Ibid., p. IZO
l'syciioLotiii-: u auguste comïk 139
de Comte; il reconnut un de ces accès de manie qu'il avait si bien étudiés et décrits dans son fameux mémoire de
« Dans la manie, avait-il dit, les phénomènes sont le résultat du bouleversement de l'intelligence. Le désordre de l'intelligence provoque les excès du maniaque comme la conséquence de ce désordre... Emporté par l'exaltation des idées qui naissent de ses souvenirs, le maniaque confond les temps et les espaces; il rapproche les lieux les plus éloignés, les personnes les plus étrangères, il associe les idées les plus disparates, crée les images les plus bizarres, tient les discours les plus étranges, se livre aux actions les plus ridicules... Presque tous les maniaques qui se portent à des actes de fureur y sont excités par de faux jugements qu'ils font sur les personnes et les choses. »
Ce passage d'Esquirol est précieux pour nous faire comprendre tous les faits que nous connaissons déjà.
Le désordre de l'intelligence de Comte, on pouvait le pressentir, sinon le constater, dans la lettre qu'il écrivait à Blainville,le27 février, après quatre-vingtsheuresdetravailconlinu et la crise nerveuse qui en était résultée. Malgrél'enchainement logique de ses pensées, il souligne déjà trop de mots, il met inutilement en relief des idées banales. Mais sa lettre du IS avril ne peut plus laisser aucun doute : ici, tous les mots sont soulignés à faux: les idées ont perdu leur valeur normale pour prendre dans son esprit une valeur artificielle. En même temps, la suite en est étrange : Auguste Comte, qui a conscience du dérangement cérébral qui le menace, a voulu se soigner lui-môme, et, pour cette raison, il se dit médecin, il se rappelle son sobriquet de Sganarelle, parle d'une cérémonie qui ne peut être que celle de sa réception au grade de docteur et tout cela sur le ton à moitié sérieux d'un homme qui n'est pas tout à fait dupe. A la fin le fil se
1. Mémoite sur la Manie (1818), reproduit avec additions dans le Traité des Maladies mentales de 1838.
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casse, au moins pour le lecteur, et la dernière phrase est à peu près incompréhensible. Elle correspond très probablement à des associations d'idées très rapides dont le maniaque ne formule qu'une partie.
Comme toujours, l'incohérence des actes est liée à celle des jugements : Comte veut se jeter à l'eau sans savoir nager, il signe Doctor Medicus (D. M.) parce qu'il se voit déjà médecin, il charge Blainville de fixer la date de sa réception, etc. Il rentre bien par ces traits dans la description d'Esquirol. Ce qui n'est pas constant dans la manie et ce qui caractérise la sienne, ce sont les idées de grandeur qui paraissent le dominer. Depuis le litre de docteur dont il se pare, jusqu'à ses plaintes contre le prince de Carignan et aux-excentricités qu'il commet sur le bord du lac, tout dénote l'exagération de son orgueil et de sa confiance en lui.
C'était donc un maniaque mégalomane qu'Esquirol admit, le mardi 18 avril 1826, dans sa maison de santé de la rue de BufFon, et ce fut le traitement de la manie qu'il lui appliqua. Il distinguait dans le cours de la maladie trois périodes suivant lesquelles il réglait sa médication. La période ù'invasion s'était écoulée pour Comte dans sa maison du Faubourg-Montmartre. « Durant le temps qui précéda l'accès caractérisé, dit Littré, et qu'aujourd'hui M""" Comte fait remonter à un mois environ sans pouvoir rien préciser, il se livra dans son intérieur à des violences inaccoutumées, tellement que sa femme fut plusieurs fois obligée de se sauver'. » Quand il entra dans la maison de santé, la période d'<Vrt/ commençait; la folie était déclarée. Esquirol prescrivait les saignées, les bains et les douches pour cette période de la maladie. 11 soumit Comte à ce régime, comme M'"" Comte l'écrit à Blainville, le 25 avril, huit jours après l'internement.
i. lÀliré, op. cit., j). lll).
Ce mardi 2a.
« Monsieur,
« Pour l'espoir d'un heureux changement j'ai toujours rerais au lendemain de vous écrire.
« Depuis son entrée dans la maison, il a eu une saignée, des sangsues et tous les jours deux bains et de l'eau froide sur la tête, et tout cela, monsieur, n'a pas produit de bien grands résultats, si ce n'est un peu moins de violence pour ceux qui l'approchent, car du reste c'est toujours la même divagation, la môme volubilité, la même pétulance ; il y a même moins de présence d'esprit. Connaissant toute la valeur de votre temps, j'aurai soin de vous donner des nouvelles, mais quand vous n'en recevrez pas, soyez certain que c'est qu'il n'y a aucun changement, ni en bien ni en mal, et je désire que vous croyiez à mon exactitude parce qu'alors vous aurez moins d'inquiétude. Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée'.