Œuvres choisies, I
DuuAs. — Deux nics^sics. 3
opposition entre les solides cl les fluides que Saint-Simon croit constater dans tout l'Univers. « Nous imaginons, quand l'action des fluides est prédominante, nous raisonnons quand l'action des solides est prépondérante. »
Si vous admettez ces explications, il vous suffira de concevoir la matière fluide ou liquide, comme toujours soumise à la loi d'attraction ou de gravitation, pour entrevoir déjà la possibilité d'une synthèse scientifique du monde fondée, sur cette loi. ^
Ce n'est pas plus compliqué.
Que tout cela soit à la fois ambitieux et puéril, on ne peut songer à le contester ; Saint-Simon, pour organiser les sciences, adopte, sans la rendre même vraisemblable, une hypothèse matérialiste et moniste, et parle, avec une parfaite incompréhension, des deux problèmes capitaux que le matérialisme moniste n'est pas encore arrivé à résoudre, celui de la vie et de la pensée.
Ici, comme partout ailleurs, il se contente facilement en fait d'arguments ou de preuves, et le voilà parti pour longtemps sur une idée fausse ou tout au moins très incertaine.
Mais ce n'est pas tout que synthétiser les sciences; il faut encore nous montrer comment de cette synthèse les savants pourront tirer une religion et une morale.
Or, sur ce point, Saint-Simon est beaucoup plus prudent.
Il déclare d'abord qu'il tient le déisme pour usé et il se livre à une critique de cette doctrine bâtarde. Il montre, avec beaucoup de raison, combien l'idée de Dieu implique de contradictions théoriques ou pratiques, et pourquoi elle ne peut être logiquement qu'une transition du polythéisme au positivisme. Mais, toujours désireux de rénover sans détruire et d'utiliser dans son système toutes les forces du passé, il estime que la morale ])hysiciste, si elle était jamais constituée, devrait être présentée au peuple sous une forme déiste. « 11 faut, dit-il, tout examiner et combiner en se pla(;ant au point de vue du phyaicisme ; les opinions
scientifiques arrêtées par l'École devront ensuite être revêtues par des formes qui les rendent sacrées, pour être enseignées aux enfants de toutes les classes et aux ignorants de tous les âges ^ »
D'autre part, il ne croit pas que la morale physicisté puisse être constituée de longtemps et il est persuadé qu'une religion est absolument nécessaire pour le maintien de l'ordre social.
Il respectera donc le déisme pour des raisons d'ordre pratique et reconnaîtra que cette doctrine doit être conservée longtemps encore pour la classe ignorante. Les savants pourront se contenter du physicisme même incomplet, quittes à le perfectionner de leur mieux dans le sens d'une morale ou d'une religion, mais le peuple, qui a besoin de solutions immédiates, doit rester déiste. Etrange conclusion quand on songe aux prémisses ! — On nous avait promis de réorganiser par la science le pouvoir spirituel, et voici qu'on termine par l'éloge du déisme et l'aveu que le « physicisme n'est point assez solidement établi pour servir de base à une religion ».
La foi de Saint-Simon dans l'avenir de la science et dans sa vertu serait-elle donc affaiblie ? — Nullement ; mais à mesure qu'il écrivait, il semble avoir pris une conscience plus nette des difficultés de sa tâche, et, sans rien rayer de son ambitieux programme, il juge, avec quelque bon sens, que l'exécution en doit être ajournée.
En même temps, il semble avoir cédé au désir de se concilier l'Empereur par une adhésion à la philosophie officielle. 11 va même jusqu'à présenter ses opinions sur le déisme comme des opinions tout à fait nouvelles chez lui, auxquelles il est arrivé en méditant sur les mesures prises par Napoléon à l'égard des diverses sectes déistes : « Mon opinion, dit-il, n'est pas autre chose que le résumé des réflexions que j'ai
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faites sur les dispositions de l'Empereur »... « Je respecte ostensiblement le déisme, comme étant et devant être encore pendant longtemps la doctrine publique. Je dis que c'est la conduite que je tiens et je dis vrai, mais je ne dis pas que je l'ai toujours tenue ; j'en ai suivi une tout à fait opposée, jusqu'au moment où les dispositions de l'Empereur ont fait tomber la cataracte qui m'aveuglait \ » Ailleurs, il écrit encore sur le même sujet : « J'admire les dispositions du gouvernement relativement à la religion. Je suis pénétré du plus grand respect pour la profonde sagesse dont il a donné cette éclatante preuve. J'éprouve pour l'Empereur cette tendre affection et cette vive reconnaissance dont l'âme du bon écolier est voluptueusement agitée pour le professeur transcendant dont il a compris la leçon ^ »
Quelques pages plus loin, l'éloge apparaît sous une forme plus directe et moins modérée encore : « La capacité de l'Empereur ne pourra être jugée d'une manière exacte que par la postérité. L'homme le plus fort après l'Empereur est incontestablement celui qui l'admire le plus profondément ■'. »
Qu'espère Saint-Simon de ces flatteries et de bien d'autres que je passe? — Il le laisse entendre assez clairement : il a rêvé une alliance de la philosophie avec le pouvoir, une association du plus grand génie scientifique du temps avec le plus grand génie militaire, pour le plus grand bonheur de l'Europe. Déjà, en 1803, en adressant les Lettres d'un, habitant de Génère au citoyen premier consul, il lui disait : »< Je souhaite que vous trouviez mon ouvrage bon et j'ose rae permettre de vous dire que, dans mon opinion, vous êtes le seul de mes contemporains en état de le juger '\ » Aujourd'hui, il écrit : « L'Empereur aurait besoin d'un lieutenant scientifique capable de comprendre ses projets; il lui