Œuvret choisies, II
mémoire, et finalement ne nous donnera jamais la philosophie moniste de la gravitation dont il n'a que trop parlé.
C'est donc à une espèce de faillite qu'il aboutit dans tous ses essais de synthèse moniste du monde par la loi de Newton; mais heureusement son œuvre philosophique contient deux parties indépendantes, et, du point où nous sommes parvenus, nous pouvons très aisément les distinguer et les juger.
Nous avons vu que Saint-Simon, au moment où il arrivait à l'âge d'homme constatait la ruine de l'ancien pouvoir spirituel et que, bien avant Comte et les réformateurs de 1830, il jugeait que tous les efforts des philosophes devaient tendre à constituer un nouveau pouvoir.
Or, après la débâcle de l'autorité théologique et papale, une seule autorité est possible, celle de la science, et c'est à l'édifier que Saint-Simon a jusqu'ici consacré sa vie. Cela c'est le but suprême, le seul qui mette de la cohérence dans celte existence si désordonnée.
Mais, pour édifier ce pouvoir nouveau, Saint-Simon entreprend deux tâches assez différentes, bien que la seconde suppose la première ; il veut d'abord unifier le savoir positif en généralisant la méthode positive et il veut ensuite synthétiser toutes les lois scientifiques.
La science de son temps emploie en effet deux méthodes contradictoires ; elle est métaphysique ou théologique quand il s'agit de la vie, de l'homme, de la société ; elle est positive quand il s'agit de la nature physique ; cette contradiction est la cause profonde de l'anarchie morale, et par conséquent de la crise européenne.
Pour la résoudre, Saint-Simon a voulu étendre à la science de l'homme la méthode positive ; il a pensé que, du jour où cette science emploierait la même méthode que, la physique et la chimie, un système homogène de philosophie positive se dégagerait nécessairement de la série des sciences particulières et régénérerait les institutions comme les
Dumas. — Deux messies. 5
06 l)i:iX MESSIES POSITIVISTES
croyances. — Ce qu'il a écrit dans ce sens est à la fois original et profond; c'estla partie vraiment saine de son œuvre philosophique.
La seconde l'est beaucoup moins ; non content d'avoir voulu unifier les méthodes scientifiques et constituer ainsi une sorte de synthèse subjective du monde, Saint-Simon veut encore unifier l'objet de la science et ramener à la loi de Newton toutes les lois du monde physique, biologique ou moral. Mais une synthèse de ce genre, une explication moniste de l'Univers n'a jamais été possible encore, bien qu'elle ait tenté longtemps la science du siècle dernier, et pour se risquer à celle-ci notre philosophe avait plus de courage et de foi- que de connaissances précises. Tout ce qu'il a écrit dans ce sens est à la fois chimérique et vain.
Saint-Simon escomptait beaucoup le succès de ses deux mémoires sur la Science de r Homme et sur la Gravitation ; il espérait non seulement attirer sur lui l'attention des savants mais trouver des protecteurs qui l'aidassent à sortir de l'affreuse misère oîi, de nouveau, il se débattait.
Trop pauvre pour se faire imprimer, il recourut à un moyen dont il avait déjà usé sans succès et adressa des copies de ses mémoires à un certain nombre de savants, d'hommes riches et de gens en place, en leur demandant soit leur avis, soit de l'argent.
Ce fut surtout, semblc-t-il, le Travail sur la Gravitation qu'il chercha à répandre ainsi, et il avait rédigé, des lettres différentes dont, suivant le caractère et la situation des destinataires, il accompagnait son envoi.
A ceux qui étaient riches, il disait : « Monsieur, soyez mon sauveur, je meurs do faim ; ma position m'a ôtô les moyens de présenter mes idées avec la mesure convenable,