LE SENTIMENT DE LA CHAIR
Attiré vers la beauté, M. Ilenner n’est indifférent ni au mouvement ni à la forme ; mais il n’est retenu cependant que par la chair, qui lui semble être l’essence de la vie comme elle en est la floraison ; et en l’observant, c’est la vie même qu’il observe.
La chair est notre revêtement splendide, vigoureuse pour la force de l’homme, tendre pour la beauté de la femme, rayonnante sous cette enveloppe caressante de la peau qui est le signe de son aristocratie. Tandis que l’armature animée de notre squelette, en déterminant nos proportions et en établissant nos mouvements, constitue notre forme fondamentale, la chair l’enveloppe, la modifie par la multitude de ses plans imprévus, et l’achève, inséparable d’elle; mais, bien qu’elle
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lui donne ses contours, elle en reste distincte. Cette ’ chair, qui a de la sorte sa réalité propre, la nature et la vie l’ont modelée, non dessinée, et M. Henner, pour l’animer, la modèle à leur exemple et ne la dessine pas; il la peint pleinement et onctueusement, avec des caresses de couleurs ; il ne se plaît pas à en donner une indication, ainsi que le font les peintres ou de la forme ou de l’idée, pour qui elle n’est le plus souvent qu’un élément sans conséquence ; il veut la vivifier sur sa toile, et, en maniant de la couleur, l’exprimer toute : aussi ses œuvres perdent-elles leur force quand elles sont reproduites au trait, puisque son dessin, qui est d’une sûreté assez profonde pour donner à ses figures sous leurs dehors fuyants l’aspect d’une chose définitive, est fait de valeurs et non de lignes.
Un jour, M. Henner vit Ingres. Le jeune homme, timide, inconnu, avait vingt-cinq ans : né dans la Haute- Alsace, à Bernwiller, en 1829, le dernier d’une maisonnée nombreuse, Jean-Jacques Henner, ardemment désireux de peindre, après avoir trouvé tout jeune de bons maîtres provinciaux, avait surtout fréquenté le musée de Bâle et considéré longuement le grand Holbein ; puis venu ù Paris, la bourse vide, il était tombé à dix-huit ans dans l’atelier de Drolling, plus tard dans celui rie Picot : ce fut là qu’il connut Ingres,
venu inspecter le travail des élèves. Le maître solennel, à qui tous les défauts sont pardonnables pour avoir tenu le crayon de Raphaël et de Watteau dans ses doigts, s’arrêta auprès du jeune Henner et murmura une louange. L’apôtre de la ligne complimentait le peintre naissant de la chair : il y a de ces divinations et de ces libertés chez les hommes supérieurs. Celui-ci ne devait avoir qu’un trait commun avec son maître d’un jour : la régularité dans la volonté; mais Ingres glorieux était passé dans sa vie, et le mot murmuré par le grand homme fut pour lui la promesse du succès.
Cependant ce succès semblait insaisissable, d’autant plus lent à venir que le jeune artiste, à bout de ressources, dut à plusieurs reprises retourner vivre au pays, où l’existence lui restait douce. Déjà sa personnalité se laissait entrevoir, mais nul ne la regardait; et, sans autre commande que ces portraits à dix francs qu’il peignait en Alsace, il avait pourtant la vision d’un art à lui. Enfin, en 1858, il eut le prix de Rome avec un sujet de concours dont la simplicité put le surprendre et le ravir; c’était une Eve : Mantz trouva la sienne langoureuse et mesquine. En Italie, le succès se dérobe ;i nouveau : M. Merson est passé rapidement devant son premier envoi de Home, « une élude malsaine d’homme couché», au Salon de 1860; et en 1861, Mantz écrit:
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« M. Henner s’était assez mal annoncé : il se maintient à la hauteur de son début; il croit être tendre, il est doucereux. Le Christ en prison présente les mêmes défauts que son Eve. La Baigneuse vaut mieux, mais elle a aussi sa part de fadeur : M. Henner est dans une mauvaise voie. » Cette voie pourtant est la sienne et dès .lors le choix de ses sujets devient définitif. En 1862, il exposera un Baigneur endormi ; en 1865, son dernier envoi de Rome, la Chaste Suzanne du musée du Luxembourg1, qui lui attire encore des sévérités, bien que son pinceau ait été « habile à modeler les épaules et le torse » ; en 1866, le Portrait de la baronne G ., « conçu, dit Ch. Blanc, comme un profil de camée ». Pour la joie de façonner de la chair, il peindra des femmes qu’il nommera d’un nom mythologique ou même qu’il laissera sans nom dans l’anonymat de leur beauté ; et aussi des corps d’hommes endoloris par la souffrance, qui seront un Saint Sébastien ou dont il s’efforcera de faire le Christ, idéal divin de la douleur; et encore des portraits intimes d’hommes et de femmes, d’une énergie concentrée et pénétrante en leur modelé sûr et sobre, dans une harmonie sévère qui est un enchantement grave.
La chair est de la matière animée, vivante de toute la vie qui afflue vers elle. Bien que sa forme propre
soit liée à la forme humaine qu’elle accompagne, elle a cependant des mouvements particuliers et indépendants qui ne modifient point, comme les autres, notre attitude, mais passent à fleur du corps, frissonnements à peine perceptibles à l’œil. Quant à sa couleur, qui détermine son expresse réalité et représente si bien sa synthèse qu’elle en est appelée la « carnation », c’est la couleur de la vie même ; et il semble que la chair sans elle ne soit qu’un marbre animé. Dans sa coloration indéfiniment diverse, soumise aux influences et du dedans et du dehors, aux énergies du sang qui la fait lumineuse et aux frôlements de l’air qui la patine, la chair se présente bien comme la floraison de la vie ; — enveloppe de l’être dont elle recouvre, ainsi que d’un voile merveilleusement tissé, les organes et les mécanismes qui demeurent secrets en la bizarrerie de leurs lignes.
Dans sa beauté et dans sa force, elle est la femme et elle est l’homme, car la forme s’anime par le mouvement, mais n’est humaine que par la chair. Aussi a-t-elle une singulière puissance et une séduction étrange <|iii entraînent et qui déçoivent, appelant à elle les désirs et les rêves, qui vont au delà d’elle-même, parce qu’elle est pour les êtres prêts à s’aimer la suprême attraction vers la fin de l’amour; et — conte-
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nant en soi tout ce qu’il y a de brutal et d’idéal — elle est aussi la tentation continuellement trompeuse et mortifère qui excite la vulgarité des passants aux jouissances rapides et à ces plaisirs d’épiderme pernicieux au goût d’aimer. — Et la chair de la femme apparaît où toute sa féminité respire, qui est tendre ou violente, audacieuse ou délicate, indolente, emportée ou troublée, tantôt craintive en ses diaphanéités, tantôt frémissante d’impatience, qui est tout cela ensemble et inspire, de la songerie a l’exaspération, tous les sentiments et toutes les ardeurs : celui qui, sans la comprendre, s’approche d’elle, est imprudent à l’excès, — qu'il soit un homme ou qu’il soit un peintre.
Ainsi la chair est de la vie : elle en éprouve donc les émotions naturelles, jouit et souffre. D'une extrême sensibilité, cause de sa supériorité physiologique, elle ressent une jouissance de tout ce qui la flatte, de tout ce qui s'harmonise avec elle, une souffrance de tout ce qui la froisse, l'irrite ou la contraint; heureuse de ce qui augmente sa faculté de vnre, malheureuse de ce qui la diminue; et de même que, de plus en plus pénétrable, (die s’affine par la joie, elle se fait plus susceptible par la douleur, jusqu’à ce que, dans leur excès — ou leur habitude, — elle leur devienne indifférente et que le désordre des sensations la lasse ou la
brise. Mais elle n’est pas agitée seulement par ses émotions propres et n’est pas atteinte que par les caresses ou les déchirures qui lui sont faites; participant de la vie humaine et de sa nature double, tandis qu’elle acquiert une noblesse de l’esprit qui la transfigure, elle 'est affectée par les joies et les douleurs d’âme. La satisfaction du cœur et le contentement de l’esprit sont un fortifiant de la chair, les désolations de la pensée en sont un dissolvant; l’on dira d’un être heureux qu’il s’épanouit, qu’il s’étiole d’un être longuement attristé, et il n’y a guère de souffrance physique plus alanguissante que la désespérance d’être aimé.
M. Henner a exprimé ces sensations. Épris de la chair de la. femme, il en a noté tous les caprices, et s’est complu à en rechercher la vérité. C’est elle qui se laisse entrevoir parmi les épaules nues des soirs de fête, tandis que dans l’air attiédi, parfumé et troublant, passent sur elle des frissons et des chatouillements, et des désirs, des inquiétudes et des rêves; c’est elle qui se découvre dans la beauté intime de la femme où courent mêlées toutes les impressions sous le grain de la peau aux délicatesses enchantantes. Si l’on regarde, étendues dans un abandon qui jamais n’est de la lasciveté, ces femmes qui se donnent à la jouissance de vivre, si l’on considère ces corps caressés invisiblement, pénétrés
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par l’esprit sans être domptés par lui, et qui sont comme enveloppés d’amour dans leur immobilité songeuse, on comprend d’abord que le peintre a le sentiment de la volupté, et sa couleur ne semble faite que pour la répéter toujours ; mais on éprouve qu’à un égal degré il a celui de la douleur devant ceux de ses tableaux où la nature humaine souffre, où la vie est dolente; — et l’on perçoit, dans une idée plus générale, qu’il a simplement le sentiment de la chair, parmi les douleurs et les voluptés.
Désireux de la vie, il s’est efforcé de la posséder par la chair qui est sa manifestation la plus sensible; par elle seule, et d’une façon si exclusive qu’il est resté indifférent à toute agitation, à tout mouvement même. Passionnément, il l’a peinte en sa souveraineté sereine avec cet éclat particulier dont il a ressenti la douceur et qui donne à toutes ses œuvres leur originalité prenante, sous cette forme toujours égale où des yeux, mal avertis en leur coutume de voir trop vite, ne trouvent qu’une inutile répétition . Dans son ardeur à saisir la carnation humaine, il ne l’étudie pas en psychologue curieux d’observer chez un être son teint habituel et ces nuances passagères qui sont les signes de ses successives impressions; il la cherche en peintre ambitieux d’évoquer de la vie : aussi ne poursuit-il ni détails ni diversités, et
il s’arrête à la vision d’une chair déterminée, synthétique en quelque sorte par ce qu’il y a en elle de général, — vision née de la conception qu’il en a et de son goût personnel de la beauté. Sur sa toile apparaît alors cette matière ambrée, palpable et moelleuse, ferme en ses voluptueuses mollesses, souple avec des élasticités et des vibrations, d’une intime magnificence, chair peinte que des effluves pénètrent et que l’imperceptible vapeur de songe qui se mêle à sa réalité rend magique.
La couleur qui peut ainsi exprimer de la vie devait être naturellement un but pour M. Henner, et quand il l’a eu conquise selon son rêve d’artiste, il l’a soigneusement gardée, jamais lassé d’elle, pétrissant sa pâte, la modelant, l'éclairant; revenant toujours dans un continuel renouveau à cette coloration lumineuse et profonde qui est non seulement la marque de son style, mais celle même de son génie. Il avait compris la chair et il en avait atteint la splendeur; et constamment il s’y est absorbé avec une ténacité et une obstination qui sont des traits de son caractère et se fussent appliquées à toutes choses : comme il maniait d<* la beauté, il mérite d’en être applaudi.
Après la Chaste Suzanne , M. Ilenner avait exposé en 1867 une Biblis , « jeune fille couchée dans un paysage et vue de dos, les jambes un peu repliées », et en 1869
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une Femme couchée : « Gomme il n’est guère dans ses possibilités de composer et de peindre un tableau véritable, écrivait encore Mantz, il a étendu un modèle sur un divan recouvert d’une étoffe noire et il l’a copié. La Femme couchée n’est pas très vivante et elle est — comme un vieux cierge oublié dans une église — d'un ton de cire jaunie » : le juge estime l’œuvre et ne l'aime pas. Et c’est indéfiniment des femmes alanguies dans l’abandon songeur de leur beauté et des corps d'hommes épuisés par la douleur ou par la mort; le choix des sujets n’importe pas au peintre : la chair, toujours la chair, expression de la vie exultante ou défaillante; et il l’enveloppe de ce charme qui fait dire à M. Sully-Prudhomme : « Ses toiles me causent l'impression des toiles anciennes dont le temps a achevé l’harmonie. » En 1872, c’est Y Idylle, deux femmes nues dans un paysage : « Que font-elles ? interroge un critique éminent. Des taches blanches dans une campagne verte », et il demande la permission de remarquer que M. Henner fait « du Giorgione blanc ». Cependant, plus subtil, M. Jules Claretie écrit, saisissant alors un point trop inaperçu depuis : « C’est un Giorgione que cette Idylle , avec une mélancolie toute moderne, un sentiment tout particulier à notre âge; et elle laisse une bien autre impression de calme,