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mais la valeur de ma découverte est indépendante du mode de présentation que les circonstances m'ont forcé d'adopter pour fixer le plus promptement l'attention *... Depuis quinze jours, je mange du pain et je bois de l'eau, je travaille sans feu, et j'ai vendu jusqu'à mes habits pour fournir aux frais de copie de mon travail. C'est la passion de la science et du bonheur public, c'est le désir de trouver un moyen de terminer d'une manière douce l'effroyable crise dans laquelle toute la société européenne se trouve engagée, qui m'ont fait tomber dans cet état de détresse. Aussi c'est sans rougir que je puis faire l'aveu de ma misère etdemander les secours nécessaires pour continuer mon œuvre. »
Aux ministres, il écrivait : « Vous êtes, monseigneur, éclairé, riche ; je suis penseur, uniquement occupé d'indiquer les moyens de réorganiser la société européenne. Ainsi, la demande que je vous fais de secours pécuniaires n'a rien que d'honorable pour vous et pour moi. »
Enfin, Cambacérès lui ayant conseillé d'écrire àNapoléon, il disait: « Sire, je suis le cousin du duc de Saint-Simon, auteur des Mémoires sur la Rége/icr... ; les événements politiques m'ont ruiné, la passion de la science m'a réduit à la misère. Je travaille àun ouvrage qui seraitbientôt terminé si j'avais des moyens d'existence. Je supplie Votre Majesté de m'accorder des secours - ».
On doit à ces différentes lettres cette justice que Saint- Simon y tend la main avec autant d'orgueil que de dignité. Il dit sa misère et sa faim, mais comme il parle au nom de sa mission et des services qu'il doit rendre à l'humanité, il peut mendier de très haut et sans perdre un pouce de sa taille.
11 ne tira pas de tous ces envois la gloire philosophique qu'il désirait. Cuvier et Halle seuls témoignèrent quelque intérêt scientifique à son œuvre.
i. Notice historique de Fournel, p. 51. 2. Œuvres complètes, I, 143.
Obtint-il au moins des secours? — On l'ignore. Tout ce que nous savons, c'est que, trois mois plus lard, au moment de la première invasion, il se trouvait à Charonne, dans une maison d'aliénés dirigée par le docteur Belhomme. Quel trouble nerveux ou mental élait-il venu y soigner ? — llubbard est muet sur ce point et le docteur Moltet, directeur actuel de la maison, nous a déclaré n'avoir trouvé dans les archives aucune trace de la maladie et du séjour de Saint- Simon. Le seul renseignement que nous ayons nous vient de Pierre Leroux ; encore est-il bien vague'. Dans le prologue du Livre de Job, après avoir parlé de ses propres insomnies, il ajoute : « Qui donc échappera? Les plus forts succombent. J'ai vu la maison de santé oii Saint-Simon, à son tour, se plaignait de ne pouvoir dormir. »
C'est vers cette époque que lui vient un jeune collaborateur de talent qui se prend pour lui d'admiration et d'amitié et qui s'intitule d'abord son élève puis son fils adoplif : Augustin Thierry.
Professeur de cinquième au lycée de Compiègne, il avait été mis en rapport avec Saint-Simon par un ami commun et avait lu avec beaucoup d'intérêt une copie du Mémoire sur laScience de rHo?n?ne. Dans une lettre qu'il écrivait à Saint- Simon en janvier 4814, il paraissait hésitera accepter près de lui les fonctions de secrétaire et à signer de son nom ses aclicles de journaux. — Il dut cependant s'enhardir, car, en octobre 1814, après le séjour de Saint-Simon à Charonne, il publiait avec lui une brochure sur la Rcorganisation de la Société européenne.
Nous connaissons déjà ce titre : c'est le sujet même de concours que Sainl-Simon proposait à Napoléon pour l'année 1814, dans la dédicace du Travail sur la Gravitation ; mais Napoléon, relégué à l'île d'Elbe depuis le mois d'avril, ne pouvait plus présider le jury, et d'ailleurs ni lui, ni le prince
\. I.e livre de Job. Prologue, p. 4 (1800).
régenl d'Angleterre, ni l'empereur d'Autriche ne s'étaient jamais engagés à corriger les compositions.
Saint-Simon s'était donné un an pour écrire ce nouveau
• Mémoire, mais la chute du régime impérial et la fin de la
guerre lui parurent sans doute favorables à la publication,
et, suivant son habitude, il se contenta d'une rédaction
rapide.
Comme on va le voir, son projet est, sous une forme dogmatique, une manière d'apologie de la constitution anglaise et du régime parlementaire. Par là Saint-Simon traduit la satisfaction qu'éprouvaient tous les libéraux de son temps à voir succéder un régime de paix à un régime militaire, et leurs sympathies pour le régime anglais; il est d'autant plus autorisé à manifester les siennes propres qu'il l'a fait en termes très nets bien avant la chute de l'Empereur. Les anglais, a-t-il écrit, méritent la première place parmi les modernes, « parce qu'ils ont trouvé le type de l'organisation qui remplacera successivement chez tous les peuples européens le régime féodal et qu'ils se montrent fidèles observateurs de cette institution qui procure à chacun d'eux la' plus grande liberté individuelle dont il soit possible de jouir dans un pays surchargé de population'. »
11 ne lui reste plus, pour ne pas mentir à son système et garder cette cohérence de la pensée dont il est si fier, qu'à présenter le régime anglais comme la réalisation pratique de ses idées politiques et c'est à quoi s'occupent les deux collaborateurs.
La philosophie du siècle passé, pensent-ils, n'a été que critique et révolutionnaire ; celle du xix* siècle doit être organisatrice. Elle doit réorganiser l'Europe.
Les politiques assemblés au congrès de Vienne voudraient bien réorganiser mais ils n'y parviendront pas, car ils représentent chacun des intérêts particuliers et contradic-