l'ol. pos., I, p. V
On pourra sans doute trouver étrange et peut-être inopportune cette préoccupation de Comte, ce souci de son système qui l'empêche d aimer librement, simplement, comme tout le monde, et de s'abandonner sans philosopher à un sentiment personnel ; mais ce souci a pourtant sa grandeur qu'il serait injuste de méconnaître. Du jour où il a été amoureux, la première pensée de Comte a été pour sa mission, pour ce rôle social dont il avait fait sa vie, et il a fait effort de logique et de système pour se persuader que, loin de nuire à sa philosophie et d'en modifier la direction générale, l'amour devait en être l'auxiliaire le plus puissant. C'est la seule raison pour laquelle il systématise en termes pédants les sentiments profonds et très personnels qu'il éprouve.
11 systématise tout autant quand il s'agit d'interpréter l'âme de Clotilde ; il la refait à plaisir, il l'organise, et par ce don étrange de grossissement que nous lui connaissons, il lui découvre des mérites philosophiques, des qualités positivistes qui font sourire.
M""' de Vaux était restée longtemps croyante ; cela suffit pour qu'il lui attribue le sentiment de la vie sociale au moyen âge, et qu'il l'oppose aux âmes révolutionnaires dont sa femme était un exemple. « La profonde impression, ditil, qu'une âme comme la tienne dut recevoir d'abord du catholicisme, avait heureusement préservé ton émancipation finale de toute halte sérieuse dans le vain déisme du siècle dernier ; d'ailleurs ton esprit, malgré sa douce gaieté, ne pouvait se contenter d'une attitude essentiellement critique, qui ne convient plus qu'aux écrivains subalternes. Tout ce que l'admirable r(''gime du moyen i\ge offrit de noble ou de tendre, tu comprenais que la vraie sociabilité moderne peut et doit se l'approprier pleinement '. »
Il fait mieux encore; il admire les pauvretés que Clotilde
1 l'nt. pon., I, p. X.
PSYCHOLOGIE DAIJGUSTE COMTE 20u
écrit, il leur donne bien gratuitement une portée sociale et une valeur philosophique.
Quand l'inepte Lucie paraît dans le National, en juin 1845, Comte l'accueille en termes élogieux, parle des douces larmes qu'il a versées à cette lecture et du plaisir qu'il éprouve à voir Glotilde défendre les vrais principes sociaux. Pour Willielmine c'est de l'enthousiasme ; il voit dans celte œuvre un nouveau plaidoyer en faveur « des lois inviolables de la sociabilité élémentaire » ; il l'oppose aux paradoxes antisociaux de George Sand et déclare que le talent de Glotilde n'eût pas redouté avec le sien « une équitable comparaison ^ ».
Voilà Glotilde dotée à la fois du génie de Sand, d'une philosophie sociale conservatrice, et capable de collaborer dignement par ses ouvrages aux progrès du positivisme ; elle eût été, si elle eût vécu, non seulement « une noble compagne » et « une précieuse conseillère », mais aussi « une éminente collègue dans l'immense régénération » réservée au xix* siècle' ». Comte ne doute pas que l'humanité ait perdu dans Glotilde une bienfaitrice, et comme luimôme a été régénéré par son influence et vivifié par son amour, il associe son nom au sien dans la reconnaissance humaine.
Il a donc prêté du talent, de l'intelligence et de la philosophie à une jolie femme qui n'avait pas de talent, peu d'intelligence et qui paraît avoir été fermée à toute espèce d'idées générales. Son excuse c'est évidemment son amour, mais cette systématisation reste cependant la plus étrange qu'il ait encore faite, car jamais la matière ne fut plus rebelle : il a refait et repensé Glotilde pour l'aimer systématiquement et la canoniser ensuite.
Après ce que j'ai dit de son orgueil, du sentiment qu'il avait de sa mission et du rôle social qu'il attribuait à Clo-