‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 95 sur 150 · Henri de Régnier, Art. sur Hugo, dans la Ues'ue de Paris · texte numérisé non relu

Henri de Régnier, Art. sur Hugo, dans la Ues'ue de Paris

LE STYLE ail

Il y a dans cette conception beaucoup de vérité, et cette vérité, tous les poètes Font entrevue : le mot rare, joli à entendre, suscite l'attention endormie. On reproche à la vieille rhétorique d*encourager les « élégances » . Il faut en effet décourager de la recherche des « élégances » la majorité, qui n*en aura que faire. Mais l'artiste en a besoin. L'illusion toutefois est de croire que la poésie peut n'être que musique. Les mots, dit M. de Pomairols, n'ont pas par eux-mêmes un charme qui se suffise, comparable aux sons musicaux. Il faut donc que la musique des mots intensifie l'image ou l'idée ; les éliminer c'est priver la poésie d'un de ses charmes, l'adaptation exacte de la forme matérielle à la pensée. C'est une joie que cette harmonie du rythme de la parole avec le mouvement rythmique de la pensée. La pensée, en effet, a un rythme indépendant du rythme de l'expression, et c'est un des triomphes de l'art de la lecture que de combiner ces deux harmonies : l'harmonie du sens, l'harmonie du son.

Parfois le poète renonce à l'harmonie musicale au profit de la pensée : et cela nous charme, car il apparaît alors que la pensée ne doit sa beauté qu'à elle-même, et nous admirons cette preuve de sa liberté, ou nous oublions entraînés par elle la forme où elle est obligée de se draper. Songe-ton que ce vers est prosodiquement atroce ?

Qui fuit croit lâchement et n*a qu'une foi morte I

Comparez l'harmonie purement prosodique de ce vers dépourvu de sens, de Racine :

La fille de Minos et de Pasiphaé.

Quoi qu'eii dise Th. Gautier, nous préférons le premier.

Il y a des artistes qui s'intéressent à l'idée artistique pour elle-même ; chez eux l'émotion, l'idée emporte quelquefois la forme. D'autres recherchent l'adaptation exacte du mot à l'idée ; ceux-là sont les écrivains de race ; les Caractères de La Bruyère valent surtout par le « rendu » .

a 1 2 l'expression

D*autres enfin prêtent au mot une individualité : le rôle du mot n*est pas seulement de s*adapter, il a sa beauté propre ; le style devient alors « l'écriture artiste » . Du nombre de ces derniers est Henri de Régnier ; et il cite très justement Hugo comme le maître du genre *. Enfin il en est qui sont curieux du mot rare, musical, du « vocable précieux», et qui Taiment pour lui-même.

Les artistes qui vont de Témotion ou de l'idée au mot sont souvent parmi ceux qui en ont le culte, la superstition : il en est d'eux comme des hommes à sensibilité profonde. Les âmes tendres et timides sont aussi fétichistes. Leur émotion fixe leur formule et la fait souvent paraître la seule possible : l'émotion confère au mot un caractère mystérieux et sacré. Quand ces âmes essaient d'exprimer ce qu'elles sentent, elles emploient un langage spécial qu'elles se sont fait. Elles attachent une signification particulière à tels mots, à tels gestes, à tels souvenirs. Comprenant l'inépuisable d'un sentiment, elles ont un respect singulier pour le signe concret qui peut ainsi révéler tout un monde : le mot est l'incarnation de l'infini intérieur. La parole revêt une grande importance aux yeux de celui qui en sent l'insuffisance.

« Pourquoi, ce soir, ces vers montent-ils en me mouillant les yeux, avec les seules images, avec la seule musique, avec les seules alliances de mots qui pouvaient traduire ma passion ou ma pensée ? »

Ainsi s'exprime le poète Dorchain *.

Est-il besoin de dire que les analyses précédentes ont pour objet seulement de faire goûter davantage les écrivains ? Pour la plupart d'entre nous, nous n'avons pas à choisir entre les diverses sortes de style. Une seule s'impose à nous. Le langage ne peut être pour le profane qu'un instrument de précision. Il s'agit d'apprendre à utiliser les

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