‹ Psychologie d'artChapitre 9 sur 43 · P S Y G H 0 L 0 G I|E D’ART · texte numérisé non relu

P S Y G H 0 L 0 G I|E D’ART

de pure beauté, de rêve antique ou biblique que tous les tableaux du Vénitien. » Après le portrait d’une jeune fille brune, habillée de noir, avec un œillet rouge dans les cheveux, exposé au Salon de 1873 et qui fait observer par M. Lafenestre qu’ « il n’y a rien de tel qu’un tableau de M. Henner pour donner l’horreur des peintures tapageuses », voici, en 1876, l’admirable portrait de Mme Karakéhia.

Le succès du peintre est à son apogée, mais c’est un succès délicat, sans curiosités, sans bousculades. La Marie-Magdeleine , agenouillée, les mains tombantes et jointes, paraît, « illustrant le Salon de 1878 » ; et Mantz lui-même, s’arrête à l’Exposition universelle devant le portrait de Mme Karakéhia , qui a « cette chose rare : l’individualité du regard, vertu qu’on ne peut admirer que chez les observateurs de premier ordre », et devant les Naïades , baigneuses « aux reliefs tournants et aux rondeurs exquises »; il revient sur ses sévérités d’autrefois et se déclare enfin conquis par l’art du maître alsacien. Puis on voit, au Salon de 1879, YEglogue : deux femmes, dans la forêt sombre, sous le ciel d’un bleu intense, au bord d une eau dormante, l’une assise sur un tertre et jouant de la flûte, l’autre s’appuyant sur un mausolée, parmi une nature mystérieusement calme et comme enchantée; et, avec cette Eglogue si

M. HENNER

prenante qu’elle semble la plus belle de ses œuvres, un Jésus au tombeau , admirable morceau, dit M. Baignères, dans lequel « tout est à louer ». Et la série continue et l’enthousiasme grandit des amoureux de l’art. « Henner n’a jamais poussé plus loin que dans sa Fontaine de cette année le charme ineffable de son pinceau magique, écrit en 1880 M. de Chennevières. Qu'il la tourne et la retourne, cette nymphe aux souples contours, tous les ans il nous la montre plus belle. » Au Salon de 1881, ce sera une Source assise qui, de ses bras relevés vers la droite, tord lentement ses beaux cheveux, et un Saint Jérôme étendu souffrant; au Salon de 1883, la Femme qui lit , le corps allongé, la tête soutenue dans ses mains, auprès de la Religieuse en prière . Toutes les admirations vont à lui : il a des approbateurs « d’après M. Ingres », et une tête de Fabiola , exposée en 1885, dans une vente à New-York dépasse quatre mille dollars. La Salomé en 1887; en 1888, le Saint Sébastien. Et d’autres, et d’autres encore, jusqu’à la Femme du lévite Ephraïm et au Portrait de Mlle L. L ., toute en noir sur un tond bleu, envoyés au Salon de 1898, oii le maître obtient cette médaille d’honneur, devenue inutile à sa gloire, et qui, bonne seulement à jeter un peu d'éclat sur une institution vieillie, atteste surtout l’inintelligence de l'art chez

les peintres qui la lui refusèrent, car l’honneur se rend hors des camaraderies, hors des sympathies même. Et toujours, dans leur continuelle uniformité, les tableaux de M. Henner nous sont nouveaux, ce pendant que, chaque année, son sentiment nous pénètre davantage : raison intime pour laquelle nous croyons souvent voir devant nous l’œuvre la plus belle d’un homme.

Cette splendide chair humaine, qui a été le désir constant de son art et son rêve unique, M. Henner s’efforce de l’exprimer, non de l’imiter ; parce qu’il sait qu’on ne peut arriver par là qu’à une contrefaçon maladroite. A voir travailler devant le modèle vivant, dont la chair s’expose en ses ondulations et en ses ondoiements, nacrée ou dorée, sous le velouté mat et transparent de la peau, — un de ces peintres académiques revenus de Rome où ils n’ont pas appris à penser, habiles et imperturbables, osant imiter la nature sans être même, comme des impressionnistes, ambitieux de la reproduire, et de qui le pinceau complaisant s’attache indiscrètement à une banale ressemblance, dans l’indifférence de l’idée; à regarder d’un côté cette chose innommablemcnt belle, la vie, et de l’autre l’œuvre ainsi faite, on comprend ce qu’il y a de faux et de décevant dans l imitation d’une nature4 qui jamais ne

M . HENNER

se laisse saisir de la. sorte, mais veut, se mêlant à la pensée de l’homme et transformée par elle, devenir cette autre chose : l’art; et l’on éprouve, à ce spectacle du modèle et du peintre, l’impression précise que donne au Louvre un copiste répétant quelque tableau de maître dont il bouleverse l’aspect par son impuissance. Aussi n’est-ce qu’en suivant la vision qu’il en a que M. Ilenner peint la chair ; et de même qu’on ne peut douter de sa maîtrise de peintre devant la splendeur de ses couleurs, on ne peut devant leur enchantement douter de sa poésie.

Comme elle est pour lui l’apparence suprême de la vie, il la veut toujours immobile, ce qui témoigne que c'est bien elle seule qu’il poursuit. En effet, si l’on étudie son œuvre, on observe aussitôt que la plupart des personnages y sont couchés, les uns dans la satisfaction, les autres dans l’épuisement de vivre; et lorsqu’on y rencontre telles femmes debout, celles de Y Idylle ou de YEglogne , non seulement elles ne se meuvent pas, mais elles donnent une sensation singulière de calme : en eux tous est une indolence qui leur vient de l’oubli où ils sont d’eux-mèmes. Vivantes en leur immobilité, les figures de M. Henner ont une vie qui se concentre : elles sont méditatives et graves, d'une gravité qui est tellement inhérente à elles et

paraît si indispensable que, lorsque, parmi leur nombre, se découvre une tête riante, elle choque comme une note fausse et semble une erreur du maître : c’est que le rire est un mouvement et trouble l’harmonie profonde de ces êtres sensuellement amoureux de calme et de silence que la vie possède, qu’elle gonfle de sève, et en qui elle reste contenue sans les agiter jamais.

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