l'ol. pos., I, p. IX
fut) DEl'X MlîSSIES POSITiVISTKS
tilde, on ne s'élonnera pas qu'il ait cherché dans l'histoire les comparaisons les plus flatteuses pour cet amour ; Dante et Béatrice, d'Alemherl et M"° de Lespinasse, tels sont les noms qu'il cite lui-même et nous pouvons être assurés qu'il croyait honorer d'Âlembert et môme Dante.
Mais tandis que cet amoureux faisait effort de système pour mettre son amour au service de sa mission, un autre travail moins conscient s'accomplissait ; l'amour réagissait profondément sur le système; il inspirait an philosophe quelques-unes de ses théories sociales ; enfin il retentissait sur ses habitudes mentales et sur l'ensemble de sa vie personnelle.
Plusieurs causes favorisèrent celte influence.
La première, nous la connaissons déjà : ce fut le caractère . platonique imposé par M"'" de Vaux à un amour qui fut toujours très sensuel pour Auguste Comte ; la seconde c'est la chasteté volontaire à laquelle il se soumit, non seulement du vivant de Clotilde mais encore après sa mort.
Tous ses désirs d'amant et d'homme, à la fois surexcités et refrénés, devaient fatalement refluer sur sa pensée et sur ses sentiments.
Entendons-nous bien cependant sur cette influence sentimentale ; elle fut très grande, mais on l'exagérerait en disant qu'elle a modifié complètement l'orientation du système.
Auguste Comte avait depuis longtemps conçu les idées originales de sa doctrine quand il rencontra Clotilde, et sa philosophie reste la même, avant comme après son amour.
Le positivisme a toujours tendu, en vertu de sa propre logique, à l'organisation du bonheur humain, et ce n'est pas l'influence d'une femme qui en a fait une philosophie humanitaire.
PSYCHOLOCIE DAl'GUSTH Cd.MTi: f(i7
La morale sociale de Tallruisme étant déjà formulée dans le Cowns- de Philosophie positice, six ans avant que Comte fût amoureux, et ce n'est pas l'amour humain qui l'y a conduit.
Bien plus, la religion de Ihumanilé, qu'on a trop facilement ridiculisée, est dans la ligne du système et ne relève pas plus que les spéculations précédentes de la crise sentimentale que Comte a traversée. Après avoir fait la philosophie des sciences, et organisé toutes les sciences dans un sens social et humanitaire, après avoir proclamé que la morale sociale consistait dans le développement de l'altruisme, Comte avait le droit de rendre plus concrète sa doctrine en faisant de l'intérêt général de l'espèce humaine et du culte de l'humanité le principe de sa religion, il y avait là un objet de dévouement et d'amour, une source d'émotions communes, un motif général de conduite ; et si l'on peut contester l'efficacité de ce motif on ne peut nier que le positivisme tout entier conduisait Comte à la proclamer. L'altruisme, la reconnaissance pour l'humanité morte ou vivante, la seule providence que nous connaissions et dont nous puissions chaque jour augmenter le pouvoir et l'intelligence, ce sont là des sentiments que Comte ne pouvait recevoir de personne, car ils sont à l'origine comme ù la fin de son système et de sa vie.
Mais si l'influence de Clolilde ne fit pas paître ces sentiments, elle les développa singulièrement et finit par les transformer quelque peu. Comte, après avoir goiïlé pendant près d'un an le plaisir de subordonner tous ses rêves, toutes ses pensées quotidiennes à un sentiment unique, se trouva porté par cette expérience personnelle à s'exagérer dans la vie sociale le rôle du cœur. « Après avoir, dit-il, noblement consacré la première partie de ma vie publique à développer le cœur par l'esprit, je voyais sa seconde partie vouée surtout à éclairer l'esprit par le cœur, sans les inspirations duquel les grandes notions sociales ne peuvent acquérir
leur vrai caractère. Mais pouvais-je aspirer à ces nouvelles lumières si je n'eusse dignement subi l'énergique ascendant du sentiment le mieux propre à dégager l'homme de sa personnalité fondamentale, en faisant dépendre d'autrui sa propre satisfaction^ ? »
11 avait savouré la joie « de subordonner au cœur l'ensemble de la vie humaine » ; il avait répété souvent, les yeux fixés sur Clotilde : « On se lasse de penser et même d'agir ; jamais on ne se lasse d'aimer. » Le résultat fut que, dans la suite, il conçut la vie idéale sur le type de celle qu'il avait un moment vécue : « Il est encore meilleur d'aimer que d'être aimé, proclame-t-il dans le Discours préli- 7mnaire sur l'ensemble du positivisme ; des cœurs étrangers aux terreurs et aux espérances théologiques peuvent seuls goûter pleinement le vrai bonheur, l'amour pur et désintéressé dans lequel consiste réellement le souverain bien que cherchèrent si vainement les diverses philosophies antérieures'^ ».
C'était le cœur, l'amour, qui devait préserver l'intelligence des spéculations oiseuses, des recherches inutiles, et organiser la science par le sentiment; par l'amour seulement la connaissance devenait vraiment religieuse, elle participait, en se soumettant au cœur, à cette religion dernière que Comte venait de créer avec l'humanité pour dieu et l'altruisme pour morale.
Par ce sentiment si puissant et si simple, le peuple et les humbles pourront, pensait-il, venir sans effort au positivisme; tout le monde n'est pas capable de comprendre la savante construction qui nous a fait passer de la philosophie des sciences à la philosophie sociale, et de venir à l'altruisme, en vertu des raisonnements abstraits qui disciplinent l'esprit avant de le soumettre rationnellement au cœur; l'amour sera le grand initiateur, c'est lui qui fera la cohé-