‹ Psychologie de deux messies positivistes, Saint-Simon et Auguste ComteChapitre 23 sur 171 · Œuvres choisies, I · texte numérisé non relu

Œuvres choisies, I

mouvement d'idées et, pour bien marquer le caractère élevé du succès qu'il recherchait, il n'avait pas mis son ouvrage en vente et s'était borné à l'adresser personnellement aux sommités du temps. — 11 fut cruellement déçu ; les savants qui le lurent furent sans doute beaucoup plus choqués par ses erreurs ou ses fantaisies scientifiques qu'intéressés par ses idées générales, et beaucoup ne le lurent pas. — Lacépède lui écrivit qu'il se proposait de le lire, « avec tout l'empressement qu'inspirent la grandeur du sujet et le nom de l'auteur; » mais il dut s'en tenir à cette phrase aimable, car on a retrouvé depuis lors son exemplaire non coupé.

Quant à Napoléon, il ne prit pas de lieutenant scientifique.

Saint-Simon, bien loin de perdre courage, redouble alors d'efforts pour attirer sur sa doctrine l'attention du monde savant.

En juin 4808, il avait fait remettre au Bureau des Longitudes les deux volumes de Y Introduction et constaté l'accueil plus que froid que recevait cet ouvrage. Dès juillet, il ouvre avec ce corps savant une correspondance destinée, dans son esprit, à provoquer la discussion autour de ses idées. « JHnvite, écrit-il dans la première livraison, non seulement le Bureau des Longitudes, mais encore tous les géomètres et tous les astronomes à dire leur opinion sur les idées que je présente. Ma seconde livraison sera composée des lettres que je recevrai et de mes réponses à ces lettres'. »

Puis, afin de donner ù. sa doctrine plus de poids et plus de crédit, il ose la présenter comme une doctrine patriotique qui aura pour résultat de diminuer la puissance anglaise, conformément aux plans de Napoléon.

1. Lettres de C.-II. Saint-Simon. Hibliothôquc Nationale, liiv. R. 8490, Prcfaco.

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Depuis un siècle, en effet, la France subit, dans les sciences, l'inflaence anglaise; Laplace relève de Newton, d'Alembert de Bacon, Condillac de Locke; il est grand temps que nos savants, reprenant la tête du mouvement scientifique, fassent voir à nos alliés, à l'Europe et à l'humanité tout entière, que nous dépassons les Anglais autant par la capacité intellectuelle que par la capacité militaire. « La guerre, dit Saint-Simon, serait terminée depuis longtemps si nos docteurs eussent secondé les vues scientifiques de l'Empereur, avec autant d'intelligence et de courage que les généraux en ont développé pour l'exécution de ses plans de campagne ^ » C'est toujours le même projet d'alliance avec Napoléon qui hante l'esprit du philosophe, mais tout à l'heure il sollicitait la protection du pouvoir pour ses réformes scientifiques, et maintenant il offre sa propre collaboration pour vaincre les Anglais. 11 suffisait, pour fixer la victoire, de passer de l'analyse à la synthèse, de l'induction h la déduction, de la méthode newto-lockiste à la méthode cartésienne. Mais Napoléon orienté vers d'autres solutions n'apercevait pas la plus simple !

Le contenu des lettres qu'il adresse alors au Bureau des Longitude ne nous apprend pas grand'chose de nouveau; c'est la reproduction, sous forme de polémique, des idées exposées dans V Introduction aux travaux soientifiques du XIX' siècle.

Saint-Simon ne s'y montre ni mieux informé, ni plus précis, ni plus cohérent, ni plus modeste.

Tout d'abord il est flatteur : « D'un seul coup, messieurs, dit-il, vous embrassez toutes les conséquences du principe le plus abstrait. Vous avez l'allure du génie, vous marchez sur les hauteurs, vous franchissez les vallons'. » Puis il déclare sans phrases à ses correspondants qu'il croit avoir trouvé « une conception encyclopédique meilleure que celle

1. Lettres de C.-II. 8ai7it-Simoii, Bibliolhèque nationale. Prcl'ace.

2. Lettres de C.-H. Saint-Simon, p. 4; Bibliolhèque nationale.

de Bacon, une conception du monde meilleure que celle de Newton et une meilleure méthode que celle de Locke ». Et, pendant les quatre premières lettres, il s'essaie de son mieux à justifier celte déclaration.

Mais, comme il ne reçoit pas les réponses qu'il sollicite, il devient de plus en plus agressif, provoquant ou dédaigneux, et finit par déclarer aux meînbres du Bureau des Longitudes « qu'aucun d'eux n'a travaillé utilement au perfectionnement des principes généraux ». « M. le comte de Laplace, ajoule-t-il, est le seul qui ait traité cette question et ce qu'il a dit à ce sujet a constaté son incapacité dans ce genre. »

Tout cela n'est déjà pas mal en fait de présomption, et ce n'est rien cependant à côté du projet de mégalomane que la cinquième lettre expose.

L'Empereur a dit à l'institut : « Rendez-moi compte des progrès de la science depuis 1789, et dites-moi votre opinion sur les moyens à employer pour lui faire faire de nouveaux progrès. » Or, l'Institut a répondu médiocrement à la première question et pas du tout à la seconde. — Saint- Simon va répondre à la seconde; il a trouvé deux moyens infaillibles d'accélérer le progrès des sciences, et il demande au Bureau des Longitudes de porter sa lettre « aux pieds du trône », s'il la juge digne d'attirer l'attention de l'Empereur.

Le principal moyen consiste à mettre au concours quatre questions scientifiques que Saint-Simon juge d'importance capitale. Le jury chargé de juger les concurrents et de désigner les lauréats sera composé des douze astronomes les plus illustres du globe, présidés par le grand Napoléon en personne.

El les lauréats quels seront-ils ? — Saint-Simon ne le dit pas, mais il les connaît d'avance, ou plutôt il le connaît, car il n'y aura qu'un seul vainqueur pour les quatre concours. Et ce vainqueur ce sera? — Saint-Simon naturellemcnL

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Si VOUS en doutez, considérez les sujets qu'il a choisis : « Donner un caractère mathématique à l'idée de gravitation. — Prouver par des observations et le raisonnement que les solides et les fluides sont en quantité égale dans l'Univers », etc. Pour ces deux questions, comme pour celles qui suivent, il tient des solutions toutes prêtes et c'est môme pour les faire accepter qu'il importune en ce moment le Bureau des Longitudes. Vous voyez la simplicité et l'habileté de la combinaison ; le monde va être obligé, par la voix de douze savants illustres et de Napoléon, de rendre hommage à ce génie que les corps savants s'obstinent à méconnaître. — Et c'est le Bureau des Longitudes lui-même qui, en transmettant à l'Empereur la lettre de Saint-Simon, sera l'instrument de toute cette gloire!

Cette fois, Saint-Simon eut une réponse : le président du Bureau des Longitudes, Bouvard, le pria en termes assez secs de cesser sa correspondance, en alléguant que ses collègues et lui avaient à s'occuper seulement de géographie, de navigation et d'astronomie.

Saint-Simon, qui nous a conservé cette réponse, n'en fui nullement troublé; il pardonna les impertinences de Bouvard en disant que « l'homme qui a un grand but est inaccessible aux petites passions », et il constata une fois de plus combien les savants français étaient ne^vtoniens, rivés à l'empirisme, éloignés de la méthode cartésienne et des grandes synthèses : « Descartes, leur dit-il, avait raonarchisé la science; Newton l'a républicanisée, il l'a anarchisée; vous n'êtes, messieurs, que des anarchistes; vous niez l'existence, la suprématie de la théorie générale'. »

Il n'en persiste pas moins dans son rêve de raonarchiser la science et d'en être le monarque ; à peine est-il éconduit par le Bureau des Longitudes qu'il en appelle à l'Institut dans une huitième lettre où il réexpose une fois de plus sa

1. Lettres de C.-JI. Saint-Simon, p. 74. Bibliothèque nationale.

doctrine, et, pas plus par cette lettre que par les précédentes, il ne provoque la discussion générale qu'il réclame et qu'il espère.

Il se persuade alors que ce qui nuit à sa réputation philosophique c'est le débraillé de ses mœurs et l'incohérence de sa vie, tout son passé si peu édifiant pour un fondateur de religion; et il entreprend sa propre apologie. Ne croyons pas d'ailleurs qu'il se prépare à dissimuler ou à plaider les circonstances atténuantes; il aurait trop à excuser ou à cacher, et puis c'est là une défense vulgaire, indigne d'un génie qui se croit systématique, et qui, par définition, ne doit avoir eu aucun entraînement que sa philosophie ne puisse justifier.

Il s'élève d'abord dans cette apologie contre un préjugé très répandu qui fait des grands génies philosophiques des modèles de vertu privée. C'est là une erreur contre laquelle protestent les faits.

Vous ne nierez pas par exemple l'importance philosophique d'hommes comme Luther, Bacon et Descartes. Eh! bien, Luther a trop aimé la table. Bacon l'argent, Dcscarlcs le jeu et les femmes.

Ne vous étonnez pas d'ailleurs ; il y a là une nécessité logique et naturelle; le génie philosophique et scientifique exige l'exaltation de l'âme, et l'âme est d'autant plus accessible aux passions qu'elle est plus exaltée. Saint-Simon, en menant la joyeuse vie que l'on sait, a jusqu'au bout rempli sa destinée ; s'il n'eût pas été passionné pour le plaisir et les femmes, il n'eût pas été un grand philosophe.

D'ailleurs, il avait des raisons très philosophiques de suivre sur ce point sa nature, et il va nous les dire imperturbablement.

Le philosophe, vous ne l'ignorez pas, étudie deux mondes, un grand et un petit, l'univers et l'homme ; pour accélérer le progrès de sa science, il est oblige, comme tous les savants, d'expérimenter; or il ne peut pas expérimenter sur le grand

monde, mais seulement sur le petit. — Il devra donc faire de sa vie une série d'expériences, changer le plus souvent possible de position et de relations sociales, accomplir des actes nouveaux qui pourront parfois passer pour étranges.

« L'homme, dit Saint-Simon, qui se livre à des recherches de haute philosophie, peut et doit môme, pendant le cours de sa vie expérimentale, faire beaucoup d'actions marquées au coin de la folie *. »

Saint-Simon a fait beaucoup d'actions de ce genre, que vous aviez peut-être jugées à la hâte. Vous les comprenez maintenant : c'étaient des expériences variées. Et gardezvous surtout de taxer d'incohérence cette vie du philosophe ; elle n'est décousue qu'en apparence ; en fait elle est aussi systématique que la théorie de la gravitation ; tout y a été réglé par une volonté sûre d'elle-même, et la preuve c'est que pour nous faire le programme de l'existence la plus philosophique, Saint-Simon va se borner à systématiser sa vie en la résumant :

Il faut, nous dira-t-il :

1° Mener, dans la vigueur de l'âge, la vie la plus originale et la plus active.

2° Prendre connaissance de toutes les théories scientifiques, particulièrement des théories astronomiques et physiologiques.

3" Parcourir toutes les classes de la société; se placer personnellement dans le plus grand nombre de positions sociales différentes et môme créer, pour les autres et pour soi, des relations qui n'aient point existé.

4° Employer sa vieillesse à résumer ses observations sur les effets qui sont résultés de ces expériences, tant pour les autres que pour soi, et lier ces observations de manière que cela forme une théorie philosophique neuve. ' « L'homme qui a tenu cette conduite, conclut-il, est celui

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