Arc/iives de la Sociélé posilivinle
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abattue, et que les malades plus calmes étaient dans des conditions plus mauvaises*. Il ne doutait pas de la guérison; il en avait répondu à M""" Comtek
La maladie en était là quand, vers la fin du mois de mai, un personnage inattendu entra en scène. M™" Auguste Comte, sur le conseil d'Esquirol et de Blainville, n'avait révélé à personne la maladie de son mari. Elle avait même différé de prévenir la famille de Comte qui habitait Montpellier; or, le n mai, la famille du philosophe fut informée par untiers% et sa mère, M™" Louis Comte, âgée de soixantedeux ans, partit le 18 pour Paris.
Elle et son mari n'avaient consenti qu'à regret à l'étrange mariage de leur fils bien qu'ils n'en connussent sans doute pas tous les dessous; ils n'avaient cédé que pour éviter le scandale des sommations juridiques auxquelles il était prêt, et c'avait été pour eux un chagrin plus grand encore que ce mariage ne fût pas béni par l'Église.
Aussi quand ils apprirent la maladie, y virent-ils un châtiment du ciel et ne songèrent-ils qu'à obtenir le pardon do leur fils.
En 1825, après le mariage, ils avaient accueilli leur bellefille à Montpellier, exigé le tutoiement, correspondu ensuite avec elle et pris leur parti de la situation qui leur était
d. LiLtrc, op. cit., p. 113.
2. « Monsieur, écrivait M»» Comte à Blainville, M. Comte avait été un peu mieux la semaine dernière, mais malheureusement cela ne s'est pas soutenu, et, depuis lundi, il n'est pas bien. Quand j'ai eu l'honneur de voir M. Esquirol, il m'a dit ne pouvoir préciser l'époque de la guérison, mais qu'il la garantissait sans crainte de se compromettre. » Et, déjà inquiète, elle ajoute : « Je serais Inen charmée d'apprendre ([u'il vous a donne la même assurance quand vous l'avez vu. » — (Archives de la Société positiviste.) — Cette lettre, datée par erreur du 1" mai, est timbrée par la poste à la date du i»' juin.
3. D'après une hypothèse do Lonchampt, biographe de Comte (Rev. Occidentale do juillet 188'J, p. 1-2) ce tiers ne serait autre que Massin-Chambrciiil, le comédien, père de Caroline. Cet homme, vivant d'expédients, arrachait (juand il le pouvait de l'argent à sa fille et se serait, par celle lettre, vengé d'un refus.
PSYCHOLOGIE D'AUGUSTE COMTE li3
faite; mais, dès son arrivée à Paris, M""* Louis Comte dut être renseignée sur la profession antérieure de Caroline Massin, car elle fil à la préfecture de police une démarche expresse et d'ailleurs infructueuse pour retrouver son nom sur la liste des prostituées inscrites. « Un officier de paix, nous dit Comte dans le Pli cacheté, co-témoin pour l'indigne épouse avecM. Cerclet, obtint sa radiation totale del'infi'une registre où ma mère ne put retrouver sa trace en 182G, pendant ma crise cérébrale, malgré les informations qu'elle avait spécialement reçues à cet égard. »
Elle évita de rencontrer sa belle-fille, et, persuadée que des prières feraient plus pour le malade que la médecine, elle tenta de le faire placer dans une maison religieuse. Esquirol refusa dff le rendre, en objectant que ce n'était pas elle qui le lui avait confié. M'"* Louis Comte, qui voulait à tout prix le reconquérir, n'hésita plus alors à demander son interdiction pour faire donner la tutelle à son mari. Mais Esquirol fit échouer ce plan en prévenant la belle-fille, et force fut à M'"*' Louis Comte de faire taire, pour le moment, ses exigences de chrétienne.
Cependant, malgré les sangsues et les douches, Auguste Comte restait surexcité. Son aversion pour ses gardiens était telle qu'il avait un jour plongé sa fourchette dans la joue de l'un d'eux. Quant au traitement, il le subissait malgré lui. M. Comte père, informé de ces faits par sa femme, répondit qu'il fallait amener le maladeà Montpellier, et le voyage fut décidé, malgré les avis d'Esquirol qui redoutait un déplacement dans des conditions pareilles. M"'" Auguste Comte, émue de cette crainte, demanda qu'avant de partir son mari passât chez elle une quinzaine dejours. Esquirol s'opposa encore à ce projet. Ce fut pourtant ces quinze jours qui sauvèrent Auguste Comte. Le traitement moral dont parle Esquirol dans son mémoire et qu'il n'avait pu tenter rue de Buffon, M"'" Auguste Comte allait l'entreprendre et le mener à bonne fin.
14i • DEUX MESSIES POSITIVISTES
Auguste Comte sortit de la maison de santé le 2 décembre 1826^
Il fut conduit directement de la rue Buffon à la rue du Faubourg-Sainl-Denis, oii sa femme avait loué un appartement ; mais, avant d'y être traité, il dut subir une cérémonie que sa mère, toujours à son idée fixe, avait préparée. M"" Louis Comte, accompagnée de sa belle-fille, avec laquelle elle avait fini par se réconcilier, était allée demander an curé de Saint-Laurent de marier son fils chez lui, malgré l'état de folie oii il était. Le curé, un très honnête homme, refusa. Mais, depuis son arrivée à Paris, M""* Louis Comte était entrée en relations avec Lamennais ; celui-ci insista auprès de l'archevêché pour obtenir une dispense et le curé de Saint-Laurent reçut l'ordre de célébrer le mariage^; il ne put s'y décider et envoya à sa place un vicaire du nom de Salles.
Le mariage se fit dans une chambre du nouveau domicile, le 2 décembre 1826, le jour même oîi Comte était sorti de la maison Esquirol.
Ses témoins furent Mellet, ancien élève de l'Ecole polytechnique, et un employé de l'église du nom de Brard; Caroline Massin fut assistée d'Issalène, négociant à Montpellier, et d'un domestique de la maison Esquirol, qui se trouvait ainsi gardien du mari et témoin de la femme.
Le vicaire manqua de tact; il allongea une cérémonie odieuse et ridicule qu'il aurait dû abréger;^ il fit un discours prolixe. Pendant ce temps Auguste Comte, excité par les prières liturgiques et par le sermon, tenait des propos anti-
1. Cette date, comme celle de son entrée, nous sont attestées par la note suivante, extraite du registre de la maison Esquirol, à Ivry, et communiquée par le directeur actuel, M. Moreau de Tours.
(I I82G. — Comte. Auguste, !i8 ans. — lloinnio de lettres. — Montpellier (Hérault). Paris : Rue du Faubourg-Montuiartrc, n» i'.i. — Rue du Faubourg-.Saint-Ûenis, n»:tri. — Manie.— ISavril 18i(i, 2 décembre 182G. — N.G.»
La note, m'a dit M. Moreau de Tours, est de la main mémo d'Esquirol. On y peut lire le diagnostic, et les deux lettres N. G. témoignent bien que, pour son médecin, Comte n'était pas guéri quand il le quitta.