‹ Psychologie de deux messies positivistes, Saint-Simon et Auguste ComteChapitre 35 sur 171 · Ibid., II · texte numérisé non relu

Ibid., II

depuis treize ans, et, suivant son habitude, il s'en est tenu à des aperçus généraux ou à de simples affirmations.

Il semble que ces tentatives auraient dû le désillusionner ou tout au moins lui donner quelques doutes sur la possibilité de tout expliquer par la loi de Newton.

Cependant, quelques mois plus tard, il consacre à cette même loi un mémoire spécial ; et, comme il veut forcer à tout prix l'attention de l'Empereur, il a l'idée de lui dédier son Mémoire et de l'allécher par un faux titre. 11 intitule donc son travail : « Moyen d'obliger les Anglais à reconnaître l'indépendance des pavillons », et il s'essaie, de son mieux, dans la dédicace, à justifier cette extravagance.

Pour forcer les Anglais à reconnaître l'indépendance des pavillons, Napoléon a, pense-t-il, un moyen infaillible. Qu'il ouvre un concours et décrète qu'une récompense de vingtcinq millions sera accordée à l'auteur du meilleur projet de réorganisation de la société européenne. Tous les habitants du globe pourront concourir ; les Mémoires, remis avant le 1" décembre 1814, seront corrigés par le prince régent d'Angleterre, l'empereur d'Autriche et Napoléon ; le nom du lauréat sera proclamé le 1" janvier 1815.

Nous connaissons déjà ce projet de mégalomane ; nous avons vu Saint-Simon l'exposer avec quelques variantes au Bureau des Longitudes et, aujourd'hui comme alors, nous savons quel lauréat il voudrait faire couronner. Le doute est d'autant moins permis qu'il travaille depuis plus de vingt ans à la réorganisation de l'Europe et qu'il ne donne à ses concurrents que onze mois pour se préparer; mais quel rapportée concours a-t-il avec l'indépendance des pavillons? — C'est bien simple : « Sire, ditSaint-Simon, tous les Mémoires s'accorderont sur ce point : que tous les peuples du continent doivent réunir leurs efforts pour forcer les Anglais à reconnaître l'indépendance des pavillons '. » Puis il donne

i. Œuvres choisien, II, 172.

à l'Empereur quelques sages conseils qui n'ont plus aucun rapport avec l'indépendance des pavillons et il aborde enfin son sujet.

C'est toujours le même d'ailleurs. Comme dans les Lettres d'un habitant de Genève, comme dans l'Introduction, comme dans le Mémoire sur la Science de l'Homme, Saint- Simon veut édifier un pouvoir spirituel capable de diriger l'Europe, et, pour édifier ce pouvoir, il veut d'abord synthétiser et coordonner toutes les lois scientifiques par la loi de gravitation : « J'ai donné, dit-il, à cette première ébauche démon projet de la réorganisation de la société européenne, le titre de Travail sur la Gravitation universelle, parce que c'est l'idée de la Gravitation universelle qui doit servir de base à la nouvelle théorie philosophique, et que le nouveau système politique de l'Europe doit être une conséquence de la nouvelle théorie *. »

Cette fois, c'est Bacon qui va parler au nom de Saint- Simon. Sans doute il ne fut de son temps ni synlhétiste ni aprioriste, mais qui nous empêche de supposer que, s'il ressuscitait, il passerait de l'analyse à la synthèse et des considérations particulières à des considérations générales? Saint-Simon le ressuscite pour le conduire à l'institut, à l'Université, dans les cabinets politiques et partout Bacon constate combien les hommes sont négligeants de la philosophie, des idées générales et peu désireux de se lier politiquement dans l'unité d'un pouvoir spirituel. Alors Saint- Simon s'écrie : « Nous voici arrivés épisodiquement si loin, qu'il ne nous reste plus qu'un pas à franchir pour nous trouver au point de vue général. Ce serait une espèce de lâcheté, dans celte houzarderie scientifique, de revenir au corps de nos pensées, après avoir été si près du pic de l'intelligence, sans y avoir monté. Exaltez-vous, Messieurs, nous nous sentons inspirés ; Bacon va parler par notre bouche \ »

i. Œuvres choisies, II, 174.

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