ou tableaux de fantaisie tristes, etc. Il ne faut jamais perdre de vue que les nerfs qui vont de la périphérie du corps aux centres, puis ces centres eux-mêmes et les nerfs qui partent d'eux vers d'autres centres ou vers les muscles, forment un unique appareil dont les rapports sont devenus organiques et automatiques, et que cet appareil déroule tout son travail automatique quand on le met en activité à n'importe quel endroit soit dans le sens normal, soit en sens inverse, par la représentation au mouvement, ou par le m.ouvement à la représentation. C'est là le mécanisme à l'aide duquel le comédien remplit sa tâche, qui consiste à rendre perceptibles aux sens des états d'âme donnés, ceux du personnage qu'il représente. 11 peut remplir cette tâche de deux façons, d'une façon consciente et d'une façon inconsciente. Consciemment, il peut observer exactement et de façon aiguë par quels mouvements musculaires, c'est-à-dire par quels gestes, par quels jeux de physionomie et par quelles inflexions de voix, des états d'âme donnés, la gaieté, la défiance, la rêverie, etc., parviennent habituellement à l'expression optique et acoustique chez les personnes d'une certaine organisation, chez les gens calmes ou nerveux, bien élevés ou grossiers, et s'efl'orcer d'imiter par la seule volonté tous ces groupes de mouvements. Ou bien, il peut se représenter en général l'état d'âme qu'il doit rendre visible, aider à sa repré-

senlation mentale par quelques mouvements habituellement causés par cet état dame, et laisser ensuite à ceux-ci le soin de rendre, en remontant la voie nerveuse, la représentation mentale très vive, de sorte qu'elle émette ensuite inconsciemment et automatiquement toutes les impulsions motrices qui lui sont habituelles, les volontaires comme les involontaires. La première méthode est la plus difficile et reste toujours très peu sure. Elle présuppose le même don d'observation et d'analyse des phénomènes, que nous avons reconnu comme nécessaire chez le peintre. Le comédien, qui imite consciemment, doit avoir observé effectivement les états d'àme qu'il veut représenter; pas une seule de leurs manifestations perceptibles essentielles ne doit lui avoir échappé, et il ne peut, comme le peintre, se borner aux signes optiques des phénomènes, mais il doit avoir égard aussi aux signes phonétiques. S'il ne trouve pas dans sa mémoire le modèle qu'il veut imiter, ou s'il n'a pas suffisamment observé celui-ci, son imitation sera maladroite et imparfaite et ne pourra produire l'impression de la vérité. La seconde méthode est au contraire facile et sûre. Gomme les mêmes états d'àme, avec des adaptations individuelles légères, excitent chez tous les hommes les mêmes manifestations perceptibles, et que le comédien, après tout, est aussi un homme, il pourra, une fois qu'il aura évoqué en lui l'état d'àme en cause, laisser travailler tranquillement celui-ci ; les manifestations perceptibles

caractéristiques pour lui, toutes sans exception, les volontaires comme les involontaires, même les larmes, l'expression des yeux, etc., apparaîtront immanquablement les unes après les autres, et la pleine vérité humaine de l'imitation sera atteinte. La seule chose nécessaire pour l'emploi de cette méthode, c'est un état d'équilibre très instable des centres cérébraux, autrement dit une grande émotivité. On ne doit avoir ni grande équanimité, ni conscience vigoureuse, ni personnalité originale. L'activité cogitationnelle des centres suprêmes ne doit pas prédominer sur l'activité émotionnelle de ceux-ci, entraver et influencer leur travail automatique. L'excellent comédien doit être en quelque sorte un fusil à détente particulièrement facile. De même que, dans ce cas, le plus léger contact fait partir le coup, ainsi la plus légère impression extérieure amène chez celui-là l'état d'âme qui doit être représenté et qui élabore ensuite automatiquement sa propre extériorisation sensible. On ne peut attendre cette manière d'être, cela est facile à comprendre, que d'un cerveau dont les centres suprêmes sont habituellement inoccupés, par conséquent n'accomplissent aucun travail d'idées propre et sont pour cela prêts à répondre à toutes les impressions des sens par les dispositions d'esprit et les représentations correspondantes. Où y a-t-il là place pour un génie ? Le seul don à la rigueur encore cogitationnel de l'observation et de l'imitation consciente n'outille qu'un comédien de second

ordre. Précisément les interprètes de la vie humaine les plus exquis, les plus vrais et les plus vibrants, doivent au contraire être des esprits subordonnés, avoir un champ de conscience vide et une personnalité embryonnaire, et leurs centres doivent pouvoir être mis en activité automatique avec une faciHté frisant presque déjà le pathologique. N'est-il pas caractéristique que la beauté physique et les qualités de la voix, c'est-à-dire des perfections organiques inférieures, fassent partie des conditions essentielles qui donnent un artiste dramatique efficace? L'excellent comédien partage exactement le caractère psychologique de l'enfant et du sauvage : l'activité inhibitrice des centres de la conscience n'exerce chez lui aucune influence sur le travail automatique des centres moteurs. L'éducation a précisément pour tâche d'exercer et de fortifier, chez l'homme de la civilisation, cette activité inhibitrice ; elle nous habitue à ne pas permettre à nos étals d'àme de se manifester en impulsions motrices, en cris, en contorsions du visage et en gestes, et nous en arrivons eirectivement à supprimer complètement le travail automatique des centres, à empêcher toute ou presque toute manifestation perceptible de nos états d'àme, et à ne trahir par aucun signe extérieur ce qui se passe dans notre conscience. Le comédien qui atteindrait cet idéal d'éducation ne pourrait pas exercer plus longtemps son art.

11 est donc absolument abusif, comme nous venons

de le voir, de qualifier de génie, en musique un instrumentiste, en peinture un assembleur d'agréables couleurs, et en tout état de cause un comédien. Le développement particulier de centres aussi inférieurs que le centre de coordination ou le centre de perception optique, ou une influence réciproque particulièrement vive entre les mouvements et les états d'âme les occasionnant habituellement, ne donnent pas plus droit à la désignation de génie que, par exemple, un développement musculaire particulièrement parfait ou un œil particulièrement bon. Le génie repose exclusivement sur la perfection exceptionnelle des centres cérébraux suprêmes et par conséquent purement humains, dont nous considérons comme fonction le jugement et la volonté. Jugement et volonté, ce sont là en dernière analyse les facultés dont la coopération élève l'homme au-dessus de l'animal, et dont le développement exceptionnellement puissant élève le génie au-dessus de l'homme ordinaire. C'est par le jugement et la volonté seuls, et par rien d'autre, que le génie est un génie. Qu'est-ce que le jugement? Une activité qui, de représentations données par des impressions sensorielles ou par une activité du jugement antérieure, développe librement de nouvelles représentations. La matière qu'élabore le jugement est fournie par la mémoire, qui de son côté puise dans les impressions sensorielles, et par l'intellect, qui interprète ces impressions. Les lois d'après lesquelles ira-

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vaillele jugement, constituent ce que nous nommons la logique. Ainsi l'impression sensorielle est reçue par les centres de perception, interprétée par l'intellect, qui est un autre nom pour la fonction des centres d'aperception et d'association (Flechsig), conservée par la mémoire, et finalement élaborée par le jugement d'après des règles fixes, celles de la logique, en des représentations neuves qui ne reposent plus sur une perception sensorielle directe.

Un exemple des plus simples fera comprendre la chose au lecteur même qui n'a jamais entendu parler de psychologie scientifique.

Mes sens, le toucher et la vue, me donnèrent un jour l'impression que de l'eau tombait sur moi en plein air et que le ciel était noir. Mon intellect réunit ces diverses impressions sensorielles et les interpréta dans cette aperception : il pleut du haut des nuages. Ma mémoire conserva les impressions et leur interprétation. Or, je vois d'épais nuages s'accumuler et se répéter toutes les autres conditions (température, état barométrique, direction du vent, etc.) dans lesquelles la pluie a coutume de tomber. Mon jugement alors, de la représentation que lui fournit la mémoire de pluies dans le passé, pluies dont l'intellect a constaté les conditions, élaborera, en vertu de la loi logique donnée par l'expérience, que les mêmes causes dans les mêmes conditions occasionnent les mêmes effets, celte nouvelle représentation : il pleuvra bientôt, représentation qui ne iiAx NoiiDAu. — Psycho-pliys. 8

repose sur aucune impression sensorielle, car un fait qui doit ne se produire que dans l'avenir ne peut encore amener une impression semblable. Que le jugement aussi repose sur l'activité d'un organe, d'un centre cérébral, et ne puisse être un phénomène en dehors de la matière, comme l'admet Wundt, ce penseur d'ailleurs si grand et si profond, cela est démontré par ce fait seul, que la fréquente répétition, de même que toute autre activité du cerveau et de la moelle, l'organise dans l'individu, et par hérédité dans l'espèce, c'est-à-dire le rend automatique. Si nous en restons à mon exemple simple, nous trouvons que des animaux très inférieurs aussi, même des vers, sont capables du jugement qu'il pleuvra, à l'apparition de certains phénomènes ; en effet, à la menace de la pluie, ils font tous les préparatifs en usage chez eux pour l'éviter, se cachent sous un abri, se creusent un trou dans le sol, s'enterrent, etc. Mais plus le centre de jugement est parfait, plus il lui est facile de former de nouvelles représentations de la matière à lui fournie par les sens, par la mémoire et par l'intellect, et plus ces nouvelles représentations s'éloigneront dans le temps, dans l'espace et par leur nature, des impressions sensorielles qui ont donné la première impulsion à leur formation. Ce centre de jugement se distinguera donc des centres de jugement moins parfaits, en ce que ces derniers, dans la formation de nouvelles représentations, c'est-à-dire de jugements, ne s'éloi-

PSYCnO- PHYSIOLOGIE DU GÉNIE ET DU TALENT 13;j

gnent pas volontiers de la base sûre, — les impressions sensorielles et les souvenirs, — tandis que le premier, avec une hardiesse admirable, élabore des impressions sensorielles et des souvenirs, un jugement, traite à son tour le produit de sa propre création comme une matière équivalente à celle fournie par les sens, par la mémoire et par l'intellect, en déduit, selon les lois de la logique, d'autres jugements, et pousse librement et facilement cette déduction de jugements les uns des autres, cet entassement de nouvelles représentations sur la base parfois bien petite d'une impression sensorielle, jusqu'à des limites qui paraissent inaccessibles à l'homme moyen.

On peut rendre visible ce rapport de l'impression sensorielle et du jugement, et dire que l'activité de jugement ressemble, chez l'homme moyen, à une pyramide dont la base est l'impression sensorielle, le sommet le jugement, tandis que, dans le génie, elle ressemble à une pyramide renversée qui se tient sur un sommet d'impression sensorielle et s'élargit en une base de jugement. Ainsi la possession d'un puissant centre de jugement permet de deviner, par une seule impression, par un regard, par un son, le rapport le plus compliqué des choses, de prévoir par le présent l'avenir, souvent le lointain avenir, de reconnaître par un phénomène la loi de celui-ci, de savoir avant toute observation directe le résultat de l'action de dilTérents nhénon)ènes les uns sur les

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autres; un tel centre de jugement donne, pour l'exprimer sous forme populaire, la connaissance des hommes, la maîtrise des situations, la conduite très sûre de soi-même et le maniement des autres, sagesse, prévoyance et force inventive. Le jugement, comme je l'ai défini jusqu'ici, a pour prémisse l'hypothèse de la causalité ; c'est-à-dire l'hypothèse que chaque phénomène a une cause, que les mêmes causes dans les mêmes conditions ont les mêmes effets, et que la quantité de la cause est en rapport direct de la quantité de l'effet. Dans cette hypothèse seule, la matière qui lui est fournie par la mémoire a une valeur pour le jugement, et celui-ci peut, à l'aide de souvenirs, former de nouvelles représentations, conclure du passé à Pavenir, du proche au lointain, du perceptible aux sens, à ce qui dépasse le domaine immédiat de ceux-ci.

A côté du jugement, avons-nous dit, la volonté est la partie essentielle du génie. Qu'est-ce que la volonté? Dans ma réponse à cette question fondamentale, j'ai la témérité de m'écarter aussi bien de Kant, devant la grandeur écrasante duquel je m'incline humblement, que de M. Th. Ribot, dont je suis d'ailleurs heureux de reconnaître la profondeur et la vaste science. Lorsque Kant nous explique que la

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volonté est à la fois ce qui ordonne et ce qui obéit, c'est là une définition transcendentale qui n'est pas plus compréhensible et plus convaincante que l'explication théologique de l'unité des trois natures de Dieu. La définition de M. Th. Ribot, d'après laquelle la volonté serait « la réaction du moi sur les impressions du monde extérieur », est beaucoup trop large et embrasse à proprement dire toute la conscience, qui, en tant qu'elle repose sur des impressions sensorielles et puise tout son contenu dans les impressions (je laisse de cùté la question si nous avons besoin d'admettre des représentations «pr/o?'/), n'est aussi qu' « une réaction du moi sur les impressions du monde extérieur »; mais une définition qui devrait conduire à admettre que conscience et volonté sont identiques, ne peut êtreju.-te. Celui qui se place au point de vue psycho- physique pourra dire avec moi : la volonté est l'activité d'un centre dont l'unique tâche dans l'organisme est de produire des contractions des muscles, autrement dit, de distribuer des impulsions motrices. Philosophiquement, cette définition de la volonté se rapproche de celle de Schopenhauer, car Schopenhauer nomme volonté ce qui cause des mouvements non seulement dans un organisme, mais aussi dans les choses inorganiques; et comme chaque phénomène est en dernière analyse un mouvement ou une résistance à un mouvement, c'est-à-dire un mouvement pas-ii', la vulonté serait l'essence de tous les [)iiénomènes, par conso-

quent du monde. Je ne vais pas aussi loin. En dépit de la similitude théorique, ou, si l'on veut, même de l'identité de la chute d'une pierre, et du pas d'un homme, on est cependant autorisé à distinguer dans la pratique ces deux mouvements l'un de l'autre, et à ne pas employer la même désignation pour ce qui cause la chute de la pierre et ce qui cause le pas de l'homme. Nous qualifierons donc de volonté la cause d'impulsions motrices seulement chez les organismes, et ne verrons dans la volonté qu'un phénomène accompagnateur de la vie. Que l'on puisse provoquer des contractions musculaires non seulement par la volonté, mais aussi par d'autres influences, par exemple par un courant galvanique, cela ne prouve rien contre la justesse de ma définition; car, premièrement, il est admissible qu'un même phénomène puisse être provoqué par des causes différentes, et, secondement, rien ne nous prouve que la volonté n'est pas aussi une espèce de phénomène électrique ; on parle de <' courants nerveux », de « force nerveuse », de « fluide nerveux », expressions qui ramènent toutes à l'idée que le centre de volonté est une sorte de batterie électrique, et l'impulsion motrice envoyée aux muscles, une sorte de courant électrique. On objectera peut-être que la volonté provoque aussi des phénomènes qui ne peuvent être simplement appelés des mouvements musculaires; on fait, par exemple, incontestablement des efforts de volonté pour se souvenir d'une chose; et pour-

tant la mémoire n'est pas une activité musculaire. A cela je réponds : la mémoire n'obéit en fait à la volonté que très imparfaitement, et je crois que la volonté n'agit que très indirectement sur le centre de la mémoire, en causant dans les vaisseaux qui amènent le sang au centre de la mémoire des contractions et des dilatations, c'est-à-dire des mouvements des muscles lisses non subordonnés au contrôle direct de la conscience. L'attlux plus abondant du sang excite l'organe à une plus grande activité, et il peut alors parfois fournir à la conscience le souvenir désiré qu'il n'y avait pas à obtenir de lui, aussi longtemps qu'il recevait moins de sang et travaillait moins activement. Je persiste donc à croire qu'aucun fait psycho-physiologique venu à ma connaissance ne contredit la thèse que la volonté est l'activité d'un organe qui distribue des impulsions motrices.

Maintenant, il faut répondre à ces deux questions : comment les impulsions motrices simples distribuées par la volonté causent des mouvements efficaces, et comment la volonté même est excitée à son activité spécilique. On trouve la réponse à ces questions, si l'on se rappelle que la vie en général est un phénomène très compliqué, et que chaque activité vitale supérieure, notamment, ne prend naissance que par la collaboration réciproque de divers organes. La volonté cause seulement des contractions musculaires, et rien de plu.>. Mais les centres de

coordination s'emparent de l'impulsion et la distribuent aux muscles qui doivent se contracter, pour amener les mouvements désirés et efficaces, et les amener non seulement dans la forme souhaitée, mais aussi avec le degré d'énergie souhaite'. Les centres de coordination jouent ainsi vis-à-vis la volonté à peu près le rôle que, dans un appareil électrique, jouent vis-à-vis la batterie les commutateurs, relais et résistances intercalés. Mais qui a appris aux centres de coordination à reconnaître les muscles qui doivent se contracter, afin qu'un mouvement déterminé soit exécuté de la façon et avec l'énergie souhaitées? C'est l'expérience de l'individu et de l'espèce entière depuis son existence, expérience qui est organisée et agit automatiquement. Et comment la volonté estelle excitée à son activité spécifique? Par l'action de tous les autres centres, par l'induction, pourrais-je dire, en empruntant une notion au domaine de la science électrique. Une simple impression sensorielle peut, sans intervention de la conscience, amener la volonté à émettre une impulsion motrice ; il naît un mouvement réflexe que, très faussement, on nomme a involontaire ». Ce mouvement n'est pas involontaire, c'est-à-dire non ordonné par la volonté ; il n'est qu'inconscient. L'activité automatique des centres élevés, c'est-à-dire les émotions, excite également la volonté. Cette cause d'un acte de volonté parlent à la conscience avec cette demi-clarté propre aux émotions, décrite plus haut. Enfin, l'activité person-

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nelle,neuve, non organisée de la conscience, c'est-àdire le jugement, la cogitation, peut causer aussi un travail de volonté. Le jugement même, lui, ne « veut » pas : il forme seulement une représentation de quelque mouvement simple ou composé ou même de longues suites de mouvements successifs qui, dans une situation donnée, lui semblent utiles ; quand l'organisme est sain, régulièrement développé et en équilibre, cette représentation suffit pour amener le centre de volonté à émettre une impulsion motrice. La conscience apprend après coup, par les impressions du sens musculaire qui lui sont amenées, que le mouvement est exécuté. Le processus est donc celui-ci : le jugement forme une représentation de mouvements, la volonté donne les impulsions nécessaires pour les produire, les centres de coordination distribuent celles-ci conformément au but, et le sens musculaire annonce au cerveau le mouvement effectué. Il n'y a de conscient que le commencement et la fin de ce processus, la représentation de mouvement que le jugement a élaborée, et la connaissance du mouvement accompli. Ce qui se passe entre ces deux termes échappe à la conscience. Gomment la représentation de mouvement est devenue mouvement, elle ne l'apprend pas. Mais une observation insuffisante a obscurci cette succession si simple et si claire d'actes organiques. Parce qu'on est conscient des représentations de mouvement et des mouvements exécutés, on a placé

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la volonté même dans la conscience. Et cependant l'expérience enseigne que même la représentation du mouvement la plus vive n'est pas suivie nécessairement d'un mouvement, qu'ainsi le jugement n'est pas du tout encore la volonté. Dans la neurasthénie, le centre de volonté est soustrait à l'influence du jugement. On a beau alors se représenter des mouvements, on ne les exécute pas. On reconnaît parfaitement l'utilité de prendre un livre ou de traverser la rue, mais on ne peut décider les bras ou les jambes aux mouvements nécessaires pour cela ; on n'est nullement paralysé, on est parfaitement capable d'exécuter, par exemple, des ordres étrangers. Le malade dit dans ces cas : « Je veux, mais je ne puis pas. » Cela est inexact. La vérité est qu'il pense, mais ne veut pas. Le centre de jugement travaille, mais non le centre de volonté. On dit très fréquemment de certains hommes qu'ils sont faibles de volonté. Gela est en règle générale inexact. Ce qui le plus souvent est faible, c'est le centre de jugement. Celui-ci n'est pas capable d'élaborer avec une suffisante netteté des représentations de mouvement déterminées. Voilà pourquoi la volonté ne peut entrer en activité chez ces personnes. Mais quand un jugement étranger leur communique de telles représentations de mouvement, c'est-à-dire les conseille ou leur ordonne, ils exécutent vigoureusement, sûrement et irrésistiblement les mouvements, ce qui prouve que leur centre de volonté est suffisamment fort.

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La même chose s'applique aux cas dans lesquels on parle d'un désaccord de volonté ou d'un acte de passion soustrait à l'influence de la volonté. Le désaccord ne règne pas dans la volonté, mais dans le jugement. On n'a pas « deux volontés qui se com- Ijattcnt », mais deux représentations dont aucune n'est assez claire et nette pour pouvoir inciter la volonté à une impulsion. Aussitôt qu'une représentation devient tout à fait nette, elle triomphe de l'autre et met la volonté en activité. Hamlet n'est pas dépourvu de volonté, mais de jugement. Son centre de jugement ne se montre pas assez fort pour élaborer une représentation déterminée de mouvements utiles. S'il le pouvait, sa volonté exécuterait aussi les mouvements, en supposant que le centre de volonté soit sain, point sur lequel Shakespeare ne nous renseigne pas. l']t lorsque, sous l'empire de la passion, on fait ou on s'abstient de faire quelque chose que la raison semble défendre ou ordonner, ce n'est pas que « la volonté a été impuissante », comme le disent les phrases de roman ; mais l'activité automatique émotionnelle des centres suprêmes était plus forte que son activité libre cogitationnelle ; les représentations conscientes du jugement n'ont pas prédominé contre le travail organisé, demi-conscient ou inconscient, des centres cérébraux ; la volonté a reçu la plus puissante excitation de leur automatisme, et réalisé les images motrices qui ont été produites automatiquement, et non celles qui l'ont été en

pleine conscience. La volonté a donc été suffisamment forte; le jugement seul a été impuissant à enrayer le travail automatique des centres suprêmes et à agir sur la volonté par son travail libre conscient.

Nous ne confondrons pas le jugement et la volonté, et en présence d'indécision ou d'actes déraisonnables de la passion ou de la seule habitude, nous ne parlerons pas de faiblesse de volonté, mais de faiblesse de jugement. Nous ne pourrons admettre la réelle faiblesse de volonté que lorsque, chez un homme sain (là où n'est pas troublé le rapport entre le centre de jugement et le centre de volonté et où tous deux travaillent d'une façon suffisamment vigoureuse, mais sont incapables de s'influencer normalement les uns les autres), de très claires et très nettes représentations motrices du jugement ne sont pas réalisées ou ne sont exécutées qu'imparfaitement et avec hésitation, et que des impulsions de la passion aussi restent simplement à l'état de sentiment, de désir, d'aspiration, mais ne deviennent pas actives, car l'unique mesure de la force de volonté est son aptitude à triompher des résistances. Ce ne sont pas les muscles qui triomphent des obstacles, mais c'est la volonté, la quantité d'impulsions qu'elle envoie aux muscler. Des aliénés chez lesquels le centre de volonté est morbidement excité et distribue aux muscles des impulsions extraordinairement fortes, accomplissent des actes qu'on ne tiendrait pas pour

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possibles. Des vieillards ou des femmes débiles brisent des barreaux de fer, arrachent des chaînes, ne peuvent être domptés, dans une lutte, par plusieurs gardiens vigoureux. Si ces mêmes personnes étaient capables d'en faire autant à l'état de santé, on les rangerait au nombre des individus les plus forts de leur temps. Mais ils en sont incapables, bien que possédant le même système musculaire qu'à l'époque de leur folie. On voit par là que, dans les grands déploiements de force, il s'agit infiniment moins des muscles que de la vigueur de l'impulsion qui leur est envoyée par le centre de volonté. La première résistance que la volonté doit vaincre est la résistance de conduite que lui opposent les tissus, les nerfs et les muscles. Plus courte est la voie nerveuse en jeu, plus petit et plus délicat est le groupe musculaire à exciter, et plus faible est cette résistance, plus exiguë peut être l'impulsion de volonté nécessaire à la production d'un mouvement. Les muscles striés les plus délicats que nous possédons sont, par ordre croissant, ceux du larynx, de l'œil, de la cavité buccale, de la face, de la main. Une volonté très faible suffit donc pour mettre ces muscles en mouvement et pour bavarder, faire des grimaces, regarder avec colère ou gaîment, et gesiiculer. A cela se bornent donc aussi les actes des hommes ordinaires. Il est déjà un peu plus difficile d'ainener à la contraction les gros groupes musculaires des bras, et plus difficile encore, ceux des jambes et du tronc. UA.x NORi>AL. — Psycho-pliys. 9

l-iG PSYCHO-PHYSIOLOGIE DU GÉNIE ET DU TALENT

Cela réclame une plus forte impulsion, c'est-à-dire un plus vigoureux travail du centre de volonté. Aussi lês hommes véritablement faibles de volonté parviennent-ils rarement à faire suivre le bavardage et la gesticulation, d'un acte qui exige des courses ou un effort des bras. Le plus difficile enfin est l'exécution de mouvements qui ont pour but de vaincre les résistances extérieures, soit des choses inanimées, soit des êtres vivants. Alors la volont é ne doit pas seulement surmonter les obstacles de conduite intérieurs qui nous parviennent à la conscience sous forme de paresse ou d'aversion du mouvement, mais aussi les forces naturelles (par exemple, la pesanteur), ou les impulsions d'une volonté étrangère ; elle doit donc être capable d'émettre de vigoureuses impulsions, en tout cas plus vigoureuses que celles de la volonté opposée, quand la résistance à vaincre émane d'un homme. Si la volonté n'est pas assez forte pour cela, les représentations motrices du jugement, si claires et si nettes qu'elles puissent être, demeurent irréalisées. On saura exactement ce qu'on devrait faire, on désirera aussi très vivement le faire, mais cependant on ne le fera pas. Ce qu'on nomme manque de persévérance et lâcheté n'est qu'une forme de manifestation de la faiblesse de volonté. On ne persiste pas dans une entreprise ou on recule elTrayé avant même d'entreprendre quelque chose, quand on s'en exagère, par ignorance, les difficultés, ou qu'on les connaît et

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qu'on ne se croit pas de force à venir à bout de cellesci. Dans les deux cas, le jugement ne forme pas nettement les représentations de mouvement se recommandant dans le cas donné, parce que la mémoire lui présente des souvenirs de cas dans lesquels la volonté s'est montrée trop faible pour triompher de difficultés analogues. La tiédeur et la lâcheté reposent conséquemment sur l'expérience de la faiblesse de volonté.

Un puissant développement des centres de jugement et de volonté, voilà donc les bases organiques du phénomène qu'on nomme génie. Un développement du centre de volonté seul ne suffit pas encore pour constituer un génie. Des géants de volonté seront capables de vaincre tous les obstacles qui s'opposent à la réalisation de leurs représentations de mouvement, qu'ils revêtent la forme de choses ou d'hommes, de lois ou de mœurs ; mais ils ne pourront pas élaborer d'eux-mêmes des représentations de mouvement considérables et efficaces. Hercule accomplit les douze travaux, mais Eurysthée doit les lui commander. Avec la volonté seule on sera, au meilleur cas, un chef d'armées sous Alexandre le Grand, un Séleucus, un Ptolémée, ou un maréchal de Napoléon ; le ministre célèbre d'un monarque de génie, ou, et beaucoup plus souvent, le souverain immortel d'un ministre de génie ; au pire cas, un débauché qui fera retentir de ses orgies le monde et l'histoire, ou un criminel inspirant la terreur à tous ses contem-

porains : un César Borgia ou un Schinderhanne. Dans le premier cas, on re'alise les représentations de mouvement élaborées par un centre de jugement étranger génial; dans le second, les excitations émotionnelles à demi conscientes ou inconscientes de ses propres centres. Le développement exclusif du centre de jugement seul produit au contraire, par lui seul, un génie ; mais celui-ci aura un caractère différent, selon que, à côté du centre de jugement, le centre de volonté aussi sera plus ou moins développé. Le génie de jugement sans vigueur particulière de volonté donne un grand penseur, un philosophe, un mathématicien, peut-être encore un naturaliste. Car. dans le genre d'activité de ces catégories, les obstacles dynamiques à vaincre sont les plus petits, les impulsions de contraction musculaire à émettre, les plus faibles; leur jugement n'a pas besoin d'élaborer de grosses représentations de mouvements, mais manifeste son étendue et sa puissance d'une autre manière, en déduisant, des impressions sensorielles, des aperceptions infinies, neuves, hypersensorielles ; d'une simple observation de nombres, le théorème de Pythagore, la théorie des nombres, le calcul intégral et différentiel ; de la chute d'une pomme, la loi de la gravitation universelle ; du contenu de perceptions de la conscience, une théorie de la connaissance ; des faits empiriques de l'embryologie et de la paléontologie, le système évolutionniste de Darwin. Je rie puis me ranger à

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l'avis de Bain, qui, dans la hiérarchie du génie, place au sommet le génie philosophique. Ma théorie me contraint à assigner au pur penseur et au pur chercheur la toute dernière place dans cette hiérarchie. Leur grandeur repose en effet sur leur jugement seul ; mais celui-ci est en soi, si la volonté n'y collabore pas, incapable de transformer les représentations élaborées par lui, si merveilleuses fussent-elles, en phénomènes perceptibles aux sens. Pour les dire ou les écrire au moins, il est déjà besoin d'une activité musculaire, c'est-à-dire d'une impulsion de volonté. Si la volonté d'un génie du jugement ne sufflsait même pas à provoquer l'activité d'écrire ou de parler, les plus sublimes représentations de ce génie resteraient des états de conscience purement subjectifs, dont personne en dehors de lui n'aurait même un soupçon. Elles seraient des mouvements moléculaires dans son cerveau, perceptibles des autres seulement dans la mesure où ceux-ci peuvent être ressentis et répétés à travers l'espace par un autre cerveau, si toutefois l'on tient pour possible cette sorte de perception, c'est-à-dire une lecture de pensées de la plus haute espèce.

Lorsque au génie du jugement est associé un centre de volonté d'une bonne formation moyenne, nous obtenons le grand promoteur des sciences exactes et l'inventeur. L'essence des dispositions et de l'activité des deux est au fond identique. L'expérimentateur comme l'inventeur déduit dos lois des phéno-

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mènes et imagine des conditions matérielles qui lui permettent de faire agir à sa volonté les lois trouvées. La différence entre eux n'est pas théorique, mais seulement pratique. Celui-là se contente de réunir des circonstances et des appareils qui doivent lui montrer si les faits matériels concordent avec les représentations de son jugement, si une loi trouvée par ses centres cérébraux se confirme dans le monde des phénomènes; celui-ci, au contraire, cherche à créer des arrangements ayant pour but exclusif d'améliorer les conditions matérielles de la vie humaine, ces mots pris dans leur sens le plus général. Nous devons d'ailleurs éviter ici une erreur. Une invention, une découverte n'ont pas nécessairement besoin d'être le résultat du génie de jugement associé à une force de volonté suffisante. Le hasard peut y avoir collaboré. Le légendaire moine Berthold Schwarz n'est pas censé avoir cherché la poudre, quand son mélange de soufre, de salpêtre et de charbon aurait fait explosion dans son mortier, et l'authentique professeur Galvani ne pensait pas le moins du monde à une force naturelle inconnue, quand il suspendit à un crochet de cuivre sa cuisse de grenouille. Pourtant, je n'incline pas à accorder au hasard plus qu'une toute petite place dans les grandes découvertes et inventions. Il faut en tout cas un jugement peu ordinaire, pour observer exactement un phénomène inconnu, pour remarquer immédiatement qu'il ne peut être exphqué d'une façon

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satisfaisante à l'aide des connaissances de l'époque, pour trouver ses causes et ses conditions et en déduire de nouvelles représentations. Le hasard ne devient donc le point de départ d'une découverte ou d'une invention, que quand il a pour témoin un éminent homme cogitationnel. L'homme émotionnel ordinaire, avec son cerveau travaillant automatiquement, reste obtus devant des phénomènes qui ne coïncident pas avec ses représentations héritées et organisées. Si le mortier de Berthold Schwarz avait éclaté devant un homme moyen, celui-ci aurait fait le signe de la croix, cru à une apparition du diable, et tiré de son observation tout au plus l'enseignement qu'il devait se garder à l'avenir de toucher jamais au soufre. Celui-là n'aurait pas inventé la poudre. Les soi-disant hasards féconds adviennent journellement devant les yeux de l'humanité et sont toujours advenus devant eux. Mais il faut qu'un jugement extraordinairement puissant les observe pour les comprendre, pour trouver leurs lois et leurs applications. Toute la matière des phénomènes qui constituent le fond des sciences biologiques, chimiques et physiques, des inventions dans le domaine de la thermodynamique, de l'électricité, de la mécanique, existe immuablement de toute éternité, et elle existait pour les hommes de l'âge de pierre comme pour nous. Seulement, pour la comprendre et la maîtriser, il fallait un développement du jugement que n'atteignirent ni les hommes primitifs ni les

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hommes de l'antiquité. De même, nous sommes aujourd'hui encore entourés incontestablement de phénomènes de la plus merveilleuse nature, auxquels nous ne faisons pas attention, que nous ne savons pas interpréter et dont nous ne cherchons pas les lois, parce que personne ne possède, parmi les vivants, un jugement assez puissant pour déduire de leur perception sensorielle la représentation de leurs causes et de leurs effets possibles. Mais il est extrêmement vraisemblable que plus tard viendront des génies auxquels cela sera accessible, même facile, et nos successeurs sur la terre ne comprendront pas que nous ayons pu passer, stupides et obtus, devant les plus remarquables phénomènes, de même que, nous autres, nous ne comprenons pas 'que les hommes n'aient pas déjà trouvé, il y a des milliers d'années, les matières explosibles, les machines à vapeur et les applications de l'électricité. Donc, abstraction faite de la collaboration minime du hasard, comme j'ai cherché à le montrer, il reste ce fait, que des expériences au sens de Bacon, « des questions rationnelles adressées à la nature, » posées avec conscience et intention et dont on attend une réponse devinée à l'avance, par conséquent les travaux méthodiques d'un Robert Meyer, d'un Helmholtz, d'un Pasteur, d'un Rœntgen, ont pour condition un génie du jugement et un centre de volonté bien organisé. L'association du centre de volonté est nécessaire, parce qu'il s'agit essentiellement, en

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matière d'expérimentation et de découverte, de matérialiser des représentations élaborées par le centre de jugement, et que la matérialisation ne peut être opérée que par l'activité musculaire, qui, à son tour, ne prend naissance que dans les impulsions de volonté.

Lorsque, enfm, le centre de volonté est aussi extraordinairement développé que le centre de jugement, si nous avons par conséquent devant nous un homme qui est à la fois un génie de jugement et un génie de volonté, alors nous saluons un de ces phénomènes humains qui changent le cours de l'histoire du monde. Un tel génie ne se manifeste ni en pensées ni en paroles, mais en actes. Son jugement élabore des représentations nouvelles, personnelles, et sa volonté est assez active et vigoureuse pour les transformer, en dépit de tous les obstacles, en actes. Il dédaigne les façons plus commodes d'extérioriser les représentations mentales, par le son ou le signe, et se contente seulement de celles qui obligent à vaincre les plus grandes résistances. En conséquence, il ne parle pas et n'écrit pas, mais agit, c'est-à-dire dispose des autres hommes et des forces de la nature dans le sens de ses représentations. Ce génie devient dans l'humanité ce qu'il veut et fait ce qu'il veut. Il découvre des parties du monde; il conquiert des pays; il gouverne des peuples. Il accomplit la carrière d'Alexandre, de Mahomet, de Cromwell, de Napoléon. Uien d'humain n'impose une limite à son

i54 PSYCUO-PnYSIOLOGIE DU GÉNIE ET DU TALENT

action, à moins qu'il n'ait pour contemporain un génie de jugement et de volonté également grand ou plus grand encore. Il ne peut échouer que contre une force naturelle, plus puissante que la force de sa volonté. Une tempête aurait pu ane'antir Christophe Colomb; la maladie abattit Alexandre; un hiver russe abîma Napoléon. Le centre de jugement peut, dans ses représentations, vaincre la nature ellemême. Le centre de volonté ne peut triompher que de forces plus faibles que sa propre force.

L'organisation d'un tel génie de jugement et de volonté implique qu'il lui manque plus ou moins, et dans les cas extrêmes complètement, ce qu'on nomme sentiment et sens artistique, besoin de beauté et d'amour. Ses centres puissants transforment toutes les impressions en représentations claires, et en déduisent des jugements pleinement conscients. Une activité automatique a lieu tout au plus dans les centres inférieurs de coordination et de nutrition; les centres supérieurs travaillent d'une façon originale, et non pas routinière. Le génie est à peu près complètement affranchi de mouvements d'âme obscurs à demi inconscients ou inconscients. Il n'est en aucune manière sentimental. Aussi produit-il l'impression du dur et du froid. Or, ces mots signifient tout simplement qu'il est purement cogitationnel, non émotionnel. De cette organisation il résulte aussi que le génie est très difficilement accessible aux idées originales élaborées dans d'autres têtes.

PSYCHO-PHYSIOLOGIE DU GÉNIE ET DU TALENT loo

Ses centres sont organisés pour un travail original, non pour riinitation du travail d'aulrui. Ils doivent se trouver en face de la matière première des perceptions sensorielles, pour élaborer celle-ci, à leur façon personnelle, en représentations neuves. Les produits digérés du jugement, c'est-à-dire une matière première de perceptions sensorielles qui a déjà subi dans des centres cérébraux étrangers sa transformation en représentations, donc justement les peptones intellectuelles, si je puis m'exprimer ainsi, que seules l'homme moyen est en état d'assimiler, leur sont intolérables.

A ce point de mes considérations, une question menaçante se dresse devant moi. Si le génie est jugement et volonté à un degré de perfection extraordinaire, si son activité consiste dans la production de représentations neuves, hypersensorielles, et dans leur réalisation sensible, que vais-je faire des génies émotionnels, des poètes et des artistes? Ai-je même encore le droit d'admettre que les poètes et les artistes peuvent être également des génies ? Eh bien, ce droit me paraît, en effet , au moins douteux. Rappelons-nous toujours ce qu'est en réalité l'émotion. Des impressions sensorielles sont conduites aux centres sensoriels compétents, ces centres sensoriels mettent en activité d'autres centres sensoriels, ceux ([ui sont habitués à recevoir des impressions simultanément avec les autres; ils excitent les centres de volonté et de coordination et provoquent comme

il)Q PSYCHO-PHYSIOLOGIE DU GÉNIE ET DU TALENT

réaction quelque acte de Torganisme, ne fût-ce qu'une expression du visage, une modification du rythme du cœur, un cri; tout cela automatiquement, d'après l'iiabitude héritée devenue organique, sans intervention du jugement, qui ne reçoit des processus effectués dans les centres inférieurs qu'une demiconnaissance obscure, qu'un sentiment indistinct. Ces processus, qui ont lieu en dehors de la conscience, sont précisément les émotions. La poésie, la musique, les arts plastiques n'ont pas d'autre tâche que de provoquer des émotions. Chacun de ces arts cherche à exciter dans notre organisme, à l'aide de ses moyeus, les processus qui dans la réalité sont amenés par une série déterminée d'impressions sensorielles, et que nous ressentons comme émotions. Le poète lyrique s'efforce avec des mots, le musicien avec des sons, le peintre avec des couleurs, de déterminer nos centres cérébraux au travail qu'ils ont coutume d'effectuer, quand les sens leur transmettent les impressions émanant, par exemple, d'un être beau et charmant du sexe opposé, d'un ennemi, d'une puissance naturelle destructive, d'une créature semblable à nous qui souffre, d'une certaine saison. Plus exactement ils savent saisir et imiter les signes de processus représentables par leur art, c'est-à-dire les signes intellectuels exprimés en paroles, les signes acoustiques' les signes optiques, plus les émotions excitées par eux se rapprocheront des émotions que provoqueraient les processus mêmes. Une production de la

poésie, de la peinture, etc., qui n'éveille en nous aucune émotion, n'est pas reconnue par nous comme une œuvre d'art, quand bien même notre jugement constate qu'elle est habilement imaginée, qu'elle implique une grande dépense d'application et d'adresse, le triomphe de puissants obstacles. L'effet de l'œuvre d'art repose donc sur l'activité automatique de nos centres; mais celle-ci n'est excitée que par les impressions que l'organisme et toute la série de ses ancêtres étaient habitues à recevoir; celle-ci exclut toute nouveauté réelle de l'œuvre d'art; cette œuvre doit, afin d'impressionner, avoir pour contenu essentiel des impressions vieilles, coutumières, organisées. Or, nous avons reconnu, comme caractère particulier du génie, l'aptitude à former des représentations neuves, différant de celles jusque-là connues, étales transformer en phénomènes perceptibles par les sens. Gomment cela, maintenant, peut-il s'accorder avec l'art, dans lequel il s'agit exclusivement de répéter des impressions vieilles, appartenant à l'espèce tout entière et devenues en elle organiques?

La réponse à cette épineuse question ne m'embarrasse, qu'en tant qu'elle me contraint à heurter des manières de voir très répandues. Gela est vrai : le génie émotionnel n'est pas à vrai dire un génie. Il ne crée en réalité rien de nouveau, n'enrichit pas le contenu de la conscience humaine, ne trouve pas de vérités inconnues et n'exerce pas d'influence sur le monde des phénomènes; mais il suppose néan-

moins certaines conditions psycho-physiques qui font de lui un être particulier et le distinguent de l'homme moyen. Les centres qui produisent les activités e'motionnelles doivent être plus puissamment développés chez lui que dans les organismes ordinaires. La conséquence en est que non seulement une impression sensorielle excite chez lui à une activité plus intense les centres travaillant automatiquement, mais aussi que sa conscience perçoit davantage de cette activité, parce que celle-ci s'effectue chez lui en quelque sorte d'une façon plus bruyante, plus grandiose, plus sensationnelle.

Je puis rendre cela tout à fait clair, en reprenant une comparaison antérieure. Un génie émotionnel n'est aussi qu'une boîte à musique, et non un virtuose inventant et jouant librement; mais il y a boîte à musique et boîte à musique, depuis le misérable jouet musical qui émet un chevrotement poussif à peine perceptible, jusqu'à l'orgue mécanique, dont le tonnerre peut faire trembler les murailles. C'est ainsi qu'il faut se représenter que les centres travaillant automatiquement jouent chez le génie émotionnel mécaniquement aussi, mais incomparablement plus fort que chez les hommes moyens ; celui-là est l'orgue, tandis que ceux-ci ne sont que des jouets musicaux. Et une conséquence de la puissance de son mécanisme, c'est que la conscience du génie émotionnel participe plus à l'activité de ce mécanisme que chez les hommes ordinaires; mais,

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bien entendu, non pas en créant ou en dirigeant, mais en percevant. Son jugement ne peut rien changer au travail automatique de ses centres, mais il peut regarder et observer comment ce travail s'accomplit. En ce sens restreint, le génie émotionnel répond également au critérium de la nouveauté et de l'originalité qui est celui du travail du génie. Sans doute, il ne produit que des émotions héréditaires et habituelles dans l'humanité, mais il les produit plus puissamment que n'ont pu le faire d'autres hounnes avant lui. Son effet est donc nouveau par le degré, s'il ne l'est pas par son essence.

La hiérarchie des génies est déterminée par la dignité du tissu ou de l'organe sur la perfection exceptionnelle duquel ils reposent. Tout autre ordre de préséance est innaturel et arbitraire, fùt-il aussi spirituellement établi que celui indiqué par Bain. Plus un centre cérébral est exclusivement humain, et plus haut sera le génie que donne son développement particulier. Il est à peine nécessaire d'illustrer cette idée, en rappelant ce qui a été dit. Le développement du tissu osseux ne peut donner un génie, car de grands os ne sont pas spécialement humains, puisqu'ils appartiennent aussi aux baleines et aux éléphants; de même, le développement du tissu musculaire, qui distingue un Milon de Crotune, mais ne l'élève pas encore au-dessus des animaux vigoureux. Les centres sensoriels, eux non plus, ne sont pas propres à former la base organique d'un génie ;

160 PSYCnO-PHYSlOLOGIE DU GÉNIE ET DU TALENT

le condor dépassera toujours en acuité visuelle l'œil et le centre de perception lumineuse les plus parfaits de l'homme, et celui-ci, en finesse d'ouïe, ne pourra jamais égaler certaines espèces d'antilopes, etc. Même les centres suprêmes ne sont pas encore purement humains, quand leur perfection ne s'élève pas au-dessus de l'automatisme. Les animaux supérieurs, en effet, sont capables aussi de toutes les réactions automatiques de l'organisme sur les impressions du dehors, et ces réactions parviennent même visiblement à leur conscience sous forme d'émotions. Chez le chien ou l'éléphant aussi, tout comme chez l'homme, nous observons des actes d'amour, de haine, de vengeance, de crainte, de pitié, avec les mouvements psychiques qui les accompagnent habituellement ; la seule différence sous ce rapport entre les animaux et l'homme, c'est que les émotions humaines peuveat être excitées aussi par des imitations artificielles ou des symbolisations de phénomènes naturels, tandis que les émotions animales ne peuvent l'être que par ces phénomènes mêmes ; autrement dit : dans la production des émotions chez l'homme, l'activité interprétante du jugement, conséquemment aussi de la mémoire et de Fintellect, a une part beaucoup plus grande que chez l'animal.

Purement humain est au contraire le jugement, en tant qu'il dépasse l'interprétation simple et immédiate de l'impression sensorielle, en tant qu'il forme avec celle-ci des représentations auxquelles ne

répond aucun processus se déroulant devant les sens, en tantque, conséquemment, pour employer le terme technique, il abstrait, et d'abstractions de'duit d'autres abstractions. Le jugement en ce sens ne se rencontre chez aucun animal, hormis l'homme; et de même, la dépendance organique du centre de volonté avec le centre de jugement n'est chez nul animal aussi fortement exprimée que chez l'homme. Centres de jugement et de volonté produisent donc par leur haut développement un génie véritablement humain, qui est la plus haute expression de la perfection organique de l'homme jusqu'ici atteinte. Les plus hauts parmi les génies sont conséquemment ceux qui réunissent la génialité du jugement à celle de la volonté. Ce sont les hommes d'action qui font l'histoire du monde, qui forment intellectuellement et matériellement les peuples et leur dictent pour un long laps de temps leurs destinées, les grands législateurs , organisateurs d'Etats , révolutionnaires aux aspirations claires et réalisées par eux ; ce sont aussi encore les capitaines et les conquérants, quand ils agissent en vertu de représentations nettement précises de leur propre jugement, et non en vertu d'impulsions demi-conscientes ou de suggestions étrangères. Ces génies suprêmes atteignent à une connaissance tout aussi haute que ceux de la catégorie suivante ; ils déduisent de leurs perceptions tout aussi sûrement des représentations hypersensorielles, trouvent conséquemment avec tout autant de ccrli-

dC2 PSYGIIO-PHYSIOLOGIE DU GÉNIE ET DU TALENT

Uide l'enchaînement des phénomènes, leurs causes, leurs lois, leurs effets de plus en plus lointains dans le temps et dans l'espace, toutes choses non perceptibles aux sens. Mais ils ont, en plus qu'eux, la faculté de réaliser leurs représentations non seulement contre les re'sistances de la matière inanimée, mais aussi contre celles des organismes vivants, contre celles des hommes; ils peuvent donc permettre à leur jugement de former, avec la perspective de les matérialiser par la volonté, des représentations ayant pour contenu des peuples, voire l'humanité entière, et qui ne peuvent se réaliser qu'en assujettissant à leur propre volonté et à leur propre jugement les centres de volonté de peuples, voire de l'humanité '.

1 Quelques critiques veulent absolument trouver une contradiction entre ce passage et la phrase de la page 30 de ce livre : « Aussi ne peut-il y avoir de politiques, de législateurs, d'hommes d'État originaux. Plus chacun d'eux est banal, mieux cela vaut pour lui, mieux cela vaut pour son peuple. •> Je prie ces critiques de lire un peu plus attentivement les deux endroits, et ensuite les pages 32-33. Ils trouveront alors queje définis toute conception d'organisation, de lois, déformes politiques nouvelles, comme un travail de génie, mais que je distingue soigneusement la réalisation de ces idées d'avec les idées mêmes. Les «grands législateurs, organisateurs, créateurs d'États » qui au génie de jugement associent le génie de volonté, contraindront par la force les peuples à entrer dans leurs nouvelles conceptions, et cela tourne rarement au salut des peuples. Mais s'ils sont simplement des génies de jugement, ils agiront comme il a été dit aux pages 32-33 : ils persuaderont, prêcheront, éduqueront ; ils feront pénétrer peu à peu dans la foule leurs nouvelles idées, et quand celles-ci seront devenues un patrimoine commun, quand le philistin lui-même pourra les

psYcno-pnYsiOLOGiK du génik et du talent 103

En seconde ligne viennent les génies de jugement avec un bon mais non génial développement de la volonté, les grands chercheurs, expérimentateurs, découvreurs et inventeurs. Ce qui les range en arrière des génies de la première catégorie, c'est leur incapacité de se servir des hommes comme matière pour la réalisation des représentations de leur jugement. Ils ne pourront en conséquence réaliser que les représentations qui ont pour contenu la matière inanimée. Leur volonté est assez forte pour triompher des obstacles morts, non des obstacles vivants.

Le troisième rang est occupé par les purs génies de jugement sans développement correspondant de la volonté, les penseurs, les philosophes. Par leur connaissance, leur sagesse, leur don de divination des faits non perceptibles par les sens, éloignés dans le temps ou dans l'espace, ils se caracte'risent comme des génies légitimes de la même famille que les fondateurs dKtats et les découvreurs. Mais ils sont incomplets, en ce que les représentations qu'élabore leur jugement avec une perfection magnifique, demeurent dans leur cerveau ou prennent tout au

repenser commotlément, parce fiu'il les aura héritées de son pt-re et de son grand-père, quand la lente adaptation de la foule misonéistd sera accomplie, alors il sera facile à un « politique », à un - législateur », à un « homme d'Étal • d'espèce banale, c'est-à-dire (\u\ est devenu tel par voie d'ancienneté, de réaliser les idées du génie, qui ne sont plus neuves, mais sont déjà devcMUies banales. On m'accordera bien que cette manière de réforme est la plus désirable pour les peuples.

plus corps SOUS la forme de paroles écrites ou parlées. Ils n'ont pas d'influence directe sur les hommes ou sur les choses inanimées. Ils ne causent pas de phénomènes de mouvement. Une volonté étrangère doit d'abord être excitée par leurs représentations, afin que les processus de leur centre de jugement provoquent des processus en dehors de leur organisme. Derrière les trois catégories des génies cogitationnels, derrière les dompteurs des hommes, les dompteurs de la matière et les simples penseurs, viennent enfin les génies émotionnels qui se distinguent de la foule moyenne par une plus grande vigueur du travail automatique de leurs centres, mais non par un développement original personnel de ceux-ci, et qui ne peuvent donner à cette foule ni de nouvelles représentations conscientes ni des excitations motrices conscientes, mais seulement des émotions demi-conscientes ou inconscientes. Parmi les génies émotionnels, ce sont à leur tour les poètes qui occupent la première place, car, premièrement, le jugement aune grande part dans leur travail, et, secondement, ils produisent leur effet par un moyen qui est, de tous les moyens sensoriels, de beaucoup le plus propre à rendre perceptibles des états d'âme, ce contenu suprême de tout art: ce moyen est la parole. Tandis que les artistes plastiques et les musiciens doivent se borner à saisir et à rendre les signes sensoriel lement perceptibles d'états d'âme qui ne laissent reconnaître ces états que d'une manière très générale, le poète

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est capable de les définir nettement et de les spécialiser de telle sorte qu'on puisse à peine les confondre avec d'autres états d'àme s'en rapprochant. C'est tout au plus le poète lyrique qui peut se passer du concours du jugement, lui dont « l'œil roule dans un beau délire ' », suivant le mot de Shakespeare, et en qui les impressions excitent automatiquement à l'activité, sans détour à travers la conscience, les centres du langage. Dans toutes les autres formes de poésie, au contraire, le poète doit former avec son jugement des représentations conscientes qui ne se distinguent de celles du penseur, qu'en ce qu'elles ont pour objet Tactualisation d'émotions héritées, et non la divination de rapports non perceptibles des phénomènes.

Cette hiérarchie est la seule naturelle, car elle repose sur des conditions organiques. Mais je ne conteste pas que l'appréciation habituelle des diverses catégories de génies s'en écarte très considérablement. Les natures cogitationnelles estiment le génie d'après son utilité à la collectivité qu'elles sont à même de saisir ; les natures émotionnelles, d'après l'intensité et la voluptuosité de l'émotion qu'il parvient à exciter en elles. Pour une société primitive, un vaillant et robuste guerrier est le membre le plus important. La vigueur des muscles et celle de la •volonté, c'est-à-dire le courage, sont en conséquence

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estimées comme les dons les plus magnifiques d'un homme ; leur heureux possesseur sera placé au-dessus de tous ses compagnons et vénéré comme un demi-dieu. Il saute aux yeux que, dans une pareille société, un grand penseur ou chercheur, un philosophe, un mathématicien, un expérimentateur, ne sauraient s'attendre à être appréciés. Si dans une tribu de Peaux-Rouges surgissait un Descartes ou un Newton, on le considérerait comme un membre inutile de la horde et on placerait fort au-dessus de lui tout chasseur d'ours heureux, tout guerrier qui porte déjà plusieurs scalps ennemis à sa ceinture. Et, du point de vue de l'utilité, cela avec pleine raison, car ce qu'il faut aux tribus indiennes, au degré d'évolution qu'elles ont atteint, ce ne sont ni les mathématiques ni la métaphysique, mais de la viande et de la sécurité. C'est une survivance de cette manière de voir des sauvages et des barbares, que d'assigner, dans notre prétendue civilisation, le rang suprême au soldat, et de témoigner à son costume militaire, aux broderies, comme qui dirait aux tatouages guerriers de son col, de ses manches et du plastron de sa tunique, la vénération qui, dans l'état primitif des hommes, était très naturelle et compréhensible, mais qui, à la hauteur de notre civilisation actuelle, n'a plus aucun sens rationnel. Et il est également naturel que les natures émotionnelles mesurent la valeur d'un génie d'après les émotions qu'il leur donne. Elles sont incapables d'un

penser original personnel, mais, par contre, leur activité cérébrale automatique organisée peut être très acceptable. Leur conscience n'est donc pas remplie de claires représentations, mais de ces images demi-obscures et confuses décrites à diverses reprises ici, sous la forme desquelles l'activité' automatique des centres cérébraux est perçue par la conscience. Le génie véritable, c'est-à-dire le génie de jugement, réclame de leurs centres suprêmes un travail inconscient, non organisé, non hérité, et ils ne peuvent l'accomplir. Le génie de jugement n'existe donc même pas pour eux. Le pseudo-génie émotionnel, au contraire, excite l'activité automatique de leurs centres et est en conséquence perçu par eux ; il est pour eux une source de sensations, et comme on mesure la vie d'après son contenu de sensations, le génie émotionnel est pour eux directement un auguste dispensateur de vie. Les femmes (et les hommes qui leur sont assimilables par le développement intellectuel) estimeront donc toujours un artiste plus qu'un penseur et un chercheur, et, parmi les artistes, le plus haut à leurs yeux est tout naturellement le musicien, parce que les émotions que la musique leur donne excitent aussi les centres sexuels, et sont par là les plus profondes et les plus agréables. Le peintre aussi et même le comédien occuperont à leurs yeux une très haute place : le premier, parce que son art n'excite nulle activité cogitationnelle, et peut donc être goùlé par elles sans qu'elles s'imposent la

fatigue de penser ; le second, pour le même motif et pour cet autre supplémentaire, que l'effet de son activité imitatrice et incarnant des états d'âme émotionnels, s'accroît de l'effet humain de sa personnalité. Quant au poète, les natures émotionnelles, c'est-à-dire en première ligne encore les femmes, ne l'apprécieront que dans la mesure où son travail est purement émotionnel, non cogitationnel ; donc, le lyrique plus que l'épique ; celui qui décrit des faits extérieurs émouvants, plus que celui qui analyse les mouvements de l'âme. Une telle évaluation du génie ne peut naturellement faire loi pour nous. Si l'intensité des émotions excitées par lui doit décider du rang assigné au génie, l'homme devrait, par exemple, placer sa maîtresse, la femme son amant, au-dessus de n'importe quel génie produit jusqu'ici par l'humanité, car il est incontestable que Juliette éveille en Roméo, et Léandre en Héro, des sensations plus puissantes que Gœthe ou Shakespeare, Beethoven ou Mozart, pour ne pas parler, tout naturellement, de Kant ou de Laplace, de Jules César ou de Bismarck. Et je crois aussi que si l'on interrogeait ces intéressants couples, ils n'hésiteraient pas à déclarer leur Juliette ou leur Léandre le plus sublime de tous les génies imaginables dans le passé, le présent et l'avenir.

Ce n'est donc pas l'effet d'une personnalité sur d'autres qui est la mesure de son importance, car cet effet est tout différent selon que les êtres humains

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sur lesquels il s'exerce sont plus ou moins de'veloppés, plus ou moins cogitationnels ; c'est le caractère plus ou moins exclusivement humain des centres cérébraux dont le développement extraordinaire est le substralum psycho-physique de la personnalité intellectuelle. Et comme le centre cérébral le plus haut et le plus humain est le centre de jugement, le développement du jugement seul donne un vrai génie, qui ensuite, il est vrai, a besoin aussi d'un développement de volonté correspondant, pour rendre sensoriellement perceptible à d'autres le travail de son centre de jugement. Le génie de jugement est jusqu'à présent le dernier mot de la perfection humaine. Si révolution organique de l'humanité ira plus loin encore et quelle direction elle prendra, c'est ce que pourrait tout au plus deviner un grand génie de jugement, grâce à sa faculté de conclure, des faits donnés, aux faits les plus éloignés dans l'espace et dans le temps.

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