Œuvres choisies
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revêtue, et le roi deviendra le premier des industriels, de même qu'il a été le premier des hommes d'armes de son royaume '. »
Quelques mois plus tard, Saint-Simon reprend les mêmes idées dans sa seconde brochure sur les Bourbons et les Stuarts, et il est tellement certain d'avoir enfin trouvé la formule définilive de l'ordre nouveau, qu'il débute par ces simples paroles: « Sire, une grande découverte dans la direction des sciences morales et politiques vient d'être faite. »
Le mal, c'est, à son avis, que l'objet de l'association des citoyens français n'a jamais été défini. D'où les erreurs et les fantaisies de tous nos gouvernements. Stipulons d'abord par un contrat que l'objet de notre association est d'assurer à chacun de nous la plus grande somme possible de bien-être physique et moral. — Nous n'aurons ensuite qu'à choisir le moyen le plus propre à réaliser cet objet et ce moyen c'est l'organisation du système industriel.
Cependant, malgré ses brochures, ses recueils, ses lettres aux grands, ses adresses au roi et sa débordante activité, Saint-Simon n'arrivait pas à faire connaître ses idées, encore moins à les faire adopter, et sa situation matérielle restait des plus misérables.
A Paris, il avait lassé ses protecteurs et fatigué tout le monde de ses sollicitations. En province, il n'avait pu recruter de nouveaux souscripteurs, malgré les tentatives qu'il avait faites près de quelques négociants de Saint-Quentin et de Uouen. — A bout de ressources, il avait engagé, pour payer les frais de ses publications, jusqu'à la modeste pension qui le faisait vivre. 11 mourait littéralement de faim,
i. Œuvres cUoisicn, III, 58.
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cl sa misère lui était d'autant plus pénible qu'il voyait souffrir avec lui sa maîtresse, Julie Julliand, une très brave femme qui lui était profondément attachée.
Dénué de tout, abandonné de tous, désespéré à l'idée qu'il ne verrait pas de longtemps triompher son système, réduit à l'impossibilité de le défendre par de nouveaux livres et de continuer sa mission, cet homme qui avait traversé tant de misères et subi tant de souffrances eut son premier moment de découragement et, décidé à mourir, il écrivit à Ternaux une lettre d'adieu.
« Monsieur, lui disait-il, après y avoir bien réfléchi je suis resté convaincu que vous aviez raison en me disant qu'il faudra plus de temps que je n'avais pensé pour que l'intérêt public se porte sur les travaux dont je fais depuis longtemps mon unique occupation. En conséquence, j'ai pris le parti de vous dire adieu. Mes derniers sentiments sont ceux d'une profonde estime pour vous et d'un attachement exalté pour votre caractère noble et philanthropique. Permettezmoi de vous ofïrir mon cœur pour la dernière fois. J'emporte un grand chagrin, c'est celui de laisser la femme qui était avec moi dans une position affreuse. Cette femme m'a donné les plus grandes preuves de dévouement et de désintéressement. Je vous conjure de lui accorder votre protection... Je finis en souhaitant que vous viviez longtemps pour le bonheur de tous ceux qui ont des relations avec vous '. »
Cette lettre écrite, il éloigne Julie sous un prétexte quelconque ; il pose sa montre sur la table ù côté d'un pistolet chargé de sept chevrotines, et, voulant mourir dans la pleine lumière de sa raison, il se met une dernière fois à repenser ce système qui avait été sa vie. Quand l'aiguille marqua l'heure qu'il s'était fixée, il lâcha la détente; le coup partit, l'arcade sourcillière fut ébréchée, mais le cerveau ne fut pas atteint.
i. Notice hhloriqiie de Fournel, Collection Enfantin, I. p. 103.
Et Saint-Simon, blessé, sanglant, raisonnait toujours: « Expliquez-moi, mon cher Sarladière, disait-il au médecin, comment un homme qui a sept chevrotines dans la tête peut encore vivre et penser ' ? »
Puis, informé, sur sa demande expresse, qu'on le croyait perdu, il se tournait vers Comte, qui venait d'entrer, et lui disait : « Employons bien les heures qui nous restent et causons de votre travail. »
Quinze jours plus tard, il était debout et restait seulement privé d'un ceiP.
Comment se tira-t-il de la misère qui avait failli causer sa mort? — D'après son biographe Fournel, aussitôt rétabli il aurait obtenu, de quelques financiers et industriels, des souscriptions nouvelles.
Ce qu'il y a de certain, c'est que, deux mois après sa tentative de suicide, il faisait chez le banquier Ardoin, la connaissance d'Olinde Rodrigues, un financier riche, qui devint bientôt son ami et son disciple. Grâce à lui, Saint-Simon fut désormais à l'abri du besoin et put se consacrer paisiblement à son œuvre jusqu'à la fin de sa vie. Il reprit donc ses publications et, dès le mois de décembre de la môme année, il faisait paraître le premier cahier de son Catéchisme des industriels. *
Le fond des idées y est, à quelques variantes près, le même que dans le Système des industriels. — Il s'agit toujours d'enlever le pouvoir à la classe des non-producteurs, pour le donner à la classe active, la classe industrielle.
Il y a aujourd'hui, pense Saint-Simon, deux classes rivales