‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 145 sur 150 · I. Parole du philosophe Kant · texte numérisé non relu

I. Parole du philosophe Kant

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tions générales de la plupart des sensations, de la vision, de l'audition, de l'odorat ; on connaît aussi les centres moteurs dont la lésion rend impossibles les mouvements volontaires. On connaît encore les centres des associations d'images, ou des souvenirs ; le siège des lésions qui amènent l'oubli des mouvements d'articulation nécessaires pour parler, ou aphasie motrice ; la cécité verbale (oubli du langage écrit, ou du sens des mots lus), la surdité verbale (oubli du sens des mots entendus), etc. On a pu même, grâce à ces dissociations pathologiques, analyser le langage normal dont sans cela on n'aurait pu peut-être, au moins avec la même netteté, distinguer les éléments.

On ne connaît pas d'une façon aussi précise les conditions exactes des opérations intellectuelles supérieures ou de la volonté. Mais les maladies mentales suffisent pour montrer en gros que ces phénomènes sont liés eux aussi à des conditions cérébrales. On ne peut dire absolument que l'intelligence se mesure au poids du cerveau mais enfin on peut dire qu'il y a un poids minimum au-dessous duquel il n'y a plus d'intelligence (les microcéphales idiots) . Si la matière cérébrale est altérée soit par l'introduction de matières étrangères (hydrocéphales), soit par l'altération de son tissu nerveux (développement excessifdutissuconjonctif), soit par des accidents (tumeurs cérébrales, troubles circulatoires produisant le ramollissement), il se produit des troubles mentaux permanents ou transitoires (idiotie, hallucinations, aflaiblissement mental). Si nous ne saisissons pas toujours la corrélation des phénomènes psychiques et cérébraux, c'est que les conditions cérébrales des premiers sont souvent invisibles, phénomènes nerveux saisissables seulement au microscope — histologiques — ou phénomènes chimiques cachés dans les profondeurs des tissus. On ne sait pas encore bien exactement le sens des altérations de ces deux éléments. Mais on commence à les surprendre. Il se produit dans certaines maladies du cerveau (par exemple la paralysie générale) des altérations des ramifications des filets nerveux

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et dans un très grand nombre des altérations des substances chimiques qui composent les tissus.

Non seulement les faits de conscience ont pour condition des faits cérébraux, mais ces faits cérébraux ne sont que des complications de ces actes élémentaires qu'on appelle les actes réflexes, de sorte que le mécanisme cérébral qui produit les pensées les plus élevées ne diffère pas de celui qui produit les phénomènes de conscience les plus élémentaires, ou même des actes inconscients, tels que le rétrécissement de la pupille, ou le clignement de l'œil.

Supposons une excitation agissant à la surface de l'œil, puis sur la rétine et se transmettant ensuite à un muscle de l'œil, l'œil se meut ou la pupille se rétrécit sans que nous nous en doutions. C'est un acte réflexe, et l'ensemble de ces mouvements constitue un arc réflexe. Un acte réflexe a pour condition une excitation de la surface sensible puis d'un centre nerveux ou d'un ensemble de centres nerveux et pour effet le mouvement d'un organe (d'un muscle par exemple). Supposons qu'il se produise une sensation consciente, le réflexe se compliquera d'une excitation des centres cérébraux. Mais il n'y aura rien de changé au processus. Il n'y a pas de différence de nature, mais seulement de degré, de complication, entre les activités les plus hautes — liberté, finalité, raison, moralité, — et le réflexe élémentaire, l'éternuement.

Les conditions cérébrales elles-mêmes dépendent de causes organiques plus grossières : circulation du sang, respiration, nutrition, etc. La conscience est supprimée quand la circulation est arrêtée (syncope), quand on ne peut plus respirer (asphyxie). La faim prolongée produit le délire. A -f- 45" et à — o° il n'y a plus de conscience ; en général le délire commence à H- 890. Il y a des poisons nerveux, des poisons cérébraux qui produisent l'hallucination et la folie : morphine, alcool, haschich, opium. La folie a ordinairement pour condition et pour début une perversion des goûts et des sentiments. Or cette perversion a pour cause souvent

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des troubles de la nutrition (anémie, vers intestinaux, etc.).

Ces conditions intra-orga niques elles-mêmes dépendent de causes extra-organiques, saisons, climat, milieux, etc., qui expliquent les diversités des hommes, des races, de sorte que l'homme moral nous apparaît comme une résultante des forces physiques et la vie de la conscience se relie à la vie de la nature.

Il serait aisé de montrer les ombres au tableau qui vient d'être tracé de nos connaissances physiologiques et physiques. Nous avons à dessein éliminé les doutes, les discussions. Sur le nombre et le sens des localisations cérébrales on est loin de s'entendre. Beaucoup de ces localisations ne sont peut-être pas primitives ou définitives : une partie saine du cerveau peut suppléer la partie malade : le malade qui a oublié le langage écrit peut réapprendre à lire. Bien des autopsies d'aliénés ne révèlent aucune altération ni grossière ni microscopique de cerveau, etc.

Mais quand tous ces faits seraient vrais — et il faut souhaiter que les recherches s'étendent et que les découvertes se multiplient sur ces questions — ils ne prouvent en aucune manière la thèse matérialiste. Car on peut dire inversement que les sentiments, les pensées, la volonté transforment l'organisme. Les recherches récentes sur la suggestion ont montré de plus en plus la puissance de l'imagination, de la volonté humaine. On guérit des paralysies hystériques en commandant impérieusement au malade de marcher. Des médecins écrivent des livres sur le rôle de la volonté dans la thérapeutique. M. Pierre Janet croit que dans les maladies nerveuses tout au moins le médecin est un directeur de conscience. Sait-on ce qu'une pensée continuelle de paix et de résignation peut donner de force et d'équilibre au corps ? Un philosophe, Maine de Biran, voyait là le secret de certaines longévités. La Rochefoucauld montre dans ses Pensées comme toutes les ma-

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ladies sont des effets de nos passions, ambitions déçues, jalousies qui nous minent, etc. Et peut-on savoir, puisque bien des folies ont pour cause des excès, si le fou n*est pas jusqu'à un certain point responsable de sa folie ? Enfin si la pensée subit l'influence du milieu cosmique n'est-il pas vrai aussi qu'elle s'en empare et le transforme ?

On peut répondre, il est vrai, que tous ces faits prétendus spirituels ont une cause physique, et que dès lors c'est toujours le physique qui agit sur le physique.

Mais ne pourraît-on dire aussi bien : ces phénomènes que nous appelons physiques n'ont-ils pas aussi une face consciente ; et aussi bien que nous supposons des conditions physiques à tous les faits de conscience, ne pouvons-nous supposer une doublure consciente à tous les faits physiques ? Au lieu de considérer la pensée comme une fonction du cerveau, on peut tout aussi bien considérer le cerveau comme l'instrument de la conscience.

Ainsi la thèse spiritualiste a au moins autant de raison pour elle que la thèse matérialiste. Mais nous n'en pouvons dire pour le moment davantage. Les deux thèses restent face à face comme également possibles ; de môme que de notre première argumentation sur la liberté nous pouvions conclure seulement qu'elle était possible. Mais du moment que l'homme choisit pour sa tâche de bien penser et de vivre bien, il prend parti pour le spiritualisme. Il agit, il doit agir comme si la pensée était le tout des choses. Ainsi la dignité de notre nature n'éclate pas aux yeux : elle ne nous est pas révélée comme un fait à constater mais comme un devoir à réaliser, comme un bien à conquérir.

Toutes les croyances qui consolent de la vie sont ainsi des croyances morales. Il y a peut-être des raisons de croire que l'âme individuelle reste consciente après la mort. Nous ne pouvons ici examiner ces raisons. C'est à la religion, à la philosophie, à la science de poser et de discuter la question de savoir si nous sommes immortels. Mais quelle

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que soit la solution du problème, une vérité est certaine, c*est que nous devons agir comme si nous Tétions. Des fins infinies nous attirent, s'imposent à nous ; des œuvres que les siècles achèveront exigent notre eflbrt et notre enthousiasme. Que Ton doute si l'on veut de notre immortalité. Une chose est sûre : c'est que dès à présent nous vivons pour l'éternité.

De même la religion, la science, la philosophie peuvent agiter la question de savoir s'il y a un être déterminé appelé Dieu distinct de nous et des vérités mêmes dont il est le dépositaire, discuter sur la nature de ses attributs, se demander s'il est la perfection de la nature humaine, le Père tout-puissant et tout bon, ou s'il est la Loi suprême, impassible, ou s'il est l'un et l'autre à la fois ; s'il s'est ou non révélé aux hommes dans des circonstances historiques spéciales et par des actes singuliers. Mais quel qu'il soit il ne peut contredire les lois de la raison, de la conscience. Penser, agir bien, c'est sûrement être avec Dieu. Et si nous ne pouvons résoudre théoriquement la question de l'existence de Dieu conçu comme l'unité, l'achèvement de toutes les perfections, il y a une vérité dont nous sommes sûrs : c'est qu'une tâche s'impose à l'homme, quelle que soit sa condition ou sa fonction, c'est d'extraire delà nature et de sa propre vie tout ce qu'elles contiennent de vérité, de beauté, de justice, de faire comme si Dieu existait.

L'enseignement qui résulte et qu'il faut retenir de ces quelques pages, c'est que la morale donne la clé de la vie. Longtemps on s'est battu ou entretué pour des dogmes philosophiques ou théologiques, comme s'il y avait au-dessus de la vérité morale une vérité plus sûre qu'il fallût connaître pour se sauver. Or que cette vérité existe ou non, cela est objet de controverse. Mais si elle existe c'est comme garantie de la morale même. L'honnête homme incarne son idéal, et plus préoccupé de développer, d'élargir sa conscience et sa vie que d'en chercher des justifications transcendantes, il prouve la vérité de sa foi en la réalisant.

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Son attitude est celle môme du savant, en face de la nature*. Ils ne sont ni Tun ni l'autre esclaves des théories dont ils se servent pour s'aider dans leur œuvre. Tandis que les systèmes divers s'essaient à expliquer à leur manière la science et la morale, c'est par la science que les intelligences, c'est par la morale que les cœurs et les volontés, c'est par l'action sous ces deux formes que les âmes humaines tout entières doivent tenter de se rapprocher, et, si possible, de s'unir.

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