‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 41 sur 150 · INSTINCT DB CONSERVATION · texte numérisé non relu

INSTINCT DB CONSERVATION

sociaux, les freins religieux se sont affaiblis, l'individu n'obéit plus qu'à ses propres intérêts. Dans l'antiquité un homme se tuait pour des raisons d'ordre social ; il n'en est pas de même dans notre société moderne. On se tue par désespoir égoïste. Une des causes qui ont multiplié les suicides, c'est le progrès de l'individualisme. C'est un bien sans doute que l'homme se soit affranchi des cadres traditionnels qui l'enserraient. C'est un bien que le respect, le culte de la conscience individuelle. Mais il faut que l'individu ne se sente pas détaché de la société qui a fait pour une bonne part son individualité même. Pour remédier à cette épidémie du suicide, le meilleur moyen est de donner aux hommes le sens de la collectivité, de l'organisme social. Dans certaines cités antiques, l'enfant était élevé par l'Etat, les fonctions politiques et religieuses étaient réunies. La conscience de soi était fondue dans l'amour national, social, religieux. Aujourd'hui la pensée du bien public occupe trop peu de place dans notre vie. Il importe que l'on réveille en l'homme le sentiment des liens qui l'unissent à la société, à l'humanité, le sens social, le sens humain. C'est un problème d'éducation, mais c'est aussi un problème économique : il faut travailler à l'atténuation des misères, à l'émancipation économique sans laquelle l'homme écrasé ne peut être capable que de servilité ou de révolte.

Outre l'instinct de conservation physique il y a un instinct de conservation morale. Quand un danger menace nos sentiments, nos idées, nous les défendons. Oppose-t-on une objection à nos doctrines, nous en éprouvons, avant tout examen, de l'irritation. Nous pensons volontiers que notre interlocuteur est malveillant ou de mauvaise foi. Nous voulons le réduire au silence séance tenante ; mais comme une analyse impartiale demanderait du calme et du temps, nous avons recours quelquefois à des sophismes pour présenter son objection comme absurde ou odieuse. Une illusion déjouée — erreur abandonnée, passion qui s'éteint, Rauh. 7

g8 LES SENTIMENTS PERSONNELS

croyance qui s'en va — a des retours offensifs. Alors qu'elle n'a plus, logiqueioent, le droit d'exister, elle existe encore psychologiquement .

Le courage intellectuel consiste à n'être pas l'esclave de ses instincts de conservation morale et à oser remettre en question les principes. S'il y a de l'erreur et de la haine dans l'objection de mon adversaire, je l'examinerai néanmoins, avec le désir de faire mon profit, si possible, d'une parcelle de vérité.

Cependant il y a des moments où on n'a pas le loisir de s'arrêter à toutes les objections. Dans toute création — qu'il s'agisse de la découverte scientifique, de l'invention artistique ou de l'initiative pratique — une large part revient à l'inconscience * . Le savant lui-môme est obligé de brusquer son idée, de brûler des étapes, quitte à revenir après coup en arrière ; il n'y a d'oeuvre possible qu'à ce prix. Descartes ne méprisait pas les objections, son dessein en publiant certains de ses ouvrages était d'en susciter ; mais il dut renoncer à les examiner toutes, pour poursuivre son chemin.

Les femmes ont en général l'instinct de conservation sentimentale et intellectuelle développé. Il est bon que dans une société il y ait des esprits conservateurs, pour faire lest. Quand une idée a porté tous ses fruits et qu'elle n'est plus bonne qu'à être jetée bas pour servir de terreau à des idées nouvelles, dans l'interrègne il est naturel que quelques esprits conservent à la vérité déchue un culte et une reconnaissance. 11 est quelquefois moins difficile de découvrir une vérité que de la faire accepter ; car jamais une vérité ne succède à une erreur absolue, et on comprend que la vérité définitive rencontre quelque résistance de la part des vérités partielles et provisoires qu'elle vient détrôner.

L'instinct de conservation peut prendre la forme égo-

I. Sur cette question, voir Cl. Bernar3, Introd. à la méd. srrcrimentale, ch. ii.

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