‹ Psychologie appliquée à la morale et à l'éducationChapitre 94 sur 150 · LE STYLE · texte numérisé non relu

LE STYLE

change, il n*a aucun usage artistique. Tel quel il suffit à Texpression des pensées abstraites : le savant n*a pas besoin d'avoir un style à lui, son langage ne diffère du langage vulgaire que par plus de précision. Les images n*ont besoin d*être évoqués que schématiquement, et non avec intensité, comme elles le seraient par un poète. Comparez le style de Fustel de Coulanges et celui de Michelet. Miclielet n'a pas pour objet d'évoquer simplement des idées et des liaisons d'idées, il veut ressusciter une époque, donner la vision d'un temps : il faut que son style éveille l'émotion. Au contraire Fustel de Coulanges ou Guizot se contentent d'un style incolore : l'attention est uniquement appelée sur les relations abstraites des choses.

Le signe de l'emploi schématique du langage est l'usage de certaines métaphores banales, telles que domaine, empire, point de vue, terrain. Ce sont autant de métaphores démarquées. Il faut que l'on attire notre attention sur ces métaphores décolorées pour que nous nous apercevions que ce sont des métaphores. On dit, par exemple, « une atmosphère de sympathie » : le charme de cette image est complètement évaporé.

L'artiste, le poète, l'orateur, à la différence du savant ou du penseur, ont pour objet d'évoquer des images et surtout des sentiments. Et comme le langage courant est fait pour exprimer des relations d'idées scientifiques ou pratiques, l'attention n'est pas appelée sur le contenu imaginatif ou émotif des mots. Dans une société qui s'occupe de politique quotidienne et dont l'unique préoccupation est de faire ses affaires, la tâche de l'artiste est difficile. 11 faut qu'il arrête un moment cette foule qui se presse. Aujourd'hui plus que jamais il faut que l'artiste ait un style personnel. Les formes de langage qui suffisent, précisées, au savant, ne peuvent plus suffire à l'artiste. Sans doute l'effort était moins nécessaire aux temps héroïques des langues et des sociétés.

Pour se faire un style, l'écrivain use de procédés divers.

2IO l'expression

il modifie le sens habituel des mots par la place qu'il leur donne ; — c'est le procédé classique — il emploie des mots rares, il en crée à son usage. Il se fait aussi une syntaxe.

Il y a divers degrés de l'appropriation des mots à la pensée. On a dit que pour exprimer une idée il y a un mot et un seul, qu'il faut savoir trouver. Mais on peut soutenir qu'il est possible d'arriver au même résultat par des à peu près successifs, par des retouches continues et comme précipitées. Dans le style de Balzac, chaque expression, prise à part, est peut-être impropre : l'accumulation de suggestifs à peu près équivaut ici à la précision.

Jusqu'ici, selon la formule classique, nous nous sommes contentés d'admettre que le style consistait dans la propriété de l'expression. Mais n'y a-t-il pas autre chose dans le style ? Les écrivains contemporains ont insisté sur cette idée que la propriété d'expression n'est pas tout dans le style. Les classiques n'ont prétendu qu'à la propriété du terme ; le mot n'est pour eux qu'un moyen de communication spirituelle. Hugo a senti a le surplus évocatoire qu'on peut exiger des mots » ; a nulle sorcellerie verbale n'égala jamais la sienne » *. Les mots, a-t-on dit, ont une couleur, un parfum, une musique.

Une couleur, un parfum? les profanes en peuvent douter. Laissons ces mystères aux initiés qui sont peut-être des énervés. Mais le mot est certainement une musique non point parce qu'il reproduit les sons de la nature, mais parce qu'il peut éveiller en nous des émotions indépendamment de son sens. Le poète Mallarmé ne veut point d'une musique descriptive, mais d'une sorte de « sonate de mots » évoquant les émotions correspondantes. Il espère que la musique du mot finira par remplacer la musique proprement dite : faire de la poésie un ensemble de « frissons articulés proches de l'instrumentation » , c'est reprendre à la musique notre propre bien.

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