‹ Psychologie de deux messies positivistes, Saint-Simon et Auguste ComteChapitre 43 sur 171 · Œuvres complètes, lll, il · texte numérisé non relu

Œuvres complètes, lll, il

DtMAs. — Doux messies. 6

encore soumis aux propriétaires du sol, vivent sous le régime de la conquête, sous le droit du plus fort.

Pour que le système industriel s'établisse dans sa totalité il faut que cette inégalité cesse, que les fermiers de la terre jouissent des mêmes droits que les fermiers des capitaux: qu'ils remplacent leurs bailleurs de fonds, les propriétaires, et dans le paiement des impôts et dans l'élection des députés ; à ce prix seulement, on pourra considérer comme synonymes les termes d'industrie et de production et réaliser sans injustice la devise : « Tout par l'industrie et tout pour elle. » Quelques mois plus lard, en 1819, Saint-Simon reprend et précise ces mêmes idées dans un nouveau recueil : Le Politique, dont il commence la publication avec le concours d'Auguste Comte et de quelques gens de lettres.

A ses yeux, la société se divise non pas politiquement mais socialement en deux partis, le parti national ou industriel, composé de ceux qui produisent, et le parti antinational, composé de ceux qui consomment sans produire. Dans le premier se rangent les agriculteurs, les artisans, les négociants, les manufacturiers, les savants adonnés aux études positives, les artistes, les avocats, quelques prêtres et tous ceux qui sont utiles à leurs semblables. — - Dans le second figurent les nobles, la plupart des prêtres, les propriétaires oisifs, les militaires, et tous ceux qui, dans notre société, sont nuisibles ou même inutiles. — La conduite des premiers est morale puisqu'elle sert les intérêts communs; la conduite des seconds est immorale parcequ'elle nuit à ces mômes intérêts. — Les premiers, supérieurs aux seconds en puissance et en moralité,, n'ont qu'à vouloir pour se débarrasser d'eux; il suffit qu'ils agissent de concert pour être les maîtres.

En môme temps, et toujours dans le môme esprit, il publie une série de quatorze lettres, qu'il intitule L'Organisateur et où il expose le système politique auquel aboutissent toutes les théories précédentes. .

En têle, vient la fameuse « parabole » où Saint-Simon veut démontrer que le corps politique est malade, et qui peut se résumer ainsi : « Supposons que la France perde les meilleurs de ses savants, de ses artistes, de ses industriels, en un mot de ses producteurs; ce serait une perte immense qui ne pourrait se réparer avant une génération ; supposons, au contraire, que la France perde Monsieur, les principaux de ses nobles, de ses gouvernants, de ses prêtres, de ses militaires, et en général des non- producteurs, ce sera là une perte à peu près nulle, puisqu'un grand nombre de français sont capables d'occuper les places que cet accident rendrait vacantes. Or, il se trouve que tous ces inutiles, qu'on peut si facilement remplacer, sont justement les supérieurs et les maîtres de ceux qu'on ne remplacerait pas. » — Notre société est donc « véritablement le monde renversé » ; ce sont les exploiteurs, les frelons, qui la gouvernent; ce sont les travailleurs, les abeilles, qui sont gouvernés, et c'est la maladie sociale dont nous souffrons. Y at-il un remède? — Oui, sans doute : il consiste à renverser Tordre établi pour lui substituer un ordre plus rationnel.

Tout d'abord, donnez le pouvoir temporel ou politique à ceux qui le détiennent déjà dans l'ordre social; confiez-le à une Chambre des Communes où siégeront tous les représentants de l'industrie commerciale, manufacturière et agricole. Cette Chambre sera chargée d'établir l'impôt, de le percevoir et d'exécuter les lois.

Le pouvoir spirituel se subdivisera en pouvoir créateur et en pouvoir critique. Le premier sera exercé par une Chambre d'invention où siégeront des ingénieurs, des poètes, des peintres, des sculpteurs, c'est-à-dire tous ceux dont la fonction est d'inventer. — lis s'occuperont des intérêts gêné raux et élaboreront des projets de loi.

Le second sera exercé par une Chambre d'examen qui se composera de cent physiologistes, cent mathématiciens et cent physiciens.

Ces savants examineront et critiqueront les projets de la Chambre d'invention, avant de les transmettre à la Chambre d'exécution qui aura le droit de les adopter ou de les rejeter.

La seule force dont le pouvoir spirituel disposera vis-ùvis du pouvoir temporel, ce sera donc la force de la raison; l'autorité de fait restera tout entière aux mains des industriels.

On reconnaît sans peine, dans ces trois pouvoirs distincts, les trois pouvoirs synthétique, réglant, et analytique ou temporel, auxquels Saint-Simon voulait, cinq ans plus tôt, soumettre toute l'Europe; seulement, les propriétaires non producteurs sont tout à fait exclus du gouvernement, où ils détenaient alors le pouvoir réglant; les industriels disposent du4)ouvoir temporel tout entier et organisent pour l'industrie le nouvel ordre des choses; les représentants de l'intelligence disposent du pouvoir synthétique et du pouvoir réglant, mais ne peuvent agir que par la persuasion sur le pouvoir effectif des industriels.

Ce nouveau projet, déjà assez chimérique par lui-même, est agrémenté de projets de détail plus chimériques encore, où la fantaisie philanthropique de l'auteur s'est donné libre jeu. C'est ainsi que la Chambre d'invention est chargée d'organiser, pour le peuple, des fêtes d'espérance et des fêtes de souvenirs; que, sur le bord des canaux et des chemins, l'auteur veut qu'on choisisse des sites pittoresques pour y établir des lieux de repos et des jardins. — 11 y aura, dit-il, dans ces Édens des maisons d'habitation pour les artistes, des musées pour les produits de la contrée, et des musiciens qui auront la noble et patriotique fonction « d'enflammer les habitants du canton de la passion dont les circonstances cxi^^eront le développemenl, pour le plus grand bien de la nation' ».

i . Œuvres complètes, IV, 52.

Le projet ne fît pas grand bruit, mais la parabole fit scandale. Le gouvernement en prit prétexte pour poursuivre Saint-Simon et, en 1820, le procureur du roi l'envoyait en Cour d'assise, sous l'inculpation de complicité morale dans l'assassinat du duc de Berry et de manque de respect aux membres de la famille royale. Pour un réformateur en quête de succès, cette poursuite ridicule était une aubaine inespérée. Saint-Simon y voit une occasion de se faire mieux connaître du public, et, dans quatre lettres adressées aux jurés, il précise et développe le sens de sa parabole. — Il n'a pas voulu, dit-il, attaquer personnellement les membres de la famille royale mais simplement comparer les chefs du régime actuel avec les chefs du régime qu'il conçoit. D'ailleurs, il est plein de sympathie pour la dynastie des Bourbons et désire lui voir occuper le trône tant que la royauté subsistera. 11 regrette seulement que cette dynastie lie sa cause avec celle des aristocrates et des non-producteurs, au lieu de s'allier contre eux avec les producteurs. Elle avait autrefois les communes pour alliées naturelles contre le pouvoir féodal et papal; qu'elle se tourne aujourd'hui vers la nation qui travaille, les industriels de toute ordre, véritables successeurs des communes.

Et Saint-Simon qui, en iSii, dans sa brochure sur hi liéorganisation de la Société européenne, avait eu la chance de prédire la première chute des Bourbons, s'autorise imprudemment de ce succès pour prophétiser encore. Si les mesures qu'il propose ne sont pas prises, il ose prédire, dit-il, « que les Bourbons n'occuperont pas le trône de France pendant un an ».

Acquitté parle jury, il se remet aussitôt à l'œuvre et, dans un nouveau recueil : Le S/ystème Industrie/, il poursuit lexposé de son plan de réformes.

Avant tout, il importe de bien connaître le mal et, dans la première partie, par une lettre aux philanthropes, Saint- Simon le désigne et le définit.

86 DEUX MKSSIES POSITIVISTES

Il pose en principe que la société n'a pour objet que d'organiser le bonheur du plus grand nombre, et qu'une société est mauvaise dans la mesure oii elle perd de vue cet objet. — Or, que font aujourd'hui les pouvoirs constitués ?

Le clergé, qui avait pour mission de plaider sans relâche la cause des pauvres, a oublié cette mission et se borne à prêcher au peuple l'obéissance passive. 11 a déserté sa mission. La noblesse, après avoir exercé autrefois des fonctions utiles de protection et de défense, n'est plus « qu'une véritable sangsue à l'égard du peuple ». Le militarisme a développé le goût de la guerre par spéculation ; entrés en campagne pour se défendre, les Français se sont battus ensuite pour s'enrichir et ils ont ainsi provoqué la juste réaction des peuples.

Les rois, en prenant le titre de chrétiens, semblaient avoir pris l'engagement de travailler au bien du peuple: or, la royauté se laisse dominer par les pires ennemis du peuple : la noblesse et le clergé.

Enfin, dernière plaie, il y a les métaphysiciens de la politique parmi lesquels Saint-Simon range les légistes. Leurs services passés ne sont pas contestables ; ils ont critiqué et sapé l'ancien régime ; ils ont préparé la crise, mais ils ont eu le tort de vouloir la diriger, et c'est pourquoi la Révolution s'est faite au nom de chimères et de principes vagues, au lieu de se faire au nom d'intérêts précis.

Aujourd'hui, par leur métaphysique et par l'influence qu'ils exercent encore dans le gouvernement, tous ces raisonneurs critiques sont le plus grand obstacle à l'établissement d'un régime industriel et positif.

On a donc le droit de dire que ni les nobles, ni les militaires, ni le roi, ni les prêtres, ni les légistes ne remplissent leur devoir social; tous sont les ennemis du peuple, puisqu'ils vivent à ses dépens sans le servir : tous ont une conduite contraire à l'objet suprême de toute société : « le bien du plus grand nombre ».

En face d'eux ont grandi peu à peu deux puissances vraiment sociales, celles des savants et des industriels; les premiers ont acquis des connaissances plus positives que le clergé et une capacité plus grande pour servir les intérêts humains par leurs inventions ; les seconds représentent la nation en travail et les intérêts matériels de l'humanité.

Aux savants revient le pouvoir spirituel, la direction morale des sociétés, l'éducation des peuples ; aux industriels le pouvoir temporel et l'administration des biens matériels des sociétés.

11 appartient au roi de sanctionner le progrès de ces deux pouvoirs, en s'alliant avec ceux qui travaillent et ceux qui pensent, contre tous ceux qui exploitent. Qu'il prenne donc l'initiative des réformes et qu'il décrète entre autres mesures immédiates :

i° Que l'Institut est chargé de surveiller l'instruction publique et de rédiger un catéchisme national ;

2" Qu'un conseil d'industriel est institué avec mission de préparer le budget;

3° Que tous les titres de noblesse, féodale ou impériale, sont supprimés ;

4° Que de nouvelles élections doivent envoyer à la Chambre des députés choisis parmi les partisans du régime industriel.

Enfin, pour assurer l'exécution de ces décrets, que Louis XVIII n'hésile pas à faire un coup d'État et qu'il le justifie par des proclamations où il- dira par exemple : « Le plus grand service que la royauté puisse rendre à la nation dans les circonstances actuelles, est celui de se constituer elle-même en dictature chargée d'anéantir le régime féodal et Ihéologique, et d'établir le régime scientifique et industriel ^ », ou bien encore : « La dictature dépouillera la royauté du caractère féodal et théologique dont elle est encore

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