L’ÉLÉGANCE
Soit que la pensée se fixe sur l’idée d’ensemble produite par les représentations successives de M. Falguière et de M. Carolus-Duran, soit que les yeux s’arrêtent sur quelqu’une de leurs œuvres isolées, l’impression qui en émane tout d’abord pour nous est celle de l’élégance, qualité dominante de ces deux maîtres dans l’interprétation de notre physionomie extérieure.
A l’entendre originairement et d’une manière universelle, l’élégance est le sens des lignes : être élégant, c’est choisir, dans leur nombre indéfini, celle qui par sa forme, par sa direction, par sa longueur, sera la plus juste et la plus seyante. Ce choix, qui est d’ailleurs tantôt inconscient, tantôt volontaire, non seulement s’applique à la parure de nos corps et à la décoration des lieux où nous les faisons vivre, mais d’abord à nos corps eux-mêmes, à leur maintien et à leur démarche ; comme il s’applique non seulement au langage et au style qui sont les expressions matérielles de l’esprit,
M. F ALGUIÈRE ET M. GAROLUS-DUR AN
mais encore à l’esprit même : la pensée a son élégance.
Le sens des lignes est commun à toutes les époques d’art, mais à chacune d'elles il varie en se manifestant sous une de ces trois apparences : la majesté — simple au xme siècle ou pompeuse sous Louis XIY et Napoléon ; — l’élégance, prise dans une acception restreinte et spécialisée qui est sa* signification moderne, dont furent faits la Renaissance et le second Empire, dont est faite l’époque contemporaine; — la grâce, que le temps de la Pompadour a connue. Placée entre la majesté et la grâce, l’élégance rapproche, en tenant à l’une et à l’autre, ces deux manifestations extrêmes du sens des lignes, ayant moins de tenue que l’une et moins de laisser-aller que l’autre. Plus fine qu’elle n’est délicate, elle se compose de sûreté et de souplesse et, qu’elle soit, selon deux modes habituels, spirituelle ou bien luxueuse, elle reste par essence ondoyante et distinguée ; l’élégance n’est pas imposante : une femme imposante a de la majesté; l’élégance n’est pas « caillette » : une femme caillette a de la grâce. Comme le sont du reste la majesté et la grâce, elle est à l’ordinaire innée en ceux qui la possèdent et ne peut guère s'acquérir, car elle est une qualité et l’on acquiert surtout des vertus. Les lignes résultant de mouvements naturels sont chez certains individus naturellement
élégantes comme celles que leur œil se plaît à imaginer, et leur manière d’être est si immédiate qu’il leur faudrait, pour s’en départir, réagir à tout instant contre eux-mêmes. Cette difficulté à modifier des mouvements spontanés explique ce double axiome de la tenue féminine : il y a inaptitude pour une femme élégante à s’habiller inélégamment; il y a inaptitude à s’habiller élégamment pour une femme inélégante.
Ainsi précisée, l’élégance se présente comme la qualité physionomique du temps actuel. Au premier regard, à voir la vulgarité des mœurs publiques, on croirait qu’il n’en est rien; mais il faut penser que le sens des lignes, sous toutes ses formes, est une qualité des êtres aristocratiques, de ceux pour qui le beau n’est pas une inutilité de la vie, et qu’il ne convient pas de le chercher dans le va-et-vient de la foulé. La première preuve de celle élégance, c’est que nous la désirons dans toute ce qui nous entoure : la qualité dont on se vante est souvent celle dont on manque, mais la qualité pour laquelle on se passionne est à l’ordinaire celle que l’on possède. JNous la recherchons avec ardeur: nous permettons a une femme de n’être pas jolie, nous ne lui pardonnons point de n’être pas élégante; et à une époque où l’argent tout-puissant semble tout envahir, nous ne demandons point aux choses d’être
M. FALGU1ÈRE ET M. G AROLUS-DURAN
riches, mais nous leur voulons cette élégance qui est la constante préoccupation de nos esprits. Au surplus, il n’y a pas d’autre application du sens des lignes qui nous soit possible, car notre qualité physionomique n’est assurément ni la majesté ni la grâce ; les rares maisons construites avec un pareil sens, nos intérieurs, nos modes, nos habitudes, nos façons n’ont ni l’autorité simple de celle-là, ni la coquetterie détaillée de celle-ci : tout en nous et autour de nous a l’agrément de l’élégance.
Mais c’en est une qui nous est propre et qui garde son apparence personnelle parmi celles des temps d’autrefois, les époques faites d’affinités étant faites aussi de diversités qui donnent à chaque nouvelle venue une physionomie nouvelle. Ainsi elle est différente de celle de la Renaissance italienne, toute enveloppante : que l’on compare aux femmes peintes par M. Carolus-Duran les femmes du Printemps de Botti~ celli ou du Parnasse de Raphaël, les saintes de Jean Bell in i dans le beau tableau de l’église San Zaccaria à Venise, les personnages de la Présentation du Sodoma, ou ceux qu’a peints le Pinturicchio à la « Libreria » de Sienne, — en particulier dans les Fiançailles de Frédéric III et d'Eléonore de Portugal, l'adorable lille d’honneur de la princesse tout habillée de
rose, — et aussi les figures du Triomphe de Venise du Yéronèse, on trouvera l’élégance de la Renaissance moins nerveuse que la nôtre avec plus d’ampleur et de douceur; la femme de ce temps-là est moins volontaire et semble plus caressante, la femme de celui-ci est plus vive en étant moins souple, plus saccadée avec ses mouvements un peu heurtés, déterminés par un serrement excessif de la taille qui paraît diviser Je corps en deux parties, mais plus fine et plus imprévue dans son geste, malgré cette pointe de raideur que M. Carolus-Duran sait voir et qu’avec son sens décoratif il atténue en élargissant la nature ou en l’apprêtant. Différente aussi de l’élégance moelleuse du second Empire; plus mince, plus hâtive : que de la Lcda de Eaudry l’on rapproche Dans la rosée de M. Carolus- Duran, daté de 1872 et qui est déjà le triomphe des formes allongées, ou sa Lé lia aux cheveux roux . La ligne des femmes, qu’avait décrite Alexandre Dumas (ils, si nette qu’elle fût alors, s’est encore accentuée à l’âge suivant. Au reste, toutes les époques de sentiment esthétique ont connu ce prolil de la femme, qui l’exprime en étant le contour de sa vie : la personnalité d’un temps peut se deviner là ; — et on la voit courir au long des passantes d’aujourd’hui, ondulante et presque brusque.
Il était naturel que l’élégance, qualité physiono-