‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 80 sur 150 · IMAGINATION ARTISTIQUE · texte numérisé non relu

IMAGINATION ARTISTIQUE

d'en revivre toutes les émotions. Je m'en tiens à quelques scènes saillantes, le départ, l'assaut des lames au large. Ou même je pense surtout à des mots : « traversée », « roulis », le nom du bateau. La plupart du temps nous nous contentons ainsi de souvenirs symboliques. On en dirait autant de nos perceptions ; dans le trésor de notre expérience passée ou même présente, nous ne puisons que des schèmes, en vue d'utilités immédiates. Nous nous intéressons aux images pour nous, nous faisons rarement l'effort de nous y intéresser pour elles. Cependant il nous arrive d'évoquer nos souvenirs sous une forme concrète et vivante et en quelque sorte désintéressée : c'est la mémoire imaginative. Les associations transforment sans cesse et font se combiner de mille façons nos états de conscience en des groupements nouveaux. Il arrive enfin qu'au lieu d'enregistrer les images dans l'ordre et sous la dictée du réel, nous nous y intéressions pour elles-mêmes non plus comme à des souvenirs ou à des expériences, mais comme à des images pures que nous combinons sans souci des circonstances particulières de leur acquisition : c'est l'imagination proprement dite ou créa-trice.

L'artiste est celui qui, à l'aide d'éléments sensibles, mots, sons, couleurs, veut communiquer une émotion de plaisir résultant de leur harmonie. Mais il ne vise qu'à produire l'émotion, et c'est son émotion seule qui à lui-même lui révèle l'harmonie. Dans toute œuvre belle vous découvrirez après coup des éléments harmonisés qui renforcent une impression dominante. Mais vous ne savez pas d'avance la formule de cette harmonie : l'émotion vous la signale.

Le savant lui aussi cherche une unité, mais une unité abstraite universelle, impersonnelle, indépendante des émotions humaines.

Le sensitif, l'artiste, le savant sont tous trois désintéressés en ce sens qu'ils ne visent pas à l'action et que la nature demeure pour eux un spectacle. Seulement de ce spectacle le premier jouit bonnement, le second le transfigure et

igO L IMAGINATION

jouit de le transfigurer, le troisième le transfigure encore, mais pour saisir sous Tapparence Tunité abstraite et cachée.

L*art est donc désintéressé. Est-ce à dire que nous acceptions la théorie de Tart pour Tart ?

Entendu en un sens radical et intransigeant, le désintéressement artistique exclut de l'œuvre d'art toute utilité. C'est une faute d'art, dès lors, de faire servir une création artistique à une cause morale, sociale, etc., comme si par là l'émotion artistique était altérée. C'est là une interprétation étroite d'une théorie vraie. Sans doute, il est à craindre qu'entraîné par sa conviction, l'artiste oublie pour la démontrer la beauté propre à son art. Mais le mal n'est pas ici que l'artiste poursuive un but qu'il croit supérieur à son art même. Dans les périodes de force et de santé morale, l'artiste a souvent voulu exprimer une foi, et l'art n'en a pas été diminué. Seulement il importe que l'idée se présente à l'artiste, non pas d'abord sous forme abstraite pour être ensuite animée, mais d'emblée vêtue de symboles vivants. Le danger n'est pas qu'avec une chose belle on démontre quelque chose, mais que la forme artistique et la thèse se présentent séparées à l'esprit du créateur. L'émotion d'art se grandit de toutes les émotions qui la spiritualisent. On peut admettre avec la théorie de l'art pour l'art que tout peut être beau, car il y a beauté chaque fois qu'il y a impression dominante, — seulement n'y a-t-il pas des objets qu'il faut éviter de rendre beaux ?

Tout art est création, création d'une harmonie, même l'art réaliste.

Voici un tableau de coloriste. Il est fait dans un certain ton. Si le peintre « fait gris ^ », s'il a « dans l'œil » cette couleur, tout le tableau est une grisaille. S'il veut exprimer un sentiment qu'il a dans l'âme, celte émotion se commu-

I. Le romancier Flaubert, dans Madame Bovary, a voulu « faire gris ».

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