BESOIN D EXPANSION QQ
altruiste ou altruiste *. La pitié physique par exemple, nous met à la place d'autrui. C'est le sentiment que ressentait M™^ de Sévigné lorsqu'elle écrivait à sa fille : « Quand vous toussez, j'ai mal à votre poitrine ». Sous sa formé égo-altruiste offensive, l'instinct de conservation fait aimer de voir bien vivre autour de soi pour avoir soi-même plus de vie. On voudrait voir tout le monde heureux quand on l'est soi-même. « Quand j'ai bien bu, dit Sganarelle, je veux que tout le monde soit saoul dans la maison. ».
Aussitôt que la conscience de la personnalité commence à se dégager et même avant l'amour de soi devient le besoin de donner de l'expansion à son individualité par la conquête d'activités nouvelles.
Il s'exprime d'abord par le besoin de multiplier sa force physique en l'exerçant. Beaucoup de mères ne s'en rendent pas compte, il faut à leurs enfants des mouvements désordonnés. Courir, bondir, crier, faire du vacarme, ce n'est pas l'indice d'une nature tracassière, c'est chez l'enfant l'exercice normal d'une fonction. Un enfant, « sage » est un être opprimé ; la vanité des parents lui inflige de trop beaux habits, le fait vivre dans la préoccupation de sa veste, dans le respect de sa culotte. Ce sont les grandes personnes qui ont intérêt à persuader aux enfants que la perfection pour eux consiste à n'être pas remuants, pas bruyants, pas malpropres. Une mère qui ne laisse pas ses enfants être turbulents plusieurs heures par jour fait voir qu'elle les aime pour elle, non pour eux.
Autant que d'agitation physique, nous avons besoin d'agitation sentimentale. Une existence monotone est insupportable ; la parfaite sécurité, le calme plat ne nous paraissent désirables que comme un refuge momentané ou final. Nous voulons courir des risques, nous voulons être anxieux ; sans ses péripéties dramatiques, la vie ne nous
I . Voir plus haut le chapitre sur Les sentiments en général.
lOO LES SENTIMENTS PERSONNELS
semblerait pas mériter d'être vécue. On voit des personnes à l'affût des accidents, des suicides et des crimes ; qui ? de placides célibataires, de dignes rentiers. Les gens astreints à des démarches périodiques et machinales sont avides d'émotions violentes.
Même dans l'existence la plus mouvementée, les grandes crises en somme sont rares ; aussi les fluctuations quotidiennes ne suffisent pas, et nous cherchons à nous rattraper par ailleurs ; aux émotions naturelles que la vie nous fait éprouver comme acteurs et comme spectateurs, nous ajoutons les émotions factices de l'art. Aristote disait que. le théâtre a pour but de « purger les passions » ; on va au théâtre pour être secoué par le rire, bouleversé par la terreur et par la pitié, on en sort soulagé, la crise est suivie d'une détente. On en dirait autant de tout art : nous nous créons des excitations supplémentaires afin de déverser le trop-plein de nos passions. A la grossièreté des émotions d'art réclamées par un peuple on peut mesurer l'énergie qu'il ne sait pas dépenser dans la vie : le goût des spectacles sanglants, des courses de taureaux, est la marque d'une société qui s'ennuie et qui s'abandonne.
La variété n'est pas le caractère ordinaire de l'existence d'une jeune fille. Mille précautions l'entourent; un accord tacite écarte d'elle ce qui pourrait la troubler, une sorte de cordon sanitaire ne laisse arriver à elle que des impressions atténuées, rien de heurté, rien de hardi. Pour elle l'art est expurgé comme le réel, on écrit des romans à l'usage des jeunes filles, la passion s'y fait discrète, le hasard s'y fait clairvoyant. Elle respire une atmosphère épurée, elle vit dans un monde artificiel et charmant, d'ouest exclu le dramatique.
Ce régime a pour effet d'exaspérer la sentimentalité. Les énergies émotives s'accumulent, tout devient prétexte à détente, un rien suffit à provoquer une crise de rire ou de larmes, la réaction émotionnelle est hors de proportion avec l'impression reçue. C'est la revanche d'une sensibilité sans
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emploi. Selon le caractère ou Toccasion, la sentimentalité des jeunes filles a les manifestations les plus opposées, les plus déconcertantes. Que se passe-t-il dans une àme de jeune fille ? L'isolement a pour effet tantôt les effusions mystiques, tantôt l'agitation futile : chez la jeune fille rien de plus fréquent que la mysticité, si ce n'est la frivolité et ses caprices. Tantôt elle s'isole dans ses rêves, elle devient indifférente, nonchalante, exaltée, elle a la nostalgie de joies inconnues ; tantôt au contraire elle est exubérante, elle voltige d'objet en objet.
Un dérivatif paraît tout indiqué, l'exercice physique. Nos énergies peuvent en effet se dépenser sous des espèces diverses. Si le champ du réel leur est fermé, elles s'emploient dans le rêve ; inversement le remède à la sentimalité est l'action. La gymnastique, les promenades, les jeux en plein air ne sont pas seulement des passe-temps ; ces exercices ont une signification psychologique et une portée morale. Mais comment inspirer aux jeunes fdles un goût véritable pour les exercices physiques ? les jeux d'enfants ne les satisfont plus, les promenades manquent souvent d'attrait, la gymnastique est une tâche. Il y a un moyen, c'est de leur permettre certains sports capables de les passionner, de leur faire éprouver des émotions fortes et de leur faire accomplir un effort intense.
L'intelligence, comme l'énergie musculaire, comme la sensibilité, aspire à être mise en jeu. Il vient un moment où la conversation des mêmes personnes et le spectacle des mêmes objets ne nous procure plus une excitation intellectuelle suffisante ; nous avons épuisé les ressources que ce milieu offrait à notre esprit ou que notre esprit était capable d'y trouver ; la lassitude nous porte à changer d'horizon. Il n'y a qu'un moyen de ne pas finir par prendre en aversion les personnes et les choses familières, c'est de n'être pas réduit à attendre d'elles nos seules excitations intellectuelles, c'est de fournir par ailleurs de quoi penser à notre esprit. Certes il y a bien des manières de ne pas prendre la vie par le bon côté ; mais souvent, ne pas savoir vivre, c'est ne pas
savoir penser. Gclui-là n'est nulle part dépaysé, qui sait penser sur les gens et sur les choses, et sur lui-même.
Il y a des curiosités mauvaises, elles proviennent de Tabsence de curiosité intelligente. Pour épier les démarches du voisin, pour lui constituer pièce à pièce un dossier, il faut n'avoir pas mieux à faire. C'est induire les femmes à la curiosité futile et malveillante que de ne pas leur en permettre d'autre. On redoute avec raison la « femme savante » ; mais il est une race non moins redoutable et plus nombreuse, celle des femmes qui n'ont rien dans la tête que des comptes de fournisseurs et des carnets de blanchisseuse. M™*" Roland a écrit ' : « J'ai vu ce qu'on appelle de bonnes femmes de ménage insupportables au monde et même à leur mari, par une précaution fatigante de leurs petites affaires... Je veux qu'une femme tienne ou fasse tenir en bon état le linge et les bardes, nourrisse ses enfants, ordonne ou fasse la cuisine sans en parler, et avec une liberté d'esprit, une distribution de ses moments qui lui laissent la faculté de causer d'autres choses et de plaire enfin par son humeur ^omme par les grâces de son sexe. » La femme accomplie doit être quelque chose de plus qu'une cuisinière en chef ou qu'une intendante ; la famille est son domaine, mais elle sait en sortir, ou plutôt elle ne craint pas d'y apporter des préoccupations artistiques, scientifiques, sociales; elle n'est pas moins habile ménagère pour être, au lieu d'un instrument, une personne. « Un esprit cultivé, dit J.-J. Rousseau^, rend le commerce agréable; c'est une triste chose pour un père de famille, qui se plaît dans sa maison, d'être forcé de s'y renfermer avec lui-même et de ne pouvoir s'y faire entendre à personne. »
Étant données les relations sociales des individus, l'amour
I. M'"« Roland, Mémoires; voir Jacquinet, Les femmes de France poètes et prosateurs, morceaux choisis. a. Voir Pages choisies de J.-J. Rousseau.
l'orgueil et la vanité io3
de soi se complique de Tidée d'une influence à exercer sur autrui. L*orgueil, c'est l'amour de soi accompagné du désir et à la fois du mépris de la gloire *. La vanité, c'est l'amour de soi transformé en amour de l'opinion. L'ambition, c'est l'amour du commandement, qui absorbe les autres individualités dans la nôtre. La cupidité, c'est le désir d'amasser les richesses, qui permettent tous les genres d'expansion de soi, et en même temps la crainte d'en user, car ce serait les amoindrir.
Il y a deux manières assez distinctes de s'attribuer des mérites que l'on n'a pas. Le vaniteux est celui qui joue une perpétuelle comédie afin de se procurer l'estime des autres ; V orgueilleux est celui qui se soucie plus que de raison de se procurer à lui-môme sa propre estime. Il y a des femmes orgueilleuses et il ne manque pas d'hommes vaniteux ; mais on peut dire que l'orgueil est un sentiment plutôt masculin, la vanité un sentiment plutôt féminin.
La forme nettement féminine de la vanité est la coquetterie : nous l'examinerons plus loin. La vanité, d'une manière générale, consiste à employer, par suite d'un calcul que l'on s'avoue plus ou moins clairement, des moyens artificieux en vue de faire concevoir de soi une opinion avantageuse. Le personnage vain a donc un souci exagéré de l'opinion; il joue un rôle, il ne cesse de songer au public. Il consent à des petitesses, pourvu qu'il en soit grandi aux yeux des spectateurs. Ce caractère manque de noblesse: il y a quelque chose de servile à ne se regarder soi-même qu'avec les yeux d'autrui. On ne peut faire fond sur le vaniteux; il gardera un secret, tiendra une promesse, observera un contrat tant qu'il croira sentir des regards peser sur lui, mais point au-delà. Dès longtemps en effet il s'est alTranchi de toute contrainte venant de lui-même, afin
I. Nous donnons ici au mot orgueil son sens courant, son sens social qui comme on le voit particularise seulement le sens général que nous lui donnions plus haut.
d'être plus malléable et de mieux se modeler sur le goul des autres. Livré à lui seul, il n*est plus soutenu du dehors et dès lors il n'a plus de tenue : a il montre la corde » dit La Bruyère*.
Il a renoncé à tout ce qui pourrait lui permettre de se suffire à lui-même, à tout ce qui est interne, original, personnel. Toutefois il fait dans le monde bonne figure ; il s'adapte avec souplesse aux changements du milieu qui l'entoure. Il est même curieux de ces changements : le vaniteux est fait pour la « mode » et la mode est faite pour lui. Ceux qui se sont vidés de tout contenu intérieur ont besoin de se rattraper par des dehors intéressants et compliqués. L'homme vain a des opinions d'emprunt, des principes de façade, des admirations et des haines de commande; il ne lui en coûte pas plus d'en changer que de changer de cravate.
Le vaniteux ne se fait pas illusion sur son mérite vrai, et c'est pourquoi il s'efforce de donner du relief à son mérite apparent. Au contraire, l'orgueil consiste à concevoir de soi-même une opinion exagérée. C'est ce qui ne devient possible, le plus souvent, qu'à la condition de mépriser le jugement des autres. « L'orgueil, dit La Rochefoucauld, se dédommage toujours et ne perd rien, lors même qu'il renonce à la vanité ^. » Le vaniteux ne détache pas ses regards d'un certain idéal de lui-même, qu'il voudrait faire adopter aux autres comme on passe de la fausse monnaie. L'orgueilleux a lui aussi son idéal, mais c'est pour sa propre satisfaction qu'il voudrait ne pas s'en écarter. Il a donc un ressort interne qui le soutient ; ce caractère ne manque pas de noblesse. Agir avec indépendance, en vertu d'un idéal intérieur, l'homme de cœur ne fait pas autre chose. La différence est que le véritable homme de cœur se conduit
1. La Bruyère, Caractères^ Du mérite personnel (Portrait de Ménippe).